Conséquences actuelles de l’esclavage : le cas des Etats-Unis

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Les Etats-Unis sont un des pays, et en tout cas le grand pays, où l’histoire esclavagiste continue d’influencer largement les rapports sociaux, économiques et politiques. Pour en donner un aperçu, nous publions ici des extraits de trois articles parus en 2015 et 2016 sur socialistworker.org, le site de l’International Socialist Organization (édition et traduction, Régine Vinon).

L’esclavage aux racines du racisme1

(…) La traite a formé de nombreuses sociétés, de l’Argentine moderne au Canada. Ces sociétés différaient entre elles dans l’utilisation qu’elles faisaient des esclaves et quant au niveau de brutalité du régime qu’elles leur imposait, tandis que le degré de mixité autorisé était propre à chacune. Mais aucune société n’est devenue aussi raciste, en insistant sur la séparation raciale et en instituant un système de règles fondé sur la couleur de peau, que les colonies anglaises qui sont devenues les Etats-Unis (…)

Les colonies nord-américaines sont nées au début du 17e siècle, pour la plupart en tant que petites entreprises privées. Le but des colons, outre la survie, était de se procurer une force de travail qui puisse produire de grandes quantités d’indigo, de tabac, de sucre et autres produits qui pourraient être vendus en Angleterre. De 1607, lorsque Jamestown a été fondée en Virginie, jusqu’en 1685, la première source de travail agricole a été les serviteurs blancs sous contrat.

Les colons ont d’abord essayé de contraindre les indigènes à travailler. Mais les Indiens refusaient de devenir les serviteurs des Anglais. Ils résistèrent au travail forcé et s’enfuirent, connaissant bien mieux l’environnement que les Anglais. Les colonies entreprirent alors de chasser les Indiens. Puis les colons se tournèrent vers des serviteurs blancs, majoritairement de jeunes hommes, anglais ou irlandais, obligés de travailler pour un propriétaire de plantation pour une durée fixe de quatre à sept ans. Ils recevaient le gîte et le couvert, mais n’étaient pas payés. Ils ne pouvaient pas s’en aller travailler pour un autre planteur. Il fallait qu’ils servent jusqu’à la fin de leur engagement, après quoi ils pouvaient être en condition d’acheter de la terre et de démarrer leur propre ferme.

Pendant la plus grande partie du 17e siècle, les planteurs essayèrent de se débrouiller avec une force de travail majoritairement blanche, quoique multiraciale. Pour eux, cette situation devint cependant de plus en plus frustrante. Ils devaient recruter perpétuellement de nouveaux travailleurs à la fin du terme des engagés. En outre, lorsque les serviteurs achevaient leur contrat et décidaient de démarrer à leur tour une exploitation, ils pouvaient devenir des concurrents pour leur précédents maîtres.

Et puis, les planteurs n’appréciaient pas « l’insolence » des Blancs. Le milieu du 17e siècle a été en Angleterre une période de révolution, avec l’éclosion d’idées de liberté individuelle contre la monarchie. Les planteurs étaient royalistes, mais leurs serviteurs avaient tendance à faire valoir leur « droit en tant qu’Anglais » à une meilleure nourriture, des vêtements de meilleure qualité et des jours de repos.

Au 17e siècle, des esclaves noirs travaillaient sur des plantations en petit nombre. Mais jusqu’à la fin du siècle, il était plus coûteux pour les planteurs d’acheter des esclaves noirs que des engagés blancs. Les Noirs vivaient dans les colonies sous différents statuts : certains étaient libres, d’autres esclaves ou encore serviteurs.

Jusqu’en 1661, la loi de Virginie ne comportait pas de dispositions relatives à un esclavage à vie, perpétuel, et ne faisait même pas de différence entre les serviteurs noirs ou blancs. Les Noirs pouvaient faire partie d’un jury, posséder des terres et exercer d’autres droits. Le comté de Northampton, en Virginie, reconnaissait les mariages inter-raciaux et, dans un cas, autorisa un couple de Noirs à adopter un enfant blanc abandonné. Il y eut même quelques exemples de Noirs libres possédant des serviteurs blancs. En Caroline du Nord, les Noirs libres avaient le droit de vote.

