La conquête du pouvoir Russie avril-octobre 1917

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

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Histoire
idées

 

Cette séance présentée par Patrick Le Moal a pour but de présenter le moment de basculement historique, les mois, les 10 jours qui ébranlent le monde, sans reprendre en détail les aspects traités hier par l'intervention de JJ Marie "le parti et la révolution".

1917 reste un moment qui n’a guère de précédent dans l’histoire mondiale – sinon peut-être la Révolution française de 1789-1794 – et dont il nous faut tirer les leçons mais, chaque génération faisant face à des problèmes nouveaux, il nous faut refaire sans cesse un travail d’assimilation et d’interprétation des événements passés.

Je vous propose donc d’éviter une histoire pré-écrite et remâchée, qui tourne bien souvent en célébration obsessionnelle de glorieux ancêtres (chaque tradition politique a les siens).

Nous allons donc essayer de revenir au processus révolutionnaire lui-même, au mouvement d'affranchissement, et comme le dit Eric Aunoble « rendre leur statut d'acteurs à ceux qui ont vécu les événements, pour essayer de retrouver leurs raisons d'agir ».

C’est à ce prix que la Révolution russe peut encore beaucoup nous apprendre et à nous aider à penser – par ses accomplissements mais aussi par ses échecs – une transformation sociale émancipatrice.

 

Quelques mots encore avant d'entrer dans le vif du sujet

Cette période du basculement d'un pouvoir à un autre est décisive, mais la crise révolutionnaire d'octobre 1917 venait de loin

Il est donc essentiel de ne jamais oublier qu'elle est un moment au sein d'un processus révolutionnaire d'une ampleur considérable qui a secoué la Russie pendant de longues années.

Un historien russe, le Baron Boris Nodle, avance l'idée qu'elle est l'achèvement de la réforme agraire du 19 février 1861,

Pour Tony Cliff, la tentative d’assassinat du tsar du 4 avril 1866 par un étudiant Narodnik peut avoir été le premier acte de la révolution.

Orlando Figes estime que c'est la grande famine de 1891

Léon Trotsky fixe quant à lui le prologue de la Révolution russe en 1905.

Et la fin de la révolution, peut-on la fixer en 1921/1922 à la fin de la guerre civile, en 1923 à la fin de la poussée révolutionnaire en Allemagne, en 1924 à la mort de Lénine, ou au moment où Staline prend le contrôle total du parti ?

 

Hier Laurent a présenté les prémisses de la Révolution, de 1905 à février.

 

La révolution de février libère toutes les forces qui d'une manière ou d'une autre, pour une raison ou une autre, voulaient en finir avec l’empire tsariste

27 février,      

le basculement, les soldats mutinés s'allient aux ouvriers, prennent l'arsenal, occupent les centres de décision, et attaquent les forces de police. Les statues et portraits du Tsar sont détruits

28 février

Insurrection à Moscou

1 mars            

insurrections dans les villes de province

2 mars

Formation du gouvernement provisoire, accord Douma /Soviet

Abdication du Tsar

 

 

Le double pouvoir

 

S'engage un combat entre

-      ceux pour qui la guerre est le moyen de mettre fin à la révolution,

-      ceux pour qui la révolution est le moyen de mettre fin à la guerre.

 

Ce 27 février, deux réunions se tiennent à Petrograd.

 

D'un côté les représentants de tous les partis socialistes mettent en place le Soviet de Petrograd, comme en 1905, et organisent l'élection de 600 représentants (ils vont bientôt être 2800) des usines et des casernes. C'est une représentation directe, «révolutionnaire», des masses fédérant les représentants des ouvriers et soldats, qui tente d’instaurer une autre façon de faire de la politique.

 

De l'autre se met en place un organe traditionnel de pouvoir, un « Comité provisoire pour le rétablissement de l’ordre et des rapports avec les institutions et les autorités ». Il regroupe les grands agrariens, industriels, leaders du « bloc progressiste » de la Douma dont le projet est de faire de la Russie un grand pays libéral et capitaliste et d’ancrer la vie politique russe dans la tradition européenne du parlementarisme. Dans la foulée, les députés de l'assemblée élue, la Douma, mettent en place un gouvernement provisoire constitué de politiciens libéraux, représentant les classes possédantes ralliées à la révolution à contrecœur, en attendant l'assemblée constituante.


Un compromis entre ces deux sources de pouvoir est signé le 2 mars 1917. C'est la naissance d’un double pouvoir.

Cette coexistence sera émaillée de conflits durant toute l’année 1917.

 

Le soviet, qui seul a la confiance des ouvriers et des soldats, propose immédiatement :

-      la paix,

-      la distribution des terres à la paysannerie,

-      la journée de huit heures et

-      une république démocratique,

-      tout en accordant sa confiance … au gouvernement.

 

Il reconnaît le 2 mars la légitimité du gouvernement provisoire à majorité libérale à condition qu'il mette en place un vaste programme de réformes démocratiques.

Il accepte qu'il ne proclame pas la république, en attendant la convocation d’une Assemblée constituante.

Si les divers courants socialistes du Soviet acceptent de donner le pouvoir à la bourgeoisie, c'est qu'ils sont persuadés que dans un pays arriéré comme la Russie, il faut pour aller au socialisme, passer par une phase bourgeoise de la révolution.

 

Le gouvernement n'a que les attributs extérieurs du pouvoir, il agit que pour autant que le Soviet lui donne sa légitimité.

C'est le Soviet qui possède l'autorité parmi les masses urbaines et rurales, une autorité qui grandit de jour en jour.

 Le Soviet se transforme peu à peu d'organe de représentation des masses en révolution en organe de pouvoir réel qui organise la vie, qui prend les décisions quotidiennes, qui décide si les trains circulent, qui organise l'approvisionnement, la sécurité...c'est le Soviet qui fait repartir les tramways, organise l'arrestation du tsar, signe le 10 mars une charte avec les patrons de Petrograd instaurant la journée de 8 heures1. Il doit répondre aux sollicitations des ouvriers, des paysans, mais aussi aux demandes d’assistance des autorités « officielles » tant à l'échelon municipal que gouvernemental. L’appareil gouvernemental travaille de plus en plus dans le vide, tant le Soviet occupe les fonctions de l'état.

Le premier gouvernement provisoire du 2 mars est formé d’une majorité de représentants libéraux, présidé par le prince Georges Lvov, entouré d’une majorité de représentants éminents du parti constitutionnel-démocrate (Pavel Milioukov (historien, 1859-1943) aux Affaires étrangères ; Nikolaï Nekrassov aux Transports; AndreïChingarev à l’Agriculture). A la gauche de l’échiquier politique gouvernemental, Alexandre Kerenski (1881-1970), ministre de la Justice, est censé « faire le pont» entre le gouvernement et le soviet

En quelques semaines, la révolution impose un train de mesures spectaculaires :

- dès le 1er mars : reconnaissance des droits politiques des soldats

- libertés fondamentales,

- abolition de la peine de mort,

- suppression de toutes les discriminations de caste, de race ou de religion,

- l'amnistie,

- le droit à l'autodétermination pour la Finlande et la Pologne, et la promesse d'autonomie pour les minorités nationales.

 

Les ouvriers obtiennent

-      la journée 8 heures,

-      les assurances sociales,

-      le contrôle des embauches et des licenciements,

-      la suppression des amendes et mesures vexatoires et

-      des augmentations de salaire. 

Les comités de soldats s’occupent de stratégie militaire, appellent à désobéissance, récusent tel officier, prétendent en élire de nouveaux. 

La politique envahit toute la vie quotidienne, tous les murs se couvrent d’affiches annonçant un meeting, un congrès, une réunion, un programme électoral.

En un mois 150 quotidiens et hebdomadaires voient le jour à Petrograd.

 

Les paysans entrent en révolution 

Dans la Russie rurale, (85% de la population), dans de nombreux villages, la nouvelle de la révolution parvient à la mi-mars, parfois plus tard encore.

La paysannerie dans son immense majorité pratique une agriculture très attardée, dans des villages isolés, tant au plan géographique, qu'au niveau juridique, économique, social et culturel. Le processus révolutionnaire emprunte un calendrier distinct des grandes échéances de la révolution : l'Etat n'arrive pas dans ces campagnes.

La mémoire de la révolution de 1905-1906 est encore bien présente, durant laquelle 3000 manoirs (15% du total) avaient été détruits, et 2700 soulèvements paysans matés par l'armée. L'aristocratie foncière avait durci ses méthodes de répression, avec des milices privées.

La débâcle de l'armée russe (1,8 millions victimes en 1914) pour l'essentiel composée de paysans dirigés par des nobles propriétaires terriens souvent de la même région indifférents à cette hécatombe chargeai d'une dimension sociale le désir de paix existant dans toutes les armées européennes.

Des assemblées se réunissent et font rédiger par l'écrivain public, l'instituteur ou le pope la liste des doléances, qui vont de l'aspiration à la fin de la guerre, à une paix juste, à des revendications politiques (république, assemblée constituante) en passant par des revendications sociales : saisie et redistribution en fonction des « bouches à nourrir » des terres d'état, des grands propriétaires, révision des baux à la baisse, redistribution des pâturages et des bois...

Si la plupart des comité paysans qui se mettent en place font confiance dans un premier temps au gouvernement provisoire pour résoudre la question agraire, très rapidement dans certaines régions, les communautés villageoises commencent par s'emparer des terres de l'église.

 

Les organes politiques qui se mettent en place, comité villageois, unions paysannes et soviets sont des formes révolutionnaires de la communauté villageoise ancestrale qui faisait lien entre les paysans pour la répartition des terres à cultiver en fonction des bouches à nourrir.

 

Des centaines de soviets, des milliers de comités d’usine et de quartier, de milices, de gardes rouges, de comités de paysans couvrent le pays : autant de lieux de débats, d’initiatives, d’affrontements.

Ouvriers, soldats, paysans, intellectuels juifs, femmes musulmanes, instituteurs, arméniens….

envoient aux soviets des milliers de motions, pétitions, adresses, doléances qui disent toute la misère du peuple et l’immense espérance soulevée par la révolution.

 « Les ouvriers, les soldats, les paysans prenaient les événements au sérieux. Ils estimaient que les soviets créés par eux devaient immédiatement s'occuper de la suppression des calamités qui avaient engendré la révolution. Tous allaient aux soviets. Chacun apportait là sa souffrance particulière. Or, quel était celui qui n'avait pas son mal ? On exigeait des décisions, on espérait de l'aide, on attendait de la justice, on insistait sur des représailles. Démarcheurs, plaignants, solliciteurs, accusateurs comptaient qu'enfin au pouvoir hostile était substitué le leur. Le peuple a confiance dans le soviet, le peuple est armé ; donc le Soviet est bien le gouvernement. Ainsi l'entendaient les gens, et n'avaient-ils pas raison ? »

Léon Trotski « Histoire de la Révolution Russe »

 

Ceux d'en bas voient dès le début la réaction monarchiste cachée dans le gouvernement provisoire, gouvernement de la bourgeoisie, des possédants, domine la perplexité quand ce n'est pas l'hostilité.

 

Lettre d'un jeune capitaine à son père, propriétaire foncier cité par Werth « La russie en Révolution »

« Entre nous et les soldats, l’abîme est insondable. Pour eux, nous sommes et resteront des barines [maîtres]. Pour eux, ce qui vient de se passer, ce n'est pas une révolution politique, mais une révolution sociale, dont ils sont les vainqueurs et nous les vaincus. Ils pensent que les choses doivent s'améliorer pour eux et qu'elles devraient empirer pour nous (Figes p481). Ils nous disent, maintenant qu'ils ont leur comité : « Avant, vous étiez les barines, maintenant c'est à notre tour de l'être !». ils ont l'impression de tenir enfin leur revanche après des siècles de servitude »

 

Le gouvernement va faire face à une vague de revendications et d’actions émanant des couches les plus diverses de la société en révolution, les ouvriers, les paysans, les soldats-paysans, les nationalités.

