Fondation de la IVe Internationale : Le programme de transition

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En vue du congrès de fondation de la Quatrième Internationale en 1938, Léon Trotsky va rédiger un document essentiel : « L’agonie du capitalisme et les tâches de la IVe Internationale », connu comme « Programme de transition ». 

La méthode transitoire

Comme tout texte politique, il a des limitations qui correspondent a un moment historique spécifique. La plus évidente est celle qui apparaît dans le titre même du document : la conviction que le capitalisme se trouve « agonisant », que les forces productives ont cessé de croître, que la bourgeoisie est déboussolée, et que la crise économique n’a pas d’issue. Cependant, Trotsky ne tombe pas dans le piège du « fatalisme optimiste » : il est parfaitement conscient que le capitalisme ne va jamais mourir de mort naturelle. L’avenir n’est pas décidé, ni déterminé par les « conditions objectives » : si le socialisme ne triomphe pas, l’humanité connaîtra une nouvelle et terrible guerre, et une catastrophe qui menace la civilisation humaine elle-même. Paroles prophétiques… Le marxisme de Trotsky attribue un rôle décisif au « facteur subjectif », à la conscience et l’action du sujet historique : « Tout dépend du prolétariat »

Ce que le document a d’important, de génial même, c’est une certaine méthode d’intervention politique, ce qu’on pourrait appeler la méthode du programme de transition. Cette méthode, qui s’inspire de l’expérience de la Révolution d’Octobre et des luttes sociales des années 1920 et 1930, a comme point de départ la philosophie de la praxis de Marx, c’est-à-dire la compréhension que la conscience sociale des exploitéEs, leur auto-transformation, leur capacité à devenir des sujets historiques, résultent avant tout de leur propre pratique, de leur propre expérience de la lutte et du conflit social.

Un pari rationnel 

En rupture avec la vielle tradition sociale-démocrate de séparation entre un « programme minimum » réformiste et un « programme maximum » abstraitement socialiste, Trotsky proposait des revendications « transitoires » qui, partant du niveau de conscience réel des travailleurEs, de leurs exigences concrètes et immédiates, conduisait à un affrontement avec la logique du capitalisme, à un conflit avec les interêts de la grande bourgeoisie. Par exemple : l’abolition du « secret commercial » – ou du « secret bancaire » – et le contrôle ouvrier des usines ; ou encore l’échelle mobile des salaires et l’échelle mobile des heures de travail, comme réponse au chômage ; ou alors l’expropriation des grandes banques et la nationalisation du crédit. Encore une fois, plus que telle ou telle revendication, ce qui est décisif dans ce document est la démarche dialectique, la « transition » de l’immédiat vers la contestation du système. 

Ce qui inspire le « Programme de transition » de 1938 c’est, malgré les terribles défaites et les crises du mouvement ouvrier des années 1930, un pari rationnel sur la possibilité d’une issue révolutionnaire aux impasses du capitalisme, sur la capacité des travailleurEs de prendre conscience, par leur expérience pratique de lutte, de leurs intérêts fondamentaux ; bref, un pari sur la vocation des classes exploitées et des oppriméEs à sauver l’humanité de la catastrophe et de la barbarie. Ce pari n’a rien perdu de son actualité en ce début du 21e siècle. 

Michael Löwy 

 

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