Les calculs économiques des planteurs jouèrent un rôle décisif dans la décision des colonies de généraliser le travail des esclaves. A la fin du 17e siècle, le prix d’un engagé blanc dépassait le prix d’un esclave noir. Un planteur pouvait acheter un esclave africain à vie pour le même prix qu’un engagé blanc pour 10 ans. Ainsi que l’explique Eric Williams :

« Là se trouve l’origine de l’esclavage noir. La raison en fut économique, et non raciale. La raison n’était pas la couleur de la peau, mais le coût du travail. Le planteur serait allé sur la lune, si nécessaire, pour trouver une force de travail bon marché. L’Afrique est plus proche que la lune, plus proche aussi que les nations plus peuplées de l’Inde ou de la Chine. Mais leur tour viendrait bientôt. »

La peur chez les planteurs d’un soulèvement multiracial les poussa vers le choix de l’esclavage racial. Comme à cette époque il n’y avait pas dans les colonies de stricte division du travail entre Blancs et Noirs, de nombreux complots furent ourdis – mais finalement déjoués et réprimés – qui impliquaient à la fois des esclaves noirs et des engagés blancs. Le plus important fut la rebellion de Bacon, un soulèvement qui sema la terreur, en 1676, chez les planteurs de la Tidewater virginienne. Plusieurs centaines de fermiers, de serviteurs et d’esclaves se mirent en action pour contraindre le gouvernement colonial à saisir et à distribuer des terres indiennes. Le conflit s’élargit à des demandes de baisses d’impôts et à des manifestations de ressentiment envers l’establishment de Jamestown. Le planteur Nathaniel Bacon aida à organiser une armée de Blancs et de Noirs qui  mit Jamestown à sac et força le gouverneur à s’enfuir. L’armée rebelle tint pendant huit mois avant d’être défaite par la Couronne.

Cette rebellion marqua un tournant. D’un côté, les planteurs firent quelques concessions aux Blancs libres, leur accordant le droit de vote et diminuant leurs impôts. De l’autre, ils décidèrent de se tourner vers l’esclavage racial à grande échelle. Comme l’a écrit l’historienne Barbara Jeanne Fields, « jusqu’à ce que l’esclavage devint systématique, il n’y avait pas besoin d’un code des esclaves. Et l’esclavage ne pouvait pas devenir systématique tant qu’un esclave africain à vie coûtait le double d’un engagé anglais pour cinq ans. »

Après avoir décidé que des esclaves africains cultiveraient les terres les plus rentables des colonies nord-américaines, les planteurs mirent en place des institutions et une idéologie destinées à asseoir et conforter la suprématie blanche. Le travail non libre devint pour l’essentiel le travail de Noirs. Les lois et idées visant à souligner le statut de sous-hommes des Noirs, en un mot, l’idéologie du racisme et de la suprématie blanche, s’installèrent pleinement sous la génération suivante (…)

Comme l’a écrit l’auteur marxiste C.L.R. James, « la conception de la division des gens par races débuta avec le commerce des esclaves. La chose était si choquante, si opposée à toutes les conceptions de la société des religions et des philosophes, que l’unique justification permettant d’y faire face était la division entre races et le fait que les Africains étaient une race inférieure. » (…)

L’idéologie de racisme et de suprématie blanche des propriétaires d’esclaves a aidé à diviser la population laborieuse, en attachant les Blancs pauvres aux propriétaires d’esclaves. Le grand militant abolitionniste Frederick Douglass comprenait ainsi cette dynamique : « l’hostilité entre Blancs et Noirs dans le sud s’explique facilement. Elle a ses racines dans le rapport d’esclavage. Les maîtres ont assuré leur ascendant sur les Blancs pauvres et sur les Noirs en les dressant les uns contre les autres jusqu’à en faire des ennemis. Ils les ont divisés pour mieux les dominer. Les propriétaires d’esclaves ont dénoncé l’émancipation en disant qu’elle mettrait Noirs et Blancs sur un pied d’égalité. »

 

L’incarcération de masse des Noirs2

(…) Les Noirs étant très surreprésentés dans les prisons [alors qu’une grande partie des personnes ayant été condamnées perd ses droits civiques, Ndlr], cela veut dire que 150 ans après l’abolition de l’esclavage, le gouvernement américain revient à l’idée que des millions d’Africains-Américains ne sont pas considérés comme des hommes à part entière. Cela montre jusqu’à quel point va le système dans ce qu’on a appelé « le nouveau Jim Crow3 ». C’est un troisième régime d’oppression raciste, venant après l’esclavage puis la ségrégation dans le Sud, qui s’est mis en place dans les années 1980-90 et est aujourd’hui considéré comme normal.