  

C'est sur la question de la guerre que les premiers affrontements vont avoir lieu entre les deux pouvoirs en présence : la « crise d'avril »

Le gouvernement considère que seule une victoire de la Russie aux côtés des Alliés réussirait à amarrer solidement le nouveau régime aux démocraties occidentales.

La continuation de la guerre est en outre le moyen de mettre fin à la révolution : elle justifie la conservation de l'appareil d’État, de l'armée, l'ajournement des élections, et le report de toutes les questions sociales, de la réforme agraire, et des questions nationales.

Dès sa mise en place le gouvernement adresse une note aux Alliés dans laquelle il dit la détermination du nouveau gouvernement russe de poursuivre la guerre jusqu’à la victoire et l’annexion de Constantinople.

Le soviet de Petrograd dominé par les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks réagit immédiatement, et adopte le 14 mars un « Appel aux peuples du monde entier ». Il se prononce pour une « paix sans annexions ni contributions », prône le « défensisme révolutionnaire » qui s’efforce de concilier la «lutte des peuples contre les ambitions annexionnistes de leurs gouvernements» et le «maintien d’une politique défensive préservant la combativité de l’armée».

Cette prise de position est approuvée par une série d'assemblées militaires, parce qu'elle promettait la paix.

Malgré le caractère timoré de cette position du Soviet, c'est la crise avec le gouvernement.

Le 27 mars, le gouvernement adopte une position du même type.

 

 Mais au moment où les USA entrent en guerre, le 18 avril, Milioukov, Ministres des affaires étrangères, adresse une note aux Alliés qui réaffirme que la Russie combattra « jusqu’à la victoire finale » et défend les intérêts nationaux de la Russie : annexion de Constantinople, de l'arménie, de la Perse septentrionnale, le démembrement de l'Autriche et de la Turquie. La position du soviet, pour une « paix sans annexions ni contributions », n’est même pas mentionnée. Il fait appel à un emprunt de guerre appelé « emprunt de la liberté ».

 

Le Comité Exécutif du Soviet évite l'affrontement avec le gouvernement.

C'est d'en bas que va venir la réponse.

 

Devant l'imposture de ceux d'en haut qui ne cherchent pas à obtenir la paix, des dizaines de milliers de manifestants soldats et ouvriers descendent dans la rue, exigeant la démission de Milioukov...

Pour la première fois, sont repris des mots d’ordre bolcheviques « A bas le gouvernement » et même « Tout le pouvoir aux soviets ! ».

Lors de la réunion du Soviet qui suit, Fedorov, ouvrier métallurgiste bolchevik se prononce pour la première fois en faveur de la prise en main du pouvoir par le soviet, mais il est très minoritaire.

 

Tandis que les conciliateurs cherchent à éteindre, les KD soufflent le feu : le 21 face aux manifestants sont mobilisés des milliers de contre révolutionnaires.

 

Le comité exécutif du Soviet envoie un ordre de n'envoyer aucun détachement militaire dans les rues de la capitale contre les manifestants, puis ordonne de s'abstenir de toute manifestation pendant deux jours (décision prise à l'unanimité).

Mais cette fois-ci les masses n'étaient pas prêtes à mener l'attaque contre le gouvernement jusqu'au bout

Le comité exécutif du Soviet a réussi cette fois-ci à maintenir les masses sur le seuil du pouvoir, et laisse le gouvernement manœuvrer. Il recule et se prononçant contre toute annexion, et les deux ministres les plus attaqués, Milioukov et Alexandre Goutchkov, le ministre de la Guerre, démissionnent.

Le Soviet de Petrograd annonce alors son ralliement à un gouvernement de coalition, laborieusement constitué le 5 mai 1917, qui rassemble libéraux et socialistes modérés (socialistes-révolutionnaires et mencheviks) dont les libéraux espèrent utiliser l'influence conciliatrice.


Conformément au dogme menchevik, les socialistes sont minoritaires dans ce gouvernement : 6 sièges sur 16. Ce sont six ministres socialistes dirigeants du Soviet de Petrograd qui entrent dans le second gouvernement provisoire, dont le menchevik Tseretelli, et le SR Tchernov, Kerenski

Il modifie profondément la donne politique et remet en question le principe même du double pouvoir.

Les lignes de clivage ne passent plus désormais entre le soviet et le gouvernement. Devenus les gestionnaires de l’Etat bourgeois, les socialistes modérés laissent l’initiative de la contestation aux bolcheviks à un moment où les tensions sociales s’exacerbent.

 

Mais les soviets n'agonisent pas, et au premier signal de danger se remettent sur pied et montrent qu'ils restent maîtres de l'autorité politique sur les masses.

Le double pouvoir continue sous une nouvelle forme, jusqu'aux prochains affrontements. 

 

Les thèses d'Avril

 

Pendant cette « crise d'avril », la réaction de bolcheviks ne fut pas homogène.

Les événements avaient surpris le parti à l'improviste, alors que des débats intenses y avaine t lieu et que se préparait la conférence du parti qui se tiendra le XXX

 

Certains secteurs appellent le 21 avril à la mobilisation, avec intention plus ou moins nette d'essayer de renverser au passage le gouvernement.

Le CC tance la gauche du parti, et déclare que le Soviet avait eu raison d'interdire les manifestations, affirmant « le mot d’ordre « a bas le gouvernement » n'est pas juste présentement parce qu'à défaut d'une majorité populaire solide (c'est-à- dire consciente et organisée) tenant pour le prolétariat révolutionnaire, ce mot d'ordre ou bien n'est qu'une phrase ou bien se ramène à des tentatives aventureuses 2»... la priorité est la conquête de la majorité dans les soviets, en tant qu prémisses de la conquête du pouvoir.

 

Qu'était le Parti bolchevik ?

Lors de la fusion de 1906, Pierre Broué indique que le parti ouvrier social-démocrate (dans lequel les bolcheviks sont minoritaires) regroupe environ 50 000 militants. Il se renforcera pour atteindre 77 000 membres en 1907, avant de retomber sous l'effet de l'affaissement du mouvement ouvrier et de la répression à moins de 10 000 en 1910.

Lorsque l'organisation bolchevik se reconstitue en 1916, elle regroupe en pleine guerre environ 5 000 militants. Ce sont des militants d'une organisation qui subit une répression féroce, avec des arrestations, des exécutions, qui est implantée quasiment uniquement dans les villes, dans un pays de 165 millions d'habitants, à 85% rural. Dans leur milieu, dans les villes industrialisées, les bolcheviks sont loin d'être un groupe minoritaire.

Lors de la campagne électorale pour l'élection de la Douma en 1912, les bolcheviks mènent une campagne autour de trois mots d'ordre qui traduisent les principales revendications du prolétariat et de la paysannerie russes : « République démocratique », qui pose la question du renversement du tsarisme, « journée de 8 heures », et « Confiscation des terres des grands propriétaires », qui pose la question d'une réforme agraire. Le mécanisme électoral, à deux niveaux, prévoit des élections par différentes couches de la population, avec dans certaines villes des votes par curies ouvrières. Les bolcheviks gagnent 6 des 9 curies ouvrières qui regroupent selon Badaev un million d'ouvriers. Ce dernier affirme que « les bolcheviks représentent au moins les trois quarts des ouvriers révolutionnaires », que « les bolcheviks ont obtenu les votes de 5 fois plus d'ouvriers que les mencheviks ». Orlando Figes16 ajoute qu'en 1914 les bolcheviks « avaient pris le contrôle de tous les plus grands syndicats de Moscou et de Saint Saint-Pétersbourg. Créé en 1912 avec le soutien financier de Gorki, notamment, leur journal – la Pravda – avait la plus forte diffusion de toute la presse socialiste, avec près de 40 000 exemplaires achetés chaque jour par des ouvriers qui la lisaient à plusieurs »

A la veille de la première guerre mondiale, le parti bolchevik était donc majoritaire dans le mouvement ouvrier russe, tant du point de vue électoral comme on vient de le voir, que du point de vue de la presse, du mouvement syndical et du nombre de membres. Ernest Mandel cite une enquête d'Emile Vandervelde, ennemi farouche des bolcheviks, allé en Russie au nom du Bureau Socialiste International au début de 1914 qui reconnaît que les bolcheviks sont majoritaires à tous les points de vue dans la classe ouvrière russe.

Petrograd, centre politique et économique de la Russie, est la place forte des bolcheviks, une ville industrielle de 2,7 millions d'habitants avec 390 000 ouvriers d'usine et une garnison d'environ 300 000 hommes, auxquels il faut ajouter les 30 000 marins de Kronstadt.

Juste après la révolution de février 1917, alors que le pays est toujours en guerre, les différents auteurs estiment que les bolcheviks organisent 10 000 militants. Alexander Rabinovitch17 écrit qu'ils étaient 2000 à Pétrograd.

La progression est ensuite très rapide : selon Pierre Broué18, en avril 1917 ils seraient 79 000 dont 15 000 à Petrograd, en juillet 170 000 dont 40 000 à Petrograd. Alexander Rabinovitch donne le chiffre de 32 000 pour Petrograd à la fin du mois de juin, auxquels il ajoute 6000 membres de l'organisation militaire bolchevik.

Quoiqu'il en soit, 2000, puis 15 000, 30 à 40 000 militants à Petrograd, dans une population ouvrière de 400 000 personnes et une garnison de 330 000 hommes, il s'agit d'un parti de masse, qui organise effectivement la grande majorité des ouvriers qui travaillent sans les grands centres industriels de la ville, comme l'immense usine d'armements Poutilov (plus de 30 000 ouvriers) et les usines de plusieurs milliers d'ouvriers des quartiers ouvriers de Narva et Vyborg (Mettalist 8000, Erikson, Novy Lessner, Renault, etc.). Au milieu d'un océan paysan, ces cités prolétariennes sont des îlots dans lesquels les bolcheviks, d'abord en tant que militants du PSDOR puis en tant que bolcheviks, organisent effectivement les ouvriers depuis de nombreuses années et sont majoritaires dans nombre de secteurs décisifs lorsqu'éclate la révolution de février 1917. Ce parti qui joue un rôle central dans toutes les luttes sociales et politiques est rejoint par des dizaines, puis des centaines de milliers de militants.

Ceci explique l'accroissement des votes en faveur des Bolcheviks au cours de l'année 1917. Entre le premier congrès des soviets de juin et le deuxième d'octobre 1917, la fraction bolchevik est multipliée par trois. A l'entrée du congrès des soviets d'Octobre, 300 délégués sur 67019 sont bolcheviks, plus de la moitié des SR (193) sont des SR de gauche et une cinquantaine n'ont pas d'affiliation. Les bolcheviks sont majoritaires avec les SR de gauche, et dirigent le Presidium.

 

Position Bolcheviks depuis Février oscillante

 

Les masses se mettent en révolution non point avec un plan tout fait de transformationsociale, mais dans mais dans l'âpre sentiment de ne pouvoir tolérer la situation

Ces « approximations successives », se traduiront par les crises que traversera la révolution, en avril, juin, juillet, août .

Elles s’accompagneront, à chaque étape de la « vérification », -et de la correction -de son orientation par le parti bolchevik. A chacune de ces étapes, la direction et le parti connaîtront des divisions et les débats seront intenses.

