36, de la trahison à la répression : l’expérience gouvernementale

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

L’impossible compromis

Soucieux de trouver un impossible compromis entre le mouvement populaire et la bourgeoisie, le gouvernement Blum était bien décidé à ne pas s’attaquer au grand défi du printemps 1936, autrement dit au départ massif des capitaux à l’étranger. Estimant que de simples exhortations au patriotisme et une politique de fermeté envers les grèves suffiraient à convaincre les capitalistes français de faire rentrer leur or, le gouvernement Blum fut incapable d’enrayer l’évasion des capitaux. En octobre 1936, l’effondrement des réserves était toutefois tel que Blum dut s’engager dans une politique de dévaluation massive, provoquant une inflation désastreuse qui anéantit en quelques mois le bénéfice des augmentations arrachées en juin 1936.

Cette expérience ne modifia toutefois pas la ligne du gouvernement Blum qui s’attachait à rassurer la bourgeoisie. Le programme de nationalisations resta ainsi limité aux chemins de fer et aux grandes usines d’armement et se fit avec une indemnisation généreuse des actionnaires. ­Marcel Bloch (connu plus tard sous le nom de Marcel Dassault...) put même conserver la direction de son entreprise d’avions de guerre que le gouvernement avait nationalisée ! Il put aussi profiter de ses indemnités d’expropriation pour investir dans des bureaux d’études… qui vendirent à prix d’or leurs licences à l’entreprise nationalisée dont il était resté le principal gérant. Pour le reste, le gouvernement de Front populaire s’en tint à de très modestes réformes sociales, dont la plus importante fut la loi du 29 juillet 1936 qui établissait la retraite à 65 ans pour les mineurs. L’essoufflement du mouvement populaire permit rapidement à Blum d’en finir avec toute volonté de réforme : en février 1937, il annonçait « une pause » qui donna le signe d’une véritable politique de régression sociale.

Une politique de désarmement du mouvement ouvrier

Afin de donner des gages à la bourgeoisie, le Front populaire s’engagea en effet très vite dans une politique de désarmement du mouvement ouvrier. Après avoir dès septembre 1936 menacé d’en appeler à la force contre les occupations d’usines, Blum passa aux actes le 7 octobre 1936 lorsqu’il envoya la police évacuer la chocolaterie des Gourmets, occupée par ses ouvriers en grève. Comme le proclamait Campinchi, président du groupe parlementaire des radicaux, le Front populaire voulait « ne pas faire du patronat un ennemi ».

Il pouvait pour cela compter sur le PCF qui, aiguillonné par Staline, s’engageait alors dans une politique de collaboration de classe. Le 27 juin 1936, Duclos écrivait dans l’Humanité que « les radicaux ont raison quand ils déclarent avoir voulu, en adhérant au Front populaire, réaliser une union nationale… Les radicaux ont raison quand ils déclarent n’accepter aucune menace contre la propriété privée ». Le 6 août, Thorez proclamait : « il ne convient pas de nous aliéner à tout jamais les catholiques et les Croix de feu… Faisons le Front français ».

Non-intervention et répression coloniale

Une telle politique impliquait le refus de toute intervention en Espagne afin de ne pas heurter la bourgeoisie française. Au lendemain du coup d’État de Franco du 18 juillet 1936, Blum refusa son appui au gouvernement espagnol et fit fermer la frontière, afin de ne pas être accusé de laisser passer des armes pour les républicains.

La politique coloniale du gouvernement Blum s’inscrivit dans cette orientation générale. Si dans un premier temps, Blum avait souhaité apporter quelques modestes réformes, prévoyant par exemple d’accorder à 20 000 musulmans algériens la citoyenneté française, il renonça bien vite à toute velléité de transformation pour s’engager dans une politique de répression qui l’amena à dissoudre l’Étoile nord-africaine de Messali Hadj en janvier 1937. Là encore, le gouvernement Blum reçut le soutien de Thorez qui légitima le tournant colonial du Parti communiste en expliquant que « le droit au divorce ne veut pas dire l’obligation de divorcer ».

La fin du Front populaire
et la liquidation du mouvement ouvrier

Le soutien populaire dont bénéficiait le gouvernement Blum commença ainsi à s’éroder. Le 5 mars 1937, le ministre socialiste de l’Intérieur Marx Dormoy fit tirer sur une manifestation que les militants du Front populaire de Clichy avaient organisée pour riposter à une réunion organisée par le Parti social français De la Rocque. Les dirigeants de la Jeunesses socialiste, qui avaient protesté contre ce massacre qui avait coûté la vie à 5 militants, furent exclus et leur organisation dissoute...

Désormais privé du souffle populaire qu’il s’était attaché à étouffer, le gouvernement Blum fit l’amère expérience de l’ingratitude de la bourgeoisie, qui n’ayant plus besoin de lui, décida de le congédier. En juin 1937, les sénateurs radicaux faisaient tomber Blum, lui substituant le radical Chautemps qui géra les affaires courantes pendant un an, avant que le parti radical n’opte pour une nouvelle alliance avec la droite. En avril 1938, le radical Daladier constituait un gouvernement de combat décidé à revenir sur les accords Matignon, en particulier sur « la semaine des deux dimanche », afin d’en finir avec les 40 heures que la bourgeoisie française n’avait jamais acceptées.

En novembre 1938, une série de décrets mit fin aux principaux acquis du Front populaire, portant en particulier sur la durée légale du travail à 48 heures par semaine. La riposte du monde du travail se traduisit par un échec cinglant qui permit au patronat et à l’État de licencier les principaux militants ouvrier.

Le mouvement populaire se trouvait désormais désarmé au moment où le fascisme était en train de s’abattre...

Laurent Ripart

 

Au lendemain de l’échec des grèves contre les décrets Daladier, Trotski écrivait :

«Quand on mène une lutte révolutionnaire pour le pouvoir, il faut voir clairement la classe à laquelle le pouvoir doit être arraché. Les ouvriers ne reconnaissaient pas l’ennemi, car il était déguisé en ami… C’est ainsi que la révolution qui commençait a été freinée, interrompue, démoralisée. Les deux années qui se sont écoulées depuis lors ont découvert peu à peu l’impuissance, la fausseté et le vide du Front populaire. Ce qui était apparu aux masses travailleuses comme un gouvernement “populaire” s’est révélé un simple masque provisoire de la bourgeoisie impérialiste. »

L’heure de la décision approche (18 décembre 1938)

 

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