L’incarcération de masse est au cœur du Nouveau Jim Crow. L’extension du contrôle de l’Etat, à travers le système de justice criminelle, sur un secteur de la population plus large que ce que l’on a jamais vu dans aucun autre pays, est considéré comme de la démocratie. Quasiment 7 millions de personnes, un adulte sur 35, étaient en 2013 soit incarcérées, soit en liberté conditionnelle ou en probation.

Les Noirs et les Latinos représentent près de 60 % des prisonniers, alors qu’ils ne constituent que 30 % de la population. La NAACP4 a estimé qu’un homme noir sur trois risque de passer une partie de sa vie en prison, et les chiffres montent inexorablement pour les femmes noires. Même ces chiffres minimisent cependant l’étendue de l’incarcération de masse parmi les pauvres et les travailleurs africains-américains. Des 30 % de Noirs sans diplôme, un sur quatre est emprisonné en ce moment même.

Mais le système d’incarcération de masse s’étend au-delà des murs de prison pour opprimer les Africains-Américains du berceau jusqu’à la tombe. Les enfants noirs représentent 18 % des élèves de maternelle, mais 48 % de ceux qui renvoyés. Les Noirs et les Latinos constituent 70 % des élèves qui sont arrêtés alors qu’ils sont à l’école. Ceux qui sont renvoyés et arrêtés ont toutes les chances de ne pas recevoir leur diplôme du secondaire, ce qui augmente pour eux le risque de finir en prison.

Une fois sortis de prison, ils affrontent les lois punitives qui les réduisent à des citoyens de seconde zone. Ils sont le plus souvent exclus de l’accès aux bourses d’études, aux logements sociaux et autres avantages sociaux, et peuvent être discriminés légalement par les employeurs et les propriétaires de logement.

L’incarcération de masse est un système de contrôle social fondé sur le racisme (...) Il est important de comprendre que le racisme de l’incarcération de masse va plus loin que l’arrestation et l’emprisonnement. Des études ont montré que les Noirs qui ne sont pas des criminels ont moins de chances de décrocher un entretien d’embauche que des Blancs ayant un casier judiciaire, et il est hélas incontestable que les Noirs et les Latinos sont plus soumis aux violences policières que les Blancs.

Mais il est également important de reconnaître que, tout comme l’esclavage et la ségrégation ont été des systèmes visant à dominer en les divisant à la fois les Noirs et les Blancs pauvres, l’incarcération de masse est une nouvelle institution raciste qui a permis à l’Etat américain de renforcer considérablement son pouvoir sur tous les travailleurs.

Dans un sens, l’intensité du contrôle gouvernemental sur des millions de vies noires à travers l’incarcération de masse rappelle l’esclavage. Mais d’un autre côté, les deux systèmes sont très différents. L’esclavage était fondé sur l’exploitation d’un travail exténuant à un coût aussi réduit que possible. Les prisons, en revanche, nécessitent beaucoup d’argent, environ 30 000 dollars par détenu selon l’Institut Vera de Justice, pour s’assurer qu’une population composée majoritairement de jeunes hommes en bonne santé ne fasse rien de productif (...).

Pour l’essentiel, le nouveau Jim Crow n’est pas un système d’exploitation, mais de répression brute et de contrôle social destiné à rendre de larges secteurs de la population plus facilement exploitables ailleurs.

 

A l’été 2016, la « guerre des statues »5

(…) Les statues en l’honneur des confédérés et des propriétaires d’esclaves ont été massivement érigées pendant la mise en œuvre des lois Jim Crow et l’essor d’organisations terroristes comme le Ku Klux Klan, dans le but de semer la peur parmi les Noirs et de réécrire l’histoire américaine autour de l’idée de « la cause perdue ».