 

Le 4 mars le bureau du CC adopte une résolution sur le caractère contre révolutionnaire du gouvernement provisoire et la nécessité de s'orienter vers la dictature démocratique du prolétariat et des paysans.

Le 5 mars le comité de Petrograd du Parti bolchevik avait voté une motion de soutien conditionnel au gouvernement « il ne s'y opposera pas dans la mesure où »

Le comité de Vyborg, lui, fit voter une motion à un meeting de milliers d'ouvriers sur la nécessite de la prise du pouvoir par le Soviet

La Pravda reflète « cet état confus et instable du parti sans y mettre aucune unité »3

Le manifeste du Soviet du 14 mars adopté à l'unanimité.

Le 15 mars, deux dirigeants du parti, Kamenev et Staline, rentrèrent de déportation et prirent la direction du comité de Petrograd et de son journal. La ligne du parti bolchevik s’orienta alors vers la droite, c’est-à-dire vers un « soutien critique » au gouvernement provisoire.

Cette position s’expliquait par l’idée que la révolution russe était bourgeoise – et qu’à ce titre elle ne pouvait pas déboucher sur la conquête du pouvoir par la classe ouvrière, mais seulement sur une République démocratique dans laquelle les travailleurs pourraient développer leur action politique. Dès lors, les soviets devaient se limiter à exercer sur le gouvernement une pression de gauche et le contraindre, notamment, à convoquer une Assemblée Constituante.

Cf discours Staline du 29 mars « dans la mesure où le gouvernement provisoire consolide les progrès de la révolution, il faut le soutenir, dans la mesure où ce gouvernement est contre-révolutionnaire, il est inadmissible qu'on le soutienne4 »

Ce point de vue était si proche de celui des mencheviks que la réunification immédiate des deux partis (bolcheviks et mencheviks) fut envisagée par Kamenev et Staline, entre autres.

Dans les centres ouvriers « Sur la dynamique révolutionnaire retardait aussi le parti, c'est-à-dire l'organisation qui, moins que toute autre, a le droit de se laisser devancer, surtout en temps de révolution. Dans des centres ouvriers tels qu'Ékatérinbourg, Perm, Toula, Nijni-Novgorod, Sormovo, Kolomna, Iouzovka, les bolcheviks ne se séparèrent des mencheviks qu'à la fin de mai. À Odessa, Nikolaïev, Élisavetgrad, Poltava et en d'autres points de l'Ukraine, les bolcheviks, au milieu de juin, n'avaient pas encore d'organisations autonomes. À Bakou, Zlatooust, Bejtesk, Kostroma, ils ne se séparèrent définitivement des mencheviks qu'à la fin de juin. »5

 

Direction principale, Lénine et Zinoviev toujours en exil

Seul de tous les dirigeants politiques, Lénine, contre l’opinion même de la majorité des bolcheviks, prédit la faillite du défensisme révolutionnaire et prône une rupture immédiate entre le soviet et le gouvernement provisoire, avec lettres au parti.

Télégramme 6 mars

« Notre tactique : complète défiance, aucun soutien au nouveau gouvernement ; soupçonnons particulièrement Kerenski, ; armement du prolétariat,- seule gara,tie ; immédiate élections à la Douma Petrograd ; aucun rapprochement avec autres partis »

 

Décidé à tout prix à rentrer en Russie, aidé par le gouvernement allemand qui compte sur la force de déstabilisation du discours léniniste auprès d’une «opinion publique» russe qui doute de l’opportunité de poursuivre la guerre, Lénine quitte Zurich le 28 mars 1917, traverse, dans le fameux wagon plombé, bénéficiant du statut d’exterritorialité, l’Allemagne, gagne la Suède et arrive, le 3 avril, à Petrograd.

Son discours se termine par ces mots « La révolution russe accomplie par vous a ouvert une nouvelle époque. Vive la révolution socialiste mondiale ! »

Il y présente (4 avril 1917) ses fameuses Thèses d’avril, thèses radicales qui suscitent incompréhension et opposition au sein même du parti bolchevique, qui reste très divisé, tiraillé entre une base (marins de Kronstadt, gardes rouges des quartiers ouvriers de Petrograd) impatiente, voire prompte à l’aventure, et des dirigeants (Zinoviev, Kamenev) hostiles à tout aventurisme.

les Thèses d’avril affirmaient que le gouvernement provisoire ne constituait qu’un gouvernement bourgeois et que la guerre qu’il continuait à mener n’avait pas changé de nature en devenant une guerre de défense révolutionnaire, mais restait une guerre de brigandage impérialiste que les bolcheviques devaient radicalement combattre.

Estimant que le temps des compromis était révolu, Lénine se prononçait contre toute conciliation avec les mencheviques et pour la rupture définitive avec la IIe Internationale et les centristes zimmerwaldiens, ce qui l’amenait à suggérer symboliquement aux bolcheviques de renoncer à leur référence à la « social-démocratie » pour créer un nouveau « parti communiste ».

En toute logique, cette politique d’opposition au gouvernement amenait Lénine à proposer de s’orienter vers une stratégie de conquête du pouvoir, ce qui constituait une rupture dans sa pensée stratégique, puisqu’il n’avait jusque-là guère pensé de marche vers un socialisme russe que dans le cadre d’une déflagration plus générale du capitalisme européen. Ce saut théorique était permis par la puissance acquise par les soviets, dans lequel il voyait le fondement d’un nouvel « État-Commune », autrement dit d’un État fondé sur les principes de la Commune de Paris.

 

Les thèses marquent, dans le contexte concret de la révolution, une évolution de la position antérieure du parti bolchevik sur la « dictature démocratique des ouvriers et paysans ».

- Nécessité de détruire l’ancien appareil étatique :

- Remplacement de la police et de l’armée par l’armement du peuple

- Les fonctionnaires doivent être élus et révocables, leur salaire doit être celui d’un ouvrier qualifié.

- Nécessité d’un nouveau pouvoir, non parlementaire, appuyé sur les conseils

Elles définissent un programme de revendications à mettre en œuvre immédiatement :

Réforme agraire immédiate

Confiscation des terres des grands propriétaires fonciers. Toutes les terres seront mises à disposition des soviets locaux d’ouvriers agricoles et de paysans.

Création d’une banque nationale unique, sous le contrôle des conseils

Instauration du contrôle ouvrier sur la production

Ces positions seront argumentées et développées plus tard dans la brochure « l’Etat et la Révolution »

Les thèses se concluent par un appel à « prendre l'initiative de la création d'une Internationale révolutionnaire » : Pour Lénine, le sort de la révolution russe est indissociable d’une perspective internationaliste , et de la nécessité d’œuvrer à la révolution mondiale en créant une internationale révolutionnaire.

 

Pour Lénine, les bolcheviks doivent

 « Reconnaître que notre Parti est en minorité et ne constitue pour le moment qu'une faible minorité, dans la plupart des Soviets des députés ouvriers »

…et en tirer les conclusions pratiques :

« Tant que nous sommes en minorité, nous nous appliquons à critiquer et à expliquer les erreurs commises, tout en affirmant la nécessité du passage de tout le pouvoir aux soviets des députés ouvriers, afin que les masses s’affranchissent de leurs erreurs par l’expérience ».

Si, à leur parution, les Thèses d’avril ne constituait au sein des Bolcheviques qu’une orientation très minoritaire, un mois plus tard elles étaient devenues hégémoniques dans le parti en raison de l’échec patent de la politique de défense révolutionnaire menée par le gouvernement provisoire.

La réorientation du parti, dans le sens des « thèses d’avril » sera grandement favorisée par la radicalisation rapide qui s’opère parmi les ouvriers et les soldats, et leur exaspération face à la politique menée par le gouvernement : les conditions de vie ne changent pas, la guerre se poursuit.

A la conférence qui se teint du 24 au 29 avril (80 000 adhérents Figes p 497), Lénine obtient la majorité en admettant qu'une longue période d'agitation sera nécessaire, et en abandonnant l’appel au renversement immédiat du gouvernement provisoire.

La réorientation imposée par Lénine avait scellé définitivement les projets de réunification du Parti social-démocrate russe et par là même le destin de la IIe Internationale. 

Trotsky arrive le 5 mai des Etats Unis ou il était en exil.

Sur le plan politique, rien ne le sépare des Thèses d’avril, qui sont, de fait, sur l’orientation de la « révolution permanente »

Avec les quelques centaines de militants de « l’organisation inter-rayons » il rejoint le parti bolchevik, lors de son congrès en juillet. Il entre à sa direction et en devient, après Lénine, le plus prestigieux dirigeant.donnant ainsi naissance, sur un plan idéologique autant que pratique, au « Parti de Lénine et de Trotski »...

 

Première vague de révoltes paysannes en mai juin

Durant Avril, un calme apparent règne.

Mais l’impatience des paysans grandit vite du fait de l'immobilisme du gouvernement pour décider de la réforme agraire repoussée à l'élection de l'assemblée constituante. Les « violations de légalité » se multiplient : moins de cent en avril, plus de mille en juin.

Mai était le commencement de la saison agricole d'été. Nombre de soldats désertent pour rejoindre le village, souvent armés, pour y participer et surtout pour participer à la répartition des terres. Leur nombre ira en grandissant tout au long de l'année, ils seront 2 millions à avoir déserté dans ces conditions en octobre. Ils vont souvent jouer un rôle important dans la révolution paysanne qui avait reçu l'aval des assemblées paysannes réunies au printemps.

« Voici comment la révolution agraire se déroulait. A une heure préalablement convenue, les cloches de l'église sonnaient et les paysans se rassemblaient avec leurs charrettes au milieu du village. Puis ils se dirigeaient vers le manoir, telle une armée de paysans, équipés de fusils, de fourches, de haches de faux et de pelles. Le hobereau et ses régisseurs, s'ils n'avaient déjà fui, étaient arrêtés, ou tout au moins contraints de signer une résolution acceptant toutes les exigences de paysans6 ».

Si au printemps, les exigences étaient modérées, baisse du loyer de la terre, répartition du matériel, à partir de l'été ils décident de la confiscation des terres de hobereaux. Elle s’accompagne souvent de l'incendie des demeures des nobles, du bris des machines qui avaient diminué l'emploi des ouvriers agricoles, de la destruction des richesses apparentes (peintures, sculptures, livres).

Parfois le noble cède, ou s'en va et le partage des terres se fait pacifiquement.

Parfois le noble et sa famille sont assassinés « une bande se paysans conduits par certains soldats pénétrèrent de force dans la demeure du prince VV Sabourov et le taillèrent en pièces à coup de hache et de couteau. Ainsi vengèrent-ils dans le sang le rôle que son fils avait joué en tant que chef agraire local en 1906, quand 12 paysans rebelles avaient été pendus au village sous les yeux de leurs femmes te de leurs enfants qui hurlaient7 »

Par la pression, les paysans introduisaient la division au sein des SR, entre ceux qui soutenaient la révolution en cours, qui vont devenir les SR de gauche, même si les SR de droite restaient majoritaires lors du congrès des soviets paysans qui se déroule en mai

 

 

Juillet 1917 : le tournant de la Révolution russe

 

Dans le processus révolutionnaire russe de 1917, le mois de juillet constitue un tournant fondamental.

Depuis février, la situation militaire n’avait guère évolué, les austro-allemands se contentant de laisser l’armée russe se déliter. La désorganisation générale de l’économie contribuait en effet chaque jour à dégrader la situation militaire de la Russie qui n’avait plus les moyens d’assurer le ravitaillement et l’approvisionnement de ses troupes

Confrontée à des privations insupportables, l’armée se délitait d’autant plus rapidement que le gouvernement avait dû concéder aux soldats des libertés politiques, les autorisant non seulement à former leurs soviets, mais aussi à s’organiser politiquement et à disposer d’un contrôle sur les nominations de leurs officiers.

