La fin de « Vienne la rouge » (première partie) : l’apogée de la social-démocratie autrichienne

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Henri Wilno

Henri Wilno est membre du groupe de travail économique du NPA et du comité de rédaction de L’Anticapitaliste.

Le 14 janvier 1918, des grèves commencèrent à Vienne et s’étendirent rapidement à toute l’Autriche et à d’autres parties de l’empire austro-­hongrois. Dans les motifs se mêlaient le rationnement alimentaire et l’aspiration à la fin de la guerre. Le parti social-démocrate (SDAPÖ)1 était un parti puissant, doté de théoriciens de valeur (notamment sur la question nationale), mais durant toute la période qui suivit, l’attitude de ses dirigeants fut gouvernée par l’attente du « bon moment » pour la prise du pouvoir.

Concessions de façade

Dans un texte écrit en 1923, Otto Bauer, qui était en 1918 un des dirigeants de la gauche du parti, insiste sur l’espoir qu’avaient les masses « de pouvoir transformer immédiatement la grève en révolution, de s’emparer du pouvoir et de gagner la paix ». Le gouvernement impérial semblait impuissant et, pourtant, les dirigeants de la social-démocratie autrichienne, la droite mais aussi la gauche du parti, s’employèrent à canaliser le mouvement, à le faire (non sans mal) rentrer dans son lit en arrachant des concessions de façade au gouvernement.

À l’automne 1918, la monarchie austro-hongroise se disloqua. Plutôt que de revendiquer le pouvoir pour les conseils d’ouvriers et de soldats qui se développaient, les sociaux-démocrates acceptèrent de diriger un gouvernement de coalition issu de l’Assemblée nationale provisoire. Les conseils étaient un lieu de débat politique mais aussi de prise en charge de besoins concrets de la société dans une situation de crise de l’État : ravitaillement, gestion du logement, soutien aux chômeurs ; ils prirent le contrôle de quelques entreprises. Il n’y eut pas d’évolution vers une situation de double pouvoir, notamment du fait de l’hégémonie social-démocrate en leur sein et de la confiance que les travailleurEs, même ceux favorable à une issue révolutionnaire, leur témoignaient : les élections aux conseils donneront moins de 10 % des voix aux communistes.

Une Assemblée constituante fut élue en février 1919, le social-démocrate Karl Renner devint Chancelier tandis que la révolution gagnait la Hongrie (le 21 mars 1919) et la Bavière (7 avril). 

Otto Bauer (alors ministre des Affaires étrangères) a toujours reconnu dans ses écrits que la prise du pouvoir aurait été possible à ce moment-là, mais il soutenait que le pouvoir prolétarien n’aurait pas duré, confronté à la contre-révolution et à l’intervention des puissances étrangères. S’y ajoutait la situation économique difficile de l’Autriche.

Les révolutions bavaroise et hongroise furent laissées à leur sort ; pourtant si l’Autriche avait donné la main d’un côté à la Hongrie, de l’autre à la Bavière, la situation en Europe centrale aurait peut-être été bouleversée2. L’écrasement de la révolution hongroise retentit sur les conseils autrichiens, que les sociaux-démocrates s’employèrent à vider de leur substance révolutionnaire et à faire rentrer dans le moule des institutions. 

Vienne la Rouge

Aux élections de 1920, les sociaux-démocrates furent repoussés à la deuxième place. Ils perdirent le poste de Chancelier au profit des chrétiens sociaux (mais restèrent un temps au gouvernement). Un certain nombre de réformes sociales importantes (congés payés, réduction du temps de travail, assurance maladie, droit de vote des femmes, interdiction du travail des enfants, abolition de la peine de mort, etc.) entrèrent en vigueur : la social-démocratie voulait démontrer que si elle renonçait temporairement (?) à la révolution sociale, elle se battait toujours pour plus de justice sociale.

Par ailleurs, le SDAPÖ prit en main la gestion de la province de Vienne où il était hégémonique. Des réalisations considérables furent impulsées : construction de cités ouvrières grandioses dotées d’appartements confortables (comme le Karl-Marx-Hof) et de crèches ; création de centres de santé et de colonies de vacances ; réforme de l’éducation, etc. Ces indéniables améliorations de la situation des travailleurEs permirent aux socialistes de conserver une large assise. « Vienne la Rouge » devint un modèle.

La social-démocratie autrichienne échappait à la division du mouvement ouvrier : le parti communiste restait très minoritaire, le parti social-démocrate comptait quelque 700 000 membres (dans un pays de moins de 7 millions d’habitantEs) et obtenait autour de 40 % des voix aux élections nationales (41,1 % en 1930). Aux élections locales, à Vienne, son score atteignit 59 % en 1932. Les syndicats à direction social-démocrate regroupaient la grande majorité des salariéEs syndiqués.

