1967-1968 : des grèves ouvrières radicales annonciatrices de la grève générale

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Les années 1967-1968 furent le théâtre de la multiplication des conflits dans les usines, avant même l’explosion de mai. Élément particulièrement notable : la place centrale qu’y occupent les jeunes générations. 

La classe ouvrière, affaiblie par le coup d’État de 1958, ne relève la tête qu’en mars 1963. date de la grève des mineurs pour les salaires et contre les licenciements. Suivie par les employéEs, parfois même les cadres des mines, elle est soutenue par une exceptionnelle solidarité. Elle dure un mois, malgré la réquisition tentée par De Gaulle. Cette année-là, il y aura près de 6 millions de jours de grève, contre 1,14 million en 19581. Après la pause électorale de 1965, les luttes reprennent en 1966 (2,5 millions jours de grève), violentes et brutales. Des barricades sont dressées à Redon, au Mans. Le 17 mai 1966 se tient une des plus importantes journées d’action organisées depuis 1958, appelée unitairement par la CGT et la CFDT, une première depuis bien longtemps.

Multiplication des conflits

En 1967, ces conflits localisés et durs se multiplient, et il y aura 4,5 millions de jours de grève. Très emblématique est le conflit des Rhodiacéta, usines de textiles artificiels, où les grévistes renouent avec les occupations. La grève commence en février à Besançon (3 000 salariéEs). Les syndicats annoncent une grève le lundi contre le chômage partiel. Dès le samedi précédent, l’équipe sortante commence la grève sans attendre et occupe. La grève s’étend à Lyon-Vaise, à Péage-de-Roussillon. Elle va durer 5 semaines. L’occupation des locaux entraîne un fort mouvement national de solidarité, et au niveau local, avec un comité universitaire de soutien, il y a une véritable effervescence. Alors que la revendication initiale portait sur le refus du chômage partiel, l’accord prévoit des augmentations de salaires. Cette réponse est refusée par une partie des ouvriers qui dresse une barricade devant l’usine. Les gendarmes mobiles interviennent. La reprise est votée à une très courte majorité. Malgré ces résultats mitigés, la grève de la Rhodia constitue une expérience fondamentale des luttes précédant 1968.

À Saint-Nazaire, les mensuels des chantiers navals arrêtent le travail 63 jours pour l’augmentation des salaires et contre les primes à la tête du client. À cette époque, les ouvriers sont payés à l’heure et les mensuels sont perçus comme les collaborateurs des patrons. Leur grève est une nouveauté. Les grévistes organisent des manifestations, le soutien de la population est massif. 3