Dans les unités les plus avancées politiquement, le commandement avait perdu toute autorité, comme c’était le cas dans la base navale de Cronstadt, où les marins avaient fusillé leur amiral et 51 officiers, avant d’en déposer 500 autres et d’en élire de nouveaux parmi la troupe.

Les soldats désertaient en masse, semant un désordre d’autant plus incontrôlable que l’absence de moyens de transports les contraignaient à sillonner le pays en bandes incontrôlées qui devaient piller pour se nourrir. Si la situation des troupes du front était ainsi catastrophique, l’insubordination était encore plus forte dans les régiments laissés en garnison qui, à l’exemple des 250 000 hommes stationnés à Petrograd, étaient largement gagnés par la propagande bolchévique et anarchiste et refusaient d’envisager tout départ pour le front.

 

Plus grave encore était la situation du prolétariat urbain. La révolution de février ayant achevé le processus d’effondrement de l’économie russe, les usines étaient pratiquement à l’arrêt, à l’exemple de l’usine Poutilov de Petrograd qui ne reçut plus en juillet que 4 % du charbon nécessaire à son fonctionnement. Condamnés au chômage technique, les ouvriers russes se trouvaient d’autant plus démunis qu’il leur fallait faire face à une progression des prix de l’alimentation de l’ordre de 50 % par mois, en raison de l’effondrement de la production agricole et de la désorganisation générale des transports qui menaçaient l’approvisionnement des villes.

"Les grèves prennent un caractère particulièrement violent dans les couches ouvrières les plus arriérées et les plus exploitées. Les blanchisseuses, les ouvriers teinturiers, les tonneliers, les employés du commerce et de l'industrie, les ouvriers du bâtiment, [es bronzeurs, les peintres, les manœuvres, les cordonniers, les artisans du cartonnage, les ouvriers charcutiers, les menuisiers font grève, successivement, pendant tout le mois de juin. Les métallurgistes, par contre, commencent à jouer un rôle modérateur. Pour les ouvriers avancés, il devenait de plus en plus clair que des grèves économiques partielles, dans les conditions de la guerre, du désarroi et de l'inflation, ne pouvaient apporter de sérieuses améliorations, qu'il fallait modifier de quelque façon les bases mêmes. Le lock-out n'ouvrait pas seulement l'esprit des ouvriers à la revendication d'un contrôle sur l'industrie, mais les poussait à l'idée de la nécessité de mettre les usines à la disposition de l'État. Cette déduction paraissait d'autant plus naturelle que la plupart des usines privées travaillaient pour la guerre et qu'à côté d'elles il existait des entreprises d'État du même type. Dès l'été de 1917 surviennent à la capitale, venant de différents points de la Russie, des délégations d'ouvriers et d'employés qui demandent que les usines soient mises à la disposition du Trésor, vu que les actionnaires ont cessé les versements. Mais le gouvernement ne voulait même pas entendre parler de cela. Il fallait, par conséquent, changer de gouvernement. Les conciliateurs s'y opposaient. Les ouvriers tournaient front contre les conciliateurs."8

 

Si la situation des villes russes était devenue incontrôlable, le gouvernement provisoire devait faire face à une situation bien pire dans les territoires allogènes, puisque les minorités nationales avaient profité de la révolution pour faire valoir leurs propres revendications.

Touchée par une vague révolutionnaire particulièrement radicale, la Finlande échappait largement au contrôle du gouvernement russe.

 En Ukraine, la situation s’aggravait aussi rapidement, puisque le 10 juin, le parlement de Kiev avait proclamé « la liberté ukrainienne » et convoqué sa propre assemblée nationale constituante, contraignant le gouvernement à lui reconnaître le 2 juillet une très large autonomie.

Les élections partielles aux soviets donnent de plus en plus la majorité aux bolcheviks, plus lentement en province que dans les grandes villes9.

L'usine Poutilov, dirigée par les SR, donne la majorité aux bolcheviks dès mai.

A Kronstadt 300 militants au début de mai (Figes p 499), à Vyborg 5000 (Figes p 500),(usines Renault, Nobel, Lessner, Erkson, Pouzyrev, Vulcan, Phoenix et ateliers metallurgiques) , métallos jeunes et instruits,

À Petrograd la majorité des soviets ouvriers est bolchevik dès juin

A ce moment à Moscou, 110 bolcheviks, 172 mencheviks et 110 SR.

 

Premier Congrès Soviets se tient en juin avec 820 délégués (soviets de plus de 25000 membres) plus 268 voix consultative (de 10 à 25000 membres).

"Sur 777 délégués ayant fait connaître leur appartenance à un parti, il y avait 285 socialistes-révolutionnaires, 248 mencheviks, 105 bolcheviks ; venaient ensuite des groupes moins considérables. L'aile gauche, c’est-à-dire les bolcheviks avec les internationalistes qui se rattachaient étroitement à eux, constituait moins du cinquième des délégués. Le Congrès se composait en majorité de gens qui, en mars, s'étaient fait inscrire comme socialistes et qui, en juin, se sentaient déjà las de la révolution. Pétrograd devait leur sembler une ville de possédés.10"

Ramené à sa base essentielle, le débat entre bolcheviks et conciliateurs tournait invariablement autour de cette question : avec qui la démocratie doit-elle marcher, avec les impérialistes ou avec les ouvriers ?

Lénine y déclare le 4 juin :

« De deux choses l'une : ou bien un gouvernement bourgeois ordinaire, et alors les Soviets paysans, ouvriers, soldats et autres sont inutiles; ils seront dissous par les généraux, ….. Il n'est pas d'autre voie pour ces institutions qui ne peuvent ni rétrograder ni piétiner sur place, et ne sauraient exister qu'en allant de l'avant. C'est un type d'Etat qui n'a pas été inventé par les Russes, mais engendré par la révolution, car autrement celle ci ne saurait vaincre. ….... Des institutions de ce genre marquent la transition vers une république qui créera, non en paroles, mais en fait, un pouvoir ferme, sans police ni armée permanente, un pouvoir qui ne peut encore exister en Europe occidentale, un pouvoir sans lequel la révolution russe ne saurait vaincre, c'est à dire triompher des grands propriétaires fonciers, triompher de l'impérialisme.

…... l'orateur précédent, le citoyen ministre des Postes et Télégraphes, …. a dit qu'il n'est point en Russie de parti politique qui se déclare prêt à assumer la plénitude du pouvoir. Je réponds « Si, ce parti existe ! Aucun parti ne peut s'y refuser, et notre Parti ne s'y refuse pas il est prêt, à tout instant, à assumer la plénitude du pouvoir » (applaudissements, rires). Vous pouvez rire autant qu'il vous plaira, mais si le citoyen ministre nous pose cette question en même temps qu'à un parti de droite, il recevra la réponse qui s'impose. Aucun parti ne peut s'y refuser11 Nous sommes à un tournant de la révolution russe. Celle ci a commencé par recevoir l'aide de la bourgeoisie impérialiste anglaise, qui considérait la Russie un peu comme la Chine ou l'Inde. Au lieu de cela, à côté du gouvernement où les grands prolétaires fonciers et les capitalistes sont aujourd'hui la majorité, ont surgi les Soviets, organismes représentatifs, comme le monde n'en avait encore jamais connu et d'une force sans précédent, que vous tuez par votre participation au ministère de coalition de la bourgeoisie. Au lieu de cela, la révolution russe a fait que la lutte révolutionnaire soutenue d'en bas contre le gouvernement capitaliste est accueillie partout, dans tous les pays, avec trois fois plus de sympathie. La question se pose ainsi : avancer ou reculer ? On ne peut pas piétiner sur place en période de révolution. Aussi l'offensive marque-t-elle un tournant de la révolution russe, sous le rapport non pas stratégique, mais politique et économique. Aujourd'hui, l'offensive signifie objectivement, indépendamment de la volonté ou de la conscience de tel ou tel ministre la continuation de la boucherie impérialiste et du massacre de centaines de milliers, de millions d'hommes, pour étrangler la Perse et d 'autres peuples faibles. Le passage du pouvoir au prolétariat révolutionnaire bénéficiant de l'appui de la paysannerie pauvre, c'est le passage à la lutte révolutionnaire pour la paix sous les formes les plus sûres, les plus indolores que connaisse l'humanité ; le passage à un état de choses où le pouvoir et la victoire seront assurés aux ouvriers révolutionnaires de Russie et du monde entier. »

 

Le Congrès reconnut à toutes les nations de la Russie le droit de disposer d'elles-mêmes, réservant toutefois la clé de ce droit problématique non point aux nations opprimées, mais à la future Assemblée constituante

Le Congrès refusa d'adopter un décret sur la Journée de huit heures. Tsérételli expliquait le piétinement sur place de la coalition par la difficulté de concilier les intérêts des différentes couches de la population.

La Déclaration des Droits du Soldat marquait un grand recul par comparaison avec le Prikaz No 1 et avec le régime de fait qui s'était établi dans l'armée.

 

L'organisation militaire bolchevik appelle a une manifestation, au motif que si le parti ne prenait pas sur lui la direction, les soldats, d'eux-mêmes, sortiraient dans la rue, elle promettait de rassembler 60 000 hommes (Figes p 501). Il y avait certaines hésitations chez les bolcheviks eux-mêmes. Volodarsky n'était pas persuadé que les ouvriers descendraient dans la rue. On avait aussi des appréhensions sur le caractère que prendrait la manifestation.

"La manifestation devait hisser le drapeau du pouvoir des soviets. Le mot d'ordre de combat était : " A bas les dix ministres capitalistes ! " C'était l'expression la plus simple de la revendication d'une rupture de la coalition avec la bourgeoisie. Le défilé devait se diriger vers le Corps des Cadets où se tenait le Congrès. Ainsi l'on soulignait qu'il s'agissait non de renverser le gouvernement, mais de faire pression sur les leaders soviétiques.

À vrai dire, dans les conférences préliminaires des bolcheviks, d'autres voix se firent entendre. C'est ainsi que Smilga, alors jeune membre du Comité central, proposait " de ne pas renoncer à occuper la poste, le télégraphe et l'arsenal, si les événements se développaient jusqu'à une collision ". Un autre des participants à la conférence, Latzis, membre du Comité de Pétrograd, nota dans son carnet, quand la proposition de Smilga eut été repoussée : " Je ne puis acquiescer à cela... Je m'entendrai avec les camarades Sémachko et Rakhia pour que l'on soit, en cas de nécessité, sous les armes et qu'on s'empare des gares, des arsenaux, des banques, de la poste et du télégraphe, avec l'appui du régiment de mitrailleurs. " Sémachko était un officier du régiment de mitrailleurs, Rakhia un ouvrier, un des bolcheviks les plus combatifs.12"

 

Le congrès adopte un appel contre cette manifestation et fait tout pour l'empêcher en déléguant ses membres dans la ville, plutôt mal reçus dans les casernes et les usines. Les bolcheviks reviennent sur leur appel, les dirigeants ne prennent pas de risque en prenant position contre le Soviet :la manifestation ne se tient pas.

La confrontation nocturne avec les ouvriers et les soldats avait donné une certaine secousse aux dirigeants : on se hâta de promulguer la suppression de la Douma d'Empire et la convocation de l'Assemblée constituante à la date du 30 septembre.

A la même séance du Congrès un menchevik proposa une manifestation d'ouvriers et de soldats pour démontrer aux adversaires l'unité et la force de la démocratie le dimanche 18 juin, à Petrograd et dans les plus grandes villes. Ayant réussi à empêcher la manifestation armée du 10 juin... les ministres socialistes sentirent qu'ils étaient allés trop loin dans leur rapprochement avec les KD, que le terrain fuyait sous leurs pieds, ils essayaient de tourner les masses contre les bolcheviks.