Par ailleurs, la social-démocratie disposait de sa propre force d’auto-défense. À la fin de la guerre s’était formée une force paramilitaire, la Heimwehr, qui devint une milice antimarxiste, liée aux partis de droite (chrétiens-sociaux et nationaux-allemands). Pour la contrer, le parti social-démocrate créa en 1923-1924 le Republikanischer Schutzbund, sa propre milice d’auto-défense qui comptera 80 000 membres (soit plus que l’armée régulière autrichienne) en 1928 à Vienne et dans les zones industrielles. Les membres du Schutzbund étaient organisés en formations militaires avec des uniformes, ils étaient entraînés (notamment par des officiers ralliés au SDAPÖ), rapidement mobilisables et des stocks d’armes avaient été constitués. Ce n’était pas un service d’ordre de manifestation mais une vraie force armée.

Derrière cette façade brillante, la direction socialiste était divisée mais, globalement, évoluait de plus en plus en pratique vers les positions de la Deuxième Internationale avec laquelle pourtant elle avait rompu après la guerre. 

Le tournant de 1927

L’année 1927 constitua un point tournant. Le 30 janvier, le Schutzbund avait organisé une contre-manifestation pacifique face à un rassemblement prévu par les Heimwehren dans une petite ville de province. Deux des manifestants du Schutzbund furent tués à coups de feu. Les meurtriers passèrent en jugement et furent acquittés le 14 juillet. Ce verdict déclencha une indignation immédiate parmi les travailleurEs. Sentant le danger, le chef de la police viennoise prit contact avec les dirigeants sociaux-démocrates pour leur demander s’ils avaient l’intention de manifester. Ceux-ci répondirent par la négative. C’était effectivement le cas : ils avaient décidé de ne rien faire sauf un article de protestation dans l’Arbeiter Zeitung. Le matin, les ouvriers déferlèrent sur le centre de Vienne. Dans un tome de son autobiographie publié en 1980, Elias Canetti, prix Nobel de littérature, alors âgé de 22 ans, étudiant et non-militant, raconte :

« Je sens encore l’indignation qui m’envahit lorsque j’eus en main le journal "Die Reichspost" [quotidien gouvernemental] ; il y avait une énorme manchette : "Un verdict justifié". […] De tous les arrondissements de la ville, les ouvriers affluèrent en cortèges serrés vers le Palais de justice qui, par son seul nom, incarnait pour eux l’injustice. Mon propre exemple me montra comment cette réaction était spontanée. Je partis en ville à vélo rejoindre le plus rapidement possible un de ces cortèges.

Les ouvriers, ordinairement si disciplinés, faisant toute confiance à leurs dirigeants sociaux-démocrates, satisfaits de leur manière exemplaire de gérer la commune de Vienne, les ouvriers agirent ce jour-là sans l’assentiment de leurs dirigeants. Lorsqu’ils mirent le feu au Palais de justice Seitz, le maire de Vienne, monté sur une voiture de pompiers, le bras levé, leur barra la route. Son geste resta inefficace : le Palais de justice continua de brûler. La police donna l’ordre de tirer : il y eut quatre-vingt-dix morts »3.

Yvon Bourdet écrit que le 15 juillet 1927 peut être considéré comme « le grand tournant et le commencement du déclin de la social-démocratie autrichienne »

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Documents 

Voir les paragraphes consacrés à la période dans Le mouvement ouvrier autrichien sur le site du Maitron : http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php ?article197784

Roman Rodolsky, « La situation révolutionnaire en Autriche en 1918 et la politique des sociaux-démocrates ». Ce texte a été publié en français par Critique communiste, n° 8-9 de septembre-octobre 1976. http://www.contretemps.eu/wp-content/uploads/CritiqueCo-8-181-228.pdf

Henri Wilno, « Otto Bauer, théoricien de la "révolution lente" », l’Anticapitaliste, la revue, n° 55, juin 2014 : https://npa2009.org/idees/otto-bauer-theoricien-de-la-revolution-lente

  • 1. Le parti autrichien avait conservé le nom adopté lors de sa formation : Sozialdemokratische Arbeiterpartei Österreichs, SDAPÖ. De 1921 à 1923, il a impulsé une Internationale intermédiaire entre l’Internationale socialiste (considérée comme réformiste) et l’Internationale communiste (caractérisée comme inféodée aux Soviétiques). En 1923, cette Internationale « 2 ½ » fusionna avec l’Internationale socialiste.
  • 2. Yvon Bourdet, Otto Bauer et la révolution, EDI, 1968.
  • 3. Elias Canetti, Histoire d’une vie. Le flambeau dans l’oreille, Albin Michel, 1982, pages 258-259 (rééditions plus récentes).

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