Dans une interview au Herald Sun, le professeur d’histoire James Leloudis explique que ces monuments étaient plutôt tournés vers l’avenir que vers le passé : « les monuments qui ont été installés dans les années 1910 et 1920 avaient un but ouvertement politique. (...) ils étaient destinés aux jeunes de Caroline du Nord nés après les luttes sur la suprématie blanche de la fin du 19e siècle. Les initiateurs de ces monuments exprimaient clairement leur intention d’éduquer les jeunes dans le sens d’une légitimation des lois ségrégationnistes et du droit des hommes blancs à diriger le pays. »

Et comme nous le savons, ces monuments continuent d’être le point de ralliement de la haine, la violence et la bigoterie. A Charlottesville, une statue du général confédéré et propriétaire d’esclaves Robert E. Lee a servi de point d’ignition eu rassemblement « Unissons la droite » des suprémacistes blancs, qui ont terrorisé les paroissiens d’une église noire et agressé  les contre-manifestants, un de leurs membres fonçant avec sa voiture dans la foule, en tuant Heather Heyer et en blessant 19 autres personnes.

La ville de Charlottesville a décidé de retirer ces statues, mais l’application de ce vote a été freinée par la justice et par les réactions d’organisations d’extrême droite. Voilà qui illustre pourquoi nous ne pouvons pas compter sur l’Etat pour combattre le racisme, la haine et la bigoterie. Cela doit être une lutte collective.

Les actions menées dans la ville de Durham (Caroline du Nord)6 offrent aux militants de tout le pays une série de leçons sur comment s’organiser pour aller de l’avant, le plus important étant la nécessité de collaborations larges, de l’organisation et de l’action directe de masse pour combattre et défaire les suprématistes blancs. Les actions réussies ont reposé sur la collaboration de groupes comme Durham Beyond Policing (Durham au-delà du maintien de l’ordre), Workers World Party [une scission maoïste du SWP étatsunien dans les années 1950, Ndlr], Black Young Project 100 [une association de militant-e-s noir-e-s de 18 à 35 ans, Ndlr], Southerners on New Ground (Les gens du Sud sur de nouvelles bases) et Industrial Workers of the World, parmi d’autres. Ces organisations ont mis en commun une large gamme d’expériences et mobilisé rapidement des secteurs significatifs tout en garantissant un certain niveau de sécurité, ce qui a joué un rôle clé afin d’encourager les gens à rejoindre les manifestations (...)

[Plusieurs de ces groupes] avaient précédemment appelé à des piquets hebdomadaires pour protester contre le projet de la municipalité de construire une nouvel immeuble de police, en exigeant à la place un « Budget du peuple » qui garantisse le bon financement des écoles, des logements de qualité et une nourriture saine, entre autres besoins.

Des groupes tels que Durham Beyond Policing avaient quant à eux mobilisé contre d’autres aspects du suprématisme blanc, tels que la brutalité de la police et les prisons. Comme l’a dit un membre du WWP, Dante Strobino, « il est important d’abattre ces monuments, mais c’est en s’organisant autour de ces aspects réels de la suprématie blanche dont les gens font l’expérience quotidienne que nous pourrons continuer à mobiliser dans la lutte contre le racisme et le capitalisme ».

En nous organisant autour d’exigences concrètes pour une assurance maladie universelle, des salaires décents, de l’eau propre, contre les brutalités policières et autres, nous pouvons lier toutes ces luttes à un combat plus large pour transformer la société et la libérer du racisme et de toute oppression.

Lance Selfa, Danny Katch, Juan Miranda 

  • 1. https://socialistworker.org/2015/04/09/s..., article de Lance Selfa.
  • 2. https://socialistworker.org/2015/06/11/c..., article de Danny Katch.
  • 3. En référence aux « lois Jim Crow » (du nom d’un personnage qui fut le premier à se produire en public en se noircissant le visage et les mains), une série de règlements promulgués dans le sud des Etats-Unis, entre 1876 et 1964, afin d’y instaurer la ségrégation raciale. Le nom de Jim Crow est devenu synonyme de ségrégation raciale.
  • 4. NAACP : National Association for the Advancement of Colored People (association nationale pour la promotion des gens de couleur), une des associations nord-américaines les plus anciennes de défense des droits civiques, fondée en 1909.
  • 5. https://socialistworker.org/2017/08/24/n..., article de Juan Miranda.
  • 6. Comportant une importante population africaine-américaine (38,8 % en 1970), Durham avait déjà été en pointe du grand mouvement des droits civiques (Ndlr).

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