Les mots d'ordre de la manifestation : " Paix générale ", " Convocation au plus tôt de l'Assemblée constituante ", " République démocratique, les conciliateurs n'osèrent pas réclamer des masses une confiance au gouvernement dont ils faisaient partie.

Les bolcheviks acceptent le défi :" Nous irons à la manifestation du 18 – écrivait la Pravda – dans le but de combattre pour les objectifs pour lesquels nous voulions faire une démonstration le 10. "

Environ quatre cent mille personnes participèrent au cortège, c'est-à-dire beaucoup moins qu'il n'y en avait eu aux obsèques : de cette manifestation soviétique s'abstinrent non seulement la bourgeoisie, avec laquelle les soviets étaient en coalition, mais aussi l'intelligentsia radicale, qui avait occupé une place si notable dans les précédentes parades de la démocratie. Il n'y eut guère dans le cortège que les usines et les casernes...... les mêmes mots d'ordre se répétaient encore et encore : " A bas les dix ministres capitalistes ! " " À bas l'offensive ! " " Tout le pouvoir aux soviets ! "….Les drapeaux bolcheviks flottaient à perte de vue. Les délégués renoncèrent à leurs supputations ingrates. La victoire des bolcheviks était trop évidente.....Bien entendu, les ouvriers et les soldats de la capitale n'avaient pas tous participé à la démonstration, et les manifestants n'étaient pas tous des bolcheviks. Mais aucun d'entre eux ne voulait déjà plus de la coalition. Ceux des ouvriers qui restaient encore hostiles au bolchevisme ne savaient que lui opposer. Par suite, leur hostilité se transformait en une neutralité expectante. Sous les mots d'ordre bolcheviks avaient marché un bon nombre de mencheviks et de socialistes-révolutionnaires qui n'avaient pas encore rompu avec leurs partis mais avaient déjà perdu la foi en leurs mots d'ordre.

 La manifestation du 18 juin avait produit une énorme impression sur les participants eux-mêmes. Les masses avaient vu que le bolchevisme était devenu une force, et les hésitants se tournèrent vers lui. À Moscou, à Kiev, à Kharkov, à Ékatérinoslav et dans beaucoup d'autres villes de province, des manifestations décelèrent le formidable accroissement de l'influence des bolcheviks. Partout l'on mettait en avant des mots d'ordre identiques et qui frappaient au cœur même du régime de Février. Il fallait tirer les conclusions. Il semblait que les conciliateurs n'eussent pas d'issue possible. Mais, au dernier moment, l'offensive les sortit d'embarras.

 Le 19 juin, sur la Nevsky, eurent lieu des manifestations patriotiques sous la conduite des cadets et avec des portraits de Kérensky.13

 

C’est dans ce contexte de délitement généralisé que Kerenski, cédant aux pressions des Alliés, lança ce 18 juin une grande offensive contre les troupes austro-allemandes en Galicie.

 

Si dans un premier temps, l’armée russe parvint à gagner un peu de terrain, sa situation devint bien vite intenable, en raison principalement des mutineries qui éclatèrent dans ses rangs. Lorsque dans les premiers jours du mois de juillet, les austro-allemands lancèrent une contre-offensive, l’armée russe se débanda totalement et ne put restaurer ses positions qu’après avoir dû abandonner plus de 200 km à l’ennemi. Les prévisions étaient une perte de 6000 hommes, elles furent près de 400 000 , et le nombre de déserteurs fut plus grand encore (Figes p515), le chiffre officiel était de 170 000 (Figes p 525).

La faillite du gouvernement était désormais totale.

Les soldats et le prolétariat de Petrograd cherchèrent à résoudre le problème en destituant le gouvernement, ce qui se traduisit par les journées insurrectionnelles des 3 et 4 juillet qui posèrent pour la première fois la question du pouvoir.

 

Lorsque le 2 juillet, la population de Petrograd apprit l’échec de l’offensive russe, la situation se tendit très rapidement.

Stationnés dans le quartier industriel de Vyborg, les 10 000 soldats du 1er régiment de mitrailleurs, l’unité militaire la plus importante de Petrograd mais aussi la plus organisée par les bolcheviks, se mutinèrent, craignant d’être envoyés au front. Les mutins mirent en place un comité révolutionnaire et envoyèrent des émissaires dans les usines, dans les autres unités militaires de la capitale ainsi qu’à la base navale de Petrograd, pour leur proposer de se joindre à la manifestation qu’ils se proposaient d’organiser pour le lendemain, afin de demander la destitution du gouvernement provisoire et le transfert du pouvoir au Soviet.

 

Le lendemain, 3 juillet, renforcés par les marins de Cronstadt et les autres unités militaires stationnés dans la capitale, mais aussi par des dizaines de milliers d’ouvriers, les soldats du 1er régiment de mitrailleurs déferlèrent dans le centre de Petrograd pour arriver devant le palais de Tauride, siège du soviet de Petrograd, afin de lui remettre le pouvoir. Totalement débordé, le gouvernement avait perdu le contrôle de la capitale, les rares points de résistance ayant été balayés par les manifestants armés.

Pour la bourgeoisie, ces manifestations ne constituaient qu’une tentative de coups d’état des bolcheviks, dont les mots d’ordres - « à bas les ministres capitalistes » et « tout le pouvoir aux soviets » - étaient ceux que les manifestants mettaient en avant et étaient animées pour une large partie par des militants bolcheviks, et de militants anarchistes.

La direction des Bolcheviks se trouvait dans une situation paradoxalement difficile.

La une de la Pravda qui devait paraître avec un appel à la modération de Zinoviev et Kamenev parait le lendemain … avec un blanc (Figes p 535)

 

Le 4 juillet Lénine est revenu à Petrograd, indécis.

20 000 matelots débarquent de Kronstadt, armés jusqu'aux dents, se dirigent vers QG bolchevik.

Lénine vient au balcon « prononce un discours ambigu, qui dura à peine quelques secondes, : il dit sa confiance dans le futur pouvoir du Soviet, mais ne donne aucun ordre aux matelots sur les moyens de l'assurer »( Figes citant Soukhanov p 538).

Les marins sont rejoints par 20 000 ouvriers de Poutilov, se dirigent vers le palais de Tauride... qui ne pouvait se défendre, mais ordre de le prendre ne vint pas. Trotsky sauve Tchernov pris par la foule

Appuyés sur de nombreux journaux quotidiens, ainsi que sur des cercles organisant des dizaines de milliers sympathisants, Les bolcheviks avaient acquis une très large influence tant dans les usines de Petrograd qu’au sein des unités militaires. Depuis des mois, ils menaient une campagne de masse, aussi simple qu’efficace, autour de deux grands mots d’ordre - « la paix » et « du pain » -, en expliquant que la condition pour les réaliser était de déposer les ministres capitalistes et de transférer le pouvoir au Soviet. C’est cette ligne que les mutins de Petrograd voulaient mettre en pratique et c’est pour cela qu’ils vinrent le 4 juillet devant la villa Kschessinska, siège des bolcheviks, leur offrir le pouvoir.

Toutefois, la situation concrète pointait une faiblesse majeure de leur politique : le mot d’ordre « tout le pouvoir aux soviets » avait en effet un caractère abstrait, dans la mesure où le soviet de Petrograd – comme d’ailleurs la quasi-totalité des soviets de province – ne voulait pas de ce pouvoir et soutenait le gouvernement provisoire. Lors de la manifestation du 4 juillet, les manifestants avaient pu s’en prendre compte, lorsque Tchernov, qui en tant que leader des SR était l’un des principaux dirigeant du Soviet mais aussi ministre du gouvernement provisoire, leur avait annoncé que le Soviet ne voulait pas du pouvoir que la rue lui proposait. Si Tchernov avait été fort imprudent, puisqu’il n’avait eu la vie sauve que grâce à l’intervention de Trotski qui l’avait arraché aux mains des manifestants qui avaient commencé à le lyncher, sa position posait toutefois un sérieux problème : comment envisager de transférer le pouvoir aux soviets si ceux-ci ne voulaient pas l’exercer ?

Les bolcheviks se trouvaient ainsi devant une difficulté majeure, car ne pouvant s’appuyer sur le soviet, les manifestations de juillet ne pouvaient trouver d’autre débouché qu’une dictature de leur propre parti. Or, si les bolcheviks avaient à Petrograd une puissance indéniable, ils restaient une force très minoritaire à l’échelle du pays. Tirant toutes les leçons de la commune de Paris, les bolcheviks ne voulaient en aucun cas instaurer une commune de Petrograd qui succomberait en quelques semaines. Dans ces conditions, non sans hésitations et divisions, la direction du parti apporta son soutien aux manifestants… tout en se refusant à prendre le pouvoir que ceux-ci leur proposaient.

De fait, le vent était en train de tourner. 

Le 5 juillet, tandis que les manifestants, privés de tout objectif politique concret, n’avaient d’autre solution que de retourner dans leurs casernes et leurs usines, la presse bourgeoise publiait de pseudo-révélations qui accusaient Lénine d’être un agent allemand.

S’imposant comme l’homme fort du gouvernement, Kerenski en profita pour rassembler quelques troupes et prendre d’assaut la villa Kschessinska. Le gouvernement fit saisir la presse bolchevik et arrêter 800 dirigeants, dont Kamenev, Lounatcharski, Kollontai et Trotsky...accusés de trahison et de sédition, à l’exception de Lénine qui parvint à s’enfuir en Finlande en laissant le manuscrit de ce qui allait devenir « l'état et la révolution ». Mais le parti bolchevik n'est pas interdit.

Devenu chef du gouvernement, Kerenski se posa en garant du retour à l’ordre, ordonnant en particulier le rétablissement de la discipline militaire, en faisant restaurer le 12 juin la peine de mort au front.

Les meutes de cents noirs tabassaient les ouvriers bolcheviks

Les journées de juillet 1917 s’achevaient ainsi dans la confusion par une apparente victoire de la réaction. Si les bolcheviks semblaient être les grands vaincus de cette confrontation, le succès du gouvernement provisoire n’était toutefois qu’apparent. A la tête d’un pays en voie de désintégration, bien décidé à poursuivre une guerre que son armée n’avait plus la capacité de poursuivre, Kerenski n’avait en réalité pas les moyens de sa politique et ses jours étaient désormais comptés.

 

Le gouvernement issu de ces journées, formé le 25 juillet, était composé de 3 KD, 3 SR, 3 mencheviks et 3 petites formations socialistes, mais n'est plus responsable devant le Soviet, ce qui explique que Tseretelli, le leader du soviet de Petrograd refuse d'y être

Grands patrons, Poutilov, Rabouchinsky à Moscou, union de grands propriétaires, union des officiers organisent des dizaines de milliers de personnes pour restaurer l'ordre.

Kerensky convoque à Moscou (en retrait) du 12 au 14 août une conférence d'état réunissant les Doumas, églises coopératives, groupes professionnels, banques, officiers, syndicats … avec 2300 délégués, et la prise de parole en soutien de Kropotkine, de Plékhanov, et de Brechkovskaia. Les bolcheviks avaient appelé à la GG à Moscou.

Le général Kornilov y reçoit un excellent accueil pour son programme de restauration de l'ordre, rétablissement de la peine de mort, abolition du pouvoir des comités de soldats, démantèlement des régiments révolutionnaires, interdiction des grèves,

Avec le soutien des KD, il prépare une dictature militaire, prépare l'investissement de Petrograd par des troupes sures (la division sauvage).

Kérenski pour sauvegarder son pouvoir le démet de ses fonctions. Laché par les KD, il se tourne alors vers le soviet de Petrograd.

Est mis en place un comité spécial de lutte avec PB, PM et SR en fait tributaire de l'organisation militaire des bolcheviks. Les dirigeants bolcheviks sont libérés ; 400 000 sont équipés ( Figes p509)

Se créèrent des comités révolutionnaires partout : la défaite de Kornilov fut acquise sans véritable combat

Cet épisode montre faiblesse de la bourgeoise pour trouver une solution qui ne soit pas le retour aux conditions sociales et politiques du tsarisme...

Les KD et les socialistes sortent du gouvernement : Kerensky est seul, il y a à partir de septembre un vide du pouvoir.

 

 

L'affaire Kornilov accélère la radicalisation

Bolcheviks majoritaires au Soviet de Petrograd en août, avec très grosses avancées aux élections de la Douma, 33% à Petrograd, 51% à Moscou, le 25 septembre les bolcheviks occupent 4 des 7 sièges de l'exécutif du soviet de Petrograd, et Trotsky en devient le président. 

Les SR de gauche, majoritaires dans les SR de Petrograd, Tachkent et Voronej, représentent presqu'un tiers de l'organisation

Les mencheviks internationalistes emmenés par Martov progressent eux aussi et rejoignent les bolcheviks sur :

-      un gouvernement exclusivement socialiste appuyé sur les soviets

-      la confiscation des terres des grands propriétaires sans indemnité

-      la paix

 

En septembre, Moscou, Riga, Ekaterinbourg, Samara, Saratov (bastion historique des SR) et une cinquantaine villes de province adoptent des résolutions pour le pouvoir aux Soviets

 

La révolution sociale en cours est vaste, multiforme et autonome, et dissous ce qui reste des institutions étatiques

 

La révolution paysanne

 

A l'approche des semailles d'automne, à partir de la fin du mois d'août , excédés par le refus du gouvernement provisoire de tenir ses promesses, les paysans partent en masse à l’assaut des domaines seigneuriaux. En septembre et octobre, « près d'un millier de demeures seigneuriales sont ainsi mises à sac et brûlées...pris de panique, les propriétaires fonciers, que ne protège plus aucune force du maintien de l'ordre, s'enfuient vers les villes14 ».

Pour les paysans, la disparition des juges, des fonctionnaires, des collecteurs d'impôts permet enfin, après les révoltes de 1902, 1905-1906 contre l'état et les propriétaires fonciers de réaliser le partage de toutes les terres « en fonction du nombre de bouches à nourrir ». C'est aussi le rejet de toute tutelle sur les campagnes.

Pour la grande masse des paysans, le soviet était la réalisation du gouvernement direct des villages par eux-mêmes. « Les soviets paysans se conduisaient souvent comme des républiques villageoises, qui ne prenaient guère en considération les ordres de l’état central. Nombre d'entre eux occupaient leurs propres forces de police, instituèrent leurs propres tribunaux, tandis que certains avaient même leurs propres drapeaux et emblèmes. La quasi-totalité d'entre eux disposaient d'une milice de volontaires, ou garde rouge, organisée par de jeunes paysans tout droit sortis de l'armée pour défendre le village révolutionnaire et ses frontières15» 

Le principe élémentaire de la révolution, la fin de tous les privilèges sociaux s’accompagnait de conceptions localistes du pouvoir.

« La puissance de révolution démocratico-agraire, d'essence bourgeoise, s'exprima en ce fait qu'elle surmonta pour un temps les antagonismes de classe du village : l'ouvrier agricole pillait le propriétaire, aidant en cela le koulak. ….. La faiblesse de la révolution bourgeoise attardée se traduisit en ceci que la guerre paysanne ne poussa point les révolutionnaires bourgeois en avant, mais, au contraire, les rejeta définitivement dans le camp de la réaction : Tsérételli, bagnard la veille encore, protégeait les terres des propriétaires nobles contre l'anarchie ! Rejetée par la bourgeoisie, la révolution paysanne faisait jonction avec le prolétariat industriel. Par là même, le XXe siècle non seulement se délivrait des siècles précédents qui s'étaient abattus sur lui, mais, sur leurs épaules, s'élevait à une nouvelle hauteur historique. Pour que le paysan pût nettoyer la terre et enlever les barrières, l'ouvrier devait se mettre à la tête de l'État : telle est la plus simple formule de la Révolution d'Octobre16»

 

Dans les usines, le contrôle sans pouvoir

 

(extraits David Mandel)

À la suite des "journées de juillet", les employeurs adoptèrent une attitude beaucoup plus agressive sur les fronts politique et économique.
Avant juillet, la grande majorité des fermetures se produisirent dans les petites et moyennes entreprises.

En juillet et août cependant, les rumeurs de fermeture provenaient de nombreuses grandes entreprises de Petrograd, dans tous les secteurs de l'industrie privée et d'État.

Le syndicat des métallurgistes de Petrograd (cette industrie employait presque les deux-tiers de la force de travail industrielle de Petrograd) rapportait au mois d'août que les propriétaires avaient l'intention de fermer bientôt 25 usines et de réduire la production dans 137 autres.

La période suivant les "journées de juillet" fut marquée par unegrande offensive des industriels contre les comités d'usine et leur droit acquis, de facto, de tenir des réunions durant les heures payées de travail et de "superviser" l'embauche, les licenciements et plus généralement "l'ordre interne" de l'usine. Ils allèrent jusqu'à demander la levée de l'exemption du service militaire pour les membres du soviet central des comités d'usine. Le ministre du travail, le menchevik Skobelev, n'était pas insensible à leur cause. En août, il émit deux circulaires niant le droit des comités à se réunir pendant les heures de travail sans la permission des patrons ainsi que de superviser
l'embauche et les licenciements. "Chaque jour, nous entendons parler de nouvelles attaques contre les droits des comités d'usine", rapportait-on au congrès du mois d'août des comités d'usine. Au même moment, les propriétaires commençaient à boycotter le soviet central lui-même.

Pour les ouvriers, l'objectif de l'offensive patronale était clair : les propriétaires étaient déterminés à éliminer le dernier obstacle qui les empêchait de fermer.
Le résultat de tout ceci fut de gravement saper le principe fondamental du mouvement pour le contrôle ouvrier : l'existence d'une direction capitaliste active à contrôler. Au congrès des comités d'usine d'août, un délégué ouvrier le souligna fort bien :
"On nous dit que nous devons contrôler. Mais que pouvons-nous contrôler, quand il ne reste déjà plus rien que des murs, que des murs nus ?"

 

Ainsi, cette période connut une participation accrue et plus active des comités d'usine dans la production. Au congrès pan-russe des comités d'usine, Schmidt, dirigeant du syndicat des métallurgistes, notait que "les comités d'usine, contre leur gré... interviennent dans la production, s'écartant de leurs tâches de contrôle".
Comme la lettre de Vulkan l'indique, les comités d'usine participèrent de plus en plus à des actions destinées à augmenter la productivité

Cependant, en dépit de ces développements, les comités d'usine restaient toujours aussi réticents à l'idée de prendre la responsabilité de la production ou de participer à la gestion. Une série de conférences tenues à Petrograd en octobre, incluant la conférence des représentants des comités d'usine et d'autres organisations ouvrières, le congrès pan-russe des comités d'usine et la conférence pan-russe des autorités navales et de l'artillerie, votèrent des résolutions en ce sens, limitant strictement les comités à une tâche de supervision par le biais de commissions de contrôle complètement séparées de la gestion
la raison principale restait simplement la réticence des comités d'usine a prendre la responsabilité d'une tâche à laquelle ils ne se sentaient pas préparés.

Les militants du comité d'usine se rendaient, bien entendu, compte qu'ils étaient de plus en plus forcés de dépasser la conception initiale du contrôle ouvrier. Toutefois ils considéraient cela plutôt comme des exceptions dues au contexte et se refusaient à en tirer des conclusions plus générales

 

Le "cours des choses lui-même" poussait les comités d'usine vers une intervention plus active dans la gestion. La pression de la base y joua un grand rôle. L'atmosphère dans les usines était on ne peut plus tendue et explosive face à l'aggravation de la crise économique et à la menace pressante d'un chômage massif. Les travailleurs cherchaient désespérément des mesures qui pouvaient sauver leurs usines et ils étaient beaucoup moins intéressés par les difficultés de la gestion d'une usine que leurs comités qui, eux, auraient à assumer cette tâche de façon directe.

 

En fait, les travailleurs étaient de plus en plus mécontents des résultats du mouvement pour le contrôle ouvrier et des activités des comités d'usine, et cela particulièrement chez les militants des comités d'usine eux-mêmes. Alors que les comités d'usine avaient joué un rôle crucial pour préserver l'unité de la classe ouvrière industrielle de Petrograd, pendant beaucoup plus longtemps qu'il n'eût été possible si les industriels et le gouvernement provisoire avaient eu le champ libre, ils s'avérèrent toutefois incapables de redresser ou même de stabiliser la situation économique. Le contrôle ouvrier, pour sa part, comme instrument de supervision permanent de l'administration de
l'entreprise et de ses livres, restait encore chose rare avant octobre. Il était présent surtout dans les usines d'État et dans quelques entreprises privées où les travailleurs avaient pu faire pencher la balance du pouvoir de leur côté, généralement en rouvrant une usine fermée par son propriétaire.

 

La frustration était certes grande, et en général, les discussions revenaient toujours à la question du pouvoir d'État. Surkov, un délégué au congrès d'août des comités d'usine, se lamentait :
"Au premier congrès, nous espérions tenir le second dans un climat de victoire. Mais la vague révolutionnaire s'est arrêtée, et ceux pour qui cela est profitable ont été capables de l'exploiter. En conséquence, notre activité a été paralysée de façon très significative".

Ainsi, la question de la réglementation économique fut sans doute l'argument le plus puissant en faveur d'une insurrection immédiate et, comme telle, fut prépondérante dans l'élimination des craintes et des hésitations qui avaient paralysé une bonne partie de la classe ouvrière confronté à ce saut vers l'inconnu. La situation économique qui avait constitué le plus grand espoir de la contre-révolution, ne permit pas d'attendre même six semaines pour la tenue de l'assemblée constituante, dont les élections avaient d'ailleurs été deux fois reportées par le gouvernement provisoire.

Le 15 octobre, une réunion conjointe de l'exécutif du Conseil des syndicats de Petrograd avec les comités exécutifs syndicaux, du soviet central des comités d'usine, des représentants du gouvernement municipal et des partis politiques discuta de la situation du chômage et de l'approvisionnement en nourriture. La réunion décida que :
"Le chômage, en hausse quotidienne, est causé par les conditions générales de l'économie capitaliste exacerbées par l'état de guerre. Il est également aggravé par toute la politique économique et financière du gouvernement de coalition,.....
Considérant le transfert du pouvoir à la démocratie révolutionnaire, aux soviets des députés ouvriers, soldats et paysans, comme une condition indispensable au succès de la lutte contre la désorganisation économique et la crise alimentaire, cette assemblée propose les mesures suivantes pour atténuer la calamité du chômage..."
Parmi celles-ci figuraient le contrôle ouvrier sur l'industrie au niveau national, la législation sur la journée de huit heures, un plan de démobilisation de l'industrie, un programme de travaux publics,
etc.
À la réunion du comité central du parti bolchevik du 16 octobre, Schmidt donnait l'évaluation suivante de l'attitude des travailleurs vis-à-vis de l'insurrection :
"Étant donné les conditions économiques actuelles, on peut s'attendre à un chômage colossal dans un avenir proche. En conséquence, il nous faut être vigilant. Tout le monde accepte qu'en dehors de la lutte pour le pouvoir, il n'y a pas d'issue à l'impasse actuelle. Ils exigent le pouvoir aux soviets".

La prise du pouvoir

 

Chaque jour de guerre ébranlait le front, affaiblissait le gouvernement, aggravait la situation internationale du pays. Au début d'octobre, la flotte allemande, maritime et aérienne, opéra activement dans le golfe de Finlande.

Le 6 octobre, la Section des soldats adopta, avec une unanimité inconnue jusqu'à ce jour, la résolution de Trotsky : " Si le gouvernement provisoire est incapable de défendre Petrograd, il a l'obligation de signer la paix, ou bien de céder la place à un autre gouvernement. " Les ouvriers se prononçaient d'une manière non moins intransigeante. Ils considéraient Petrograd comme citadelle, ils y attachaient leurs espoirs révolutionnaires, ils ne voulaient pas rendre Petrograd.

 

S'efforçant de réchauffer le patriotisme des masses avec la menace de la perte de Petrograd, les conciliateurs introduisirent, le 9 octobre, au soviet, la proposition de créer " un Comité de défense révolutionnaire ". A la stupéfaction des conciliateurs, les bolcheviks adoptèrent l'idée d'un " Comité de défense " : précisément ce serait lui qui devrait concentrer entre ses mains toutes les données concernant la défense de la capitale. C'était un pas important.

Les bolcheviks s'emparèrent d'autant plus naturellement du projet mencheviste d'un Comité militaire que, dans leurs propres rangs, l'on s'était entretenu déjà plus d'une fois de la nécessité de former un organe soviétique autorisé qui dirigeait la future insurrection.

Dans l'Organisation militaire du parti l'on élaborait même un projet à cet effet. La difficulté que, jusqu'alors, l'on n'avait pu surmonter, était de combiner l'organe de l'insurrection avec le soviet élu et agissant ouvertement, où se trouvaient d'ailleurs des représentants des partis hostiles. L'initiative patriotique des mencheviks vint tout à fait à propos faciliter la création d'un Etat-major révolutionnaire, qui prit bientôt la dénomination de " Comité militaire révolutionnaire " et devint le principal levier de l'insurrection.

 

Lénine de son exil exhorte les bolcheviks à prendre le pouvoir depuis milieu mois de septembre

 

 

 

 

Les bolchéviks doivent prendre en mains le pouvoir

Lettre au comité central, aux comités de Pétrograd et de Moscou du P.O.S.D. (b.) R.

 

Ayant obtenu la majorité aux Soviets des députés ouvriers et soldats des deux capitales, les bolchéviks peuvent et doivent prendre en mains le pouvoir.

Ils le peuvent, car la majorité agissante des éléments révolutionnaires du peuple des deux capitales suffit pour entraîner les masses, pour vaincre la résistance de l'adversaire, pour l'anéantir pour conquérir le pouvoir et le conserver. Car, en proposant sur-le-champ une paix démocratique, en donnant aussitôt la terre aux paysans, en rétablissant les institutions et les libertés démocratiques foulées aux pieds et anéanties par Kérenski, les bolchéviks formeront un gouvernement que personne ne renversera.

La majorité du peuple est pour nous. La preuve en a été faite au cours du chemin long et ardu qui va du 6 mai au 31 août et au 12 septembre : dans les Soviets des deux capitales, la majorité résulte de l'évolution du peuple vers notre parti. Les hésitations des socialistes-révolutionnaires et des menchéviks, le renforcement des internationalistes au sein de ces deux groupes le prouvent aussi.

La Conférence démocratique ne représente pas la majorité du peuple révolutionnaire, mais seulement les dirigeants petits-bourgeois conciliateurs. Il ne faut pas se laisser tromper par les chiffres des élections, il ne s'agit pas d'élections : comparez les élections aux Doumas municipales de Pétrograd et de Moscou et les élections aux Soviets. Comparez les élections à Moscou et la grève du 12 août à Moscou : vous y trouverez des données objectives sur la majorité des éléments révolutionnaires qui conduisent les masses.

La Conférence démocratique trompe la paysannerie, car elle ne lui donne ni la paix ni la terre.

Seul un gouvernement bolchévik satisfera la paysannerie.

 

Pourquoi les bolchéviks doivent-ils prendre le pouvoir précisément aujourd'hui ?

Parce que la reddition imminente de Pétrograd nous donnera cent fois moins de chances.

Or, avec une armée commandée par Kérenski et Cie, nous ne sommes pas en état d'empêcher la reddition de Pé­trograd.

On ne peut pas non plus « attendre » l'Assemblée constituante, car, par la reddition de Pétrograd, Kérenski et Ciepeuvent toujours la faire manquer. Seul notre parti, après la prise du pouvoir, peut assurer la convocation de l'Assemblée constituante ; après la prise du pouvoir, il accusera les autres partis d'avoir temporisé et prouvera le bien-fondé de cette accusation [5].

On doit et on peut empêcher une paix séparée entre impérialistes anglais et allemands, mais il faut faire vite.

Le peuple est las des hésitations des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires. Seule notre victoire dans les capitales entraînera les paysans à notre suite.

 

Il ne s'agit ni du « jour » ni du « moment » de l'insurrection, au sens étroit des mots. Ce qui en décidera, c'est seulement la voix unanime de ceux qui sont en contact avec les ouvriers et les soldats, avec les masses.

Ce dont il s'agit, c'est que notre parti a aujourd'hui en fait, à la Conférence démocratique, son propre congrès ; ce congrès doit décider (qu'il le veuille ou non, il le doit) du sort de la révolution.

Il s'agit de rendre claire aux yeux du parti la tâche qui lui incombe : mettre à l'ordre du jour l'insurrection armée à Pétrograd et à Moscou (et dans la région), la conquête du pouvoir, le renversement du gouvernement. Réfléchir à la façon de faire de la propagande à cette fin, sans le manifester dans la presse.

Se rappeler les paroles de Marx sur l'insurrection, les méditer : « l'insurrection est un art [6] », etc.

 

Attendre une majorité « formelle » serait naïf de la part des bolchéviks : cela aucune révolution ne l'attend. Kérenski et Cie n'attendent pas non plus ; ils préparent la reddition de Pétrograd. Ce sont précisément les pitoyables hésitations de la « Conférence démocratique » qui doivent faire et feront perdre patience aux ouvriers de Pétrograd et de Moscou ! L'histoire ne nous pardonnera pas, si nous ne prenons pas le pouvoir dès maintenant.

Il n'existe pas d'appareil ? Si, il en existe un : les Soviets et les organisations démocratiques. La situation internationale est précisément aujourd'hui, à la veille d'une paix séparée entre Anglais et Allemands, en notre faveur. Proposer aujourd'hui même la paix aux peuples, c'est vaincre.

En prenant le pouvoir d'emblée à Moscou et à Pêtrograd (peu importe qui commencera ; il est même possible que Moscou puisse commencer), nous vaincrons sans nul doute, à coup sûr.

Écrit les 12-14 (25-27) septembre 1917.

 

puis lettre « le marxisme et l'insurrection »

« …. les 3 et 4 juillet, l'insurrection aurait été une faute : nous n'aurions pu conserver le pouvoir ni physiquement ni politiquement. Physiquement, bien que Pétrograd fût par instants entre nos mains, car nos ouvriers et nos soldats n'auraient pas alors accepté de se battre, de mourir pour la possession de Pétrograd il n'y avait pas alors cette « exaspération », cette haine implacable à la fois contre les Kérenski et contreles Tsérétéli et les Tchernov ; nos gens n'avaient pas encore été trempés par l'expérience des persécutions contre les bolchéviks avec la participation des socialistes‑révolutionnaires et des menchéviks.
Politiquement nous n'aurions pas gardé le pouvoir les 3 et 4 juillet, car, avant l'aventure Kornilov, l'armée et la province auraient pu marcher et auraient marché contre Pétrograd.

Aujourd'hui la situation est tout autre.

 

Nous avons avec nous la majorité de la classe qui est l'avant‑garde de la révolution, l'avant‑garde du peuple, capable d'entraîner les masses.

Nous avons avec nous la majorité du peuple,.....

Nous avons pour nous l'avantage d'une situation où le parti connaît sûrement son chemin,....

Nous avons pour nous une victoire assurée, car le peuple est désormais au bord du désespoir, et nous donnons à tout le peuple une perspective claire en lui montrant l'importance de notre direction « pendant les journées de Kornilov », puis en proposant un compromis aux « hommes du bloc » et en recevant d'eux un refus qui est loin d'avoir mis un terme aux hésitations le leur part.

La plus grave erreur serait de croire que notre offre de compromis n'a pas encore été repoussée, que la Conférence démocratique [8] peut encore l'accepter. Le compromis a été proposé par un parti à des partis : il ne pouvait en être autrement. Les partis l'ont repoussé. La Conférence démocratique n'est qu'une conférence, rien de plus. …..

Toutes les conditions objectives d'une insurrection couronnée de succès sont réunies. Nous avons l'avantage exceptionnel d'une situation où seule notre victoire dans l'insurrection mettra fin aux hésitations qui ont exaspéré le peuple et qui constituent un véritable supplice ; où seule notre victoire dans l'insurrection donnera immédiatement la terre à la paysannerie ; où seule notre victoire dans l'insurrection fera échouer les manoeuvres do paix séparée contre la révolution, les fera échouer par la proposition ouverte d'une paix plus complète, plus juste et plus proche, d'une paix favorable à la révolution.

Seul enfin notre parti, après, avoir remporté la victoire dans l'insurrection peut sauver Pétrograd, car, si notre offre de paix est repoussée et si nous n'obtenons pas même un armistice, alors c'est nous qui serons les partisans d'aller « jusqu'au bout », c'est nous qui serons à la tête des partis de la guerre c'est nous qui serons le parti « de la guerre » par excellence, nous mènerons la guerre d'une façon vrai­ment révolutionnaire. Nous enlèverons aux capitalistes tout leur pain et toutes leurs bottes. Nous leur laisserons les croûtes, nous les chausserons de lapti. Nous donnerons au front tout le pain et toutes les chaussures....

Puis face aux débats dans le parti bolchevik

« les bolcheviks garderont-ils le pouvoir ?

 

« deux mots sur la première question ci-dessus, à savoir : les bolchéviks se décideront-ils à prendre seuls le pouvoir ? J'ai déjà eu l'occasion, au Congrès des Soviets de Russie, de répondre à cette question par une affirmation catégorique dans une remarque que j'ai été amené à lancer de ma place, pendant un des discours ministériels de Tsérétéli. Et je n'ai jamais rencontré de déclarations imprimées ou orales de la part des bolchéviks disant que nous ne devrions pas prendre seuls le pouvoir. Je continue à être d'avis qu'un parti politique en général - et le parti de la classe d'avant-garde en particulier - n'aurait pas le droit d'exister, ne serait pas digne d'être considéré comme un parti, ne serait qu'un pauvre zéro dans tous les sens du mot, s'il renonçait au pouvoir, alors qu'il y a possibilité de l'obtenir. …..

Le prolétariat ne peut pas «s'emparer» de l'«appareil d'Etat » et «le faire fonctionner». Mais il peut briser tout ce qu'il y a d'oppresseur, de routinier, d'irrémédiablement bourgeois dans l'ancien appareil d'Etat et le remplacer par un nouvel appareil, le sien. Cet appareil, ce sont les Soviets de députés ouvriers, soldats et paysans. […] Craindre que le pouvoir des bolchéviks, c'est-à-dire le pouvoir du prolétariat, auquel est assuré le soutien sans réserve des paysans pauvres, soit «balayé» par messieurs les capitalistes ! »

 

L'argumentation est claire : le pouvoir des bolcheviks, qui sont majoritaires dans le prolétariat, qui représentent les intérêts historiques du prolétariat, c'est le pouvoir du prolétariat. Equation implacable : puisque c'est au prolétariat de prendre le pouvoir pour dénouer la crise révolutionnaire, c’est aux bolcheviks que doit revenir le pouvoir, pour peu donc qu’ils le prennent.

 

 

Débat sur risque d'un soulèvement avant le congrès des Soviets prévu 20 octobre

Lénine espère décision congrès régional des soviets du Nord des 11-12-13 octobre, mais celui-ci adopte une résolution laissant au congrès panrusse prévu le 20 le soin de créer un gouvernement soviétique.

Zinoviev minoritaire pour interdire organisation effective du soulèvement avant que les délégués bolcheviks au congrès soient consultés (15/6) (Figes p594 )

Zinoviev et Kamenev luttent alors ouvertement contre insurrection

 

CMR 2 bol, 2 SR gche

21 octobre proclame son autorité sur la garnison, puis de la forteresse Pierre et Paul le 23 octobre

décide de prendre le pouvoir le 25 octobre

 

Le processus de prise de pouvoir montre qu’à ce moment, il n’y a plus d’appareil d’état dans la ville. Les gares, ponts, téléphone, postes sont pris sans affrontement. La banque d’état est occupée par 40 marins. Les quelques milliers d’hommes qui investissent le palais d’hiver alors que la vie de la cité poursuit tranquillement son cours ne se voient opposer aucune résistance17 : les cosaques et les cadets sont partis dans la soirée, il reste moins de 300 soldats (entre 10 et 15000 sur la place selon Trotsky (Figes p 613).

 

À Moscou, le pouvoir resta en suspens 10 jours durant, avec une sanglante guerre de rues contre les cadets et les étudiants volontaires

 

Le 25 octobre s'ouvre le congrès des soviets.

Sur 670 délégués, 300 bolcheviks ; 193 SR dont plus de la moitié SR de gauche et 82 mencheviks dont 14 internationalistes.

Bureau 14 bolcheviks ; 7 SR de gauche, les 4 postes mencheviks pas occupés

 

Écrasante majorité pour un gouvernement du Soviet

Martov propose gouvernementuni fondé sur tous les partis du soviet : adopté à l'unanimité

Mencheviks et SR de dte dénoncent assaut contre gouvernement provisoire et quittent la salle du congrès

 

 

Séance du Soviet des députés ouvriers et soldats de Pétrograd

Lénine
du 25 octobre (7 novembre) 1917 

 

Rapport sur les tâches qui incombent au pouvoir des Soviets

Compte rendu de presse

 

Camarades, la révolution des ouvriers et des paysans, dont les bolchéviks n'ont cessé de montrer la nécessité, est réalisée.

Que signifie cette révolution ouvrière et paysanne ?

Avant tout, le sens de cette révolution, c'est que nous aurons un gouvernement des Soviets, notre pouvoir à nous, sans la moindre participation de la bourgeoisie. Les masses opprimées créeront elles-mêmes le pouvoir. Le vieil appareil d'Etat sera radicalement détruit et il sera créé un nouvel appareil de direction dans la personne des organisations des Soviets.

Une nouvelle étape s'ouvre dans l'histoire de la Russie, et cette troisième révolution russe doit en fin de compte mener à la victoire du socialisme.

Une des tâches à notre ordre du jour est la nécessité de mettre immédiatement fin à la guerre. Mais pour mettre fin à cette guerre, étroitement liée au régime capitaliste existant, il est clair pour tous qu'il faut vaincre le capital lui-même.

Ce qui va nous aider dans cette lutte, c'est le mouvement ouvrier mondial qui commence déjà à se développer en Italie, en Angleterre et en Allemagne.

- Une paix juste, immédiate que nous proposerons à la démocratie internationale trouvera partout un vif écho dans les masses prolétariennes du monde. Pour renforcer cette confiance du prolétariat, il est nécessaire de publier immédiatement tous les accords secrets.

A l'intérieur de la Russie, une énorme partie de la paysannerie a dit : c'est assez jouer avec les capitalistes, -nous marchons avec les ouvriers. Nous gagnerons la confiance des paysans seulement par le décret qui abolira la propriété des propriétaires fonciers. Les paysans comprendront que le salut de la paysannerie ne se trouve que dans l'alliance avec les ouvriers. Nous établirons un véritable contrôle ouvrier sur la production.

Nous avons appris à travailler en parfaite intelligence. La révolution qui vient de se faire en témoigne. Nous possédons la force d'une organisation de masse qui triomphera de tout et qui conduira le prolétariat à une révolution mondiale.

Nous devons aujourd'hui nous consacrer en Russie à l'édification d'un Etat prolétarien socialiste.

Vive la révolution socialiste mondiale !

 

 

Le 29 l'union des cheminots, exigent gouvernement pan soviétique, avec large soutien

mais mettent des conditions impossibles à leur participation : libération des ministres arrêtes lors de la prise du palais d'hiver, armistice avec les troupes de Kerenski, implication de Kerensky dans la nouvelle équipe qui devait exclure Lénine.

Puis reculent, mais veulent élargir à des membres du congrès, des doumas, du soviet des paysans et des syndicats, Kamenev pour ce compromis

Trotsky exigea alors 75% des sièges au cabinet "a quoi bon organiser l'insurrection si nous n'obtenons pas la majorité !" (Figes p620).

Arrestations dirigeants SR par marins bolcheviks et descentes dans locaux presse mencheviks.

 

Mais le rapport de force à Petrograd n’est pas celui de l’ensemble de la Russie, traversée en même temps par une gigantesque révolution paysanne pour la terre, par le soulèvement des nationalités opprimées.

La réaction va se réorganiser, et c’est au cours de la guerre civile qu’elle sera vaincue.

 

 

Quelques mots de conclusion

 

Si le parti bolchevik a pu arriver au pouvoir, c'est parce qu'il a été la seule force politique à soutenir ces mouvements plébéiens, à s'impliquer totalement dans la contestation de toutes les formes de l'ordre impérial, et à leur donner un débouché politique. Il a offert une réponse à des courants fondamentaux de la société russe qui voulaient sortir de la guerre et combattre l’exploitation et les oppressions. Ce qui se passe dans la guerre civile le démontre clairement. Les paysans qui s'opposaient, parfois militairement, à l'armée rouge à cause des réquisitions de vivres repassaient du coté de la révolution quand réapparaissaient les armées blanches qui remettaient immédiatement en place le régime d'oppression précédent, avec toutes ses brutalités.

 

Sans reprendre cet argument, Victor Serge justifie le pouvoir qu'ont pris les bolcheviks : « Les bolcheviks assumèrent le pouvoir parce que, dans la sélection naturelle qui s'était faite entre les partis révolutionnaires, ils se montrèrent les plus aptes à exprimer de façon cohérente, clairvoyante et volontaire, les aspirations des masses actives. Ils gardèrent le pouvoir, ils vainquirent dans la guerre civile parce que les masses populaires les soutinrent finalement, en dépit de bien des hésitations et des conflits, de la Baltique au pacifique ». Et il ajoute : « Quelles raisons profondes motivèrent la décision du Comité central de maintenir et fortifier le monopole du pouvoir ? Tout d'abord, dans ces crises, les bolcheviks n'avaient de confiance qu'en eux-mêmes ».

Le nœud complexe des glissements, des dérives et de l'absence de lutte conséquente contre la bureaucratisation, naît de cette conception de la relation entre le parti, le mouvement et la classe, qui ont tendance bien souvent à se superposer dans le discours de Lénine au cours de l’année 1917.

Il faut prendre en compte au moins deux aspects pour discuter approfondir ce point :

- Le fait, comme l'écrit Victor Serge, que tous les partis révolutionnaires russes produisirent des héros et des fanatiques, étaient autoritaires, fortement centralisés et disciplinés dans l'illégalité, imbus d'une mentalité jacobine. Ils aspiraient tous à la dictature, à l'exception peut-être des mencheviks, et étaient étatiques par leur structure et par la finalité qu'ils s'assignaient.

- Le fait que la politique bolchevik, au cours de l'année 1917, lui donne une place centrale dans le prolétariat des grandes villes et une partie de la paysannerie, notamment celle enrégimentée dans l'armée.

Mais cette place centrale ne saurait signifier une légitimité ad vitam aeternam pour toutes les décisions ultérieures. Seule une véritable démocratie soviétique aurait permis de mesurer l’évolution du soutien de la classe aux bolcheviks, mais aussi et surtout d'impliquer les masses permettant d’entreprendre la construction d’un socialisme de celles et ceux d'en bas, une démocratie de masse, qui donne à toutes et tous le pouvoir de décider des questions essentielles de leur vie, de la société.

Dès lors que le parti seul au gouvernement met dans l’illégalité les autres partis se revendiquant du socialisme, abolit la liberté d'expression, interdit les débats y compris au sein même de ce parti unique, il n'est plus possible de mesurer en quoi ce parti représente effectivement celles et ceux qu'il est censé représenter : il se substitue purement et simplement aux masses. On en vient à penser que le parti, puis le comité central, puis le secrétariat ont raison pour toute la société, parfois contre toute la société, parce qu’il incarnerait les intérêts historiques du prolétariat.

Mais qui en est juge ? Qui décide où et quand cela commence et s’achève ? A partir de quel moment un parti est-il en contradiction avec le projet socialiste ?

 

 

 

Petrograd ne sortira pas indemne de cet affrontement.

L’effondrement économique produit des dizaines de milliers de licenciements, les fermetures d’usines.Une partie des ouvriers licenciés rejoignent l’armée rouge. Tant la volonté de participer au partage des terres que la famine (en février, 50g de pain par jour) pousse des milliers de paysans travailleurs à retourner au village. Dans les six premiers mois de 1918, plus d’un million de personnes fuient la ville. En juin 1918, il ne restait plus que 13500 bolcheviks à Pétrograd. Entre temps, le 12 mars1918, Moscou était devenu la capitale.

En quelques mois la ville qui a fait la révolution disparaît.

 



[1]   Ce sera la même chose à Moscou quelques jours après

[2]   LT Révolution Février p400

[3]   LT Rév février p333

[4]   LT RF p 349

[5]   LT RF p 484

[6]   "La révolution russe" Orlando Figes p 463

[7]   "La révolution russe" Orlando Figes p 464

[8]   LT RF p 470

[9]   LT RF p 471

[10] LT RF p487

[11] Lénine OC t 25 p

[12] LT RF p492

[13] LT RF p501 503

[14] "La russie en révolution" Nicolas werth p 96

[15] "La révolution russe" Orlando Figes p 579

[16] LT RO p 404

[17] L’attaque du film « Octobre » d’Eisenstein est imaginaire

  • 1. Ce sera la même chose à Moscou quelques jours après
  • 2. LT Révolution Février p400
  • 3. LT Rév février p333
  • 4. LT RF p 349
  • 5. LT RF p 484
  • 6. "La révolution russe" Orlando Figes p 463
  • 7. "La révolution russe" Orlando Figes p 464
  • 8. LT RF p 470
  • 9. LT RF p 471
  • 10. LT RF p487
  • 11. Lénine OC t 25 p
  • 12. LT RF p492
  • 13. LT RF p501 503
  • 14. "La russie en révolution" Nicolas werth p 96
  • 15. "La révolution russe" Orlando Figes p 579
  • 16. LT RO p 404
  • 17. L’attaque du film « Octobre » d’Eisenstein est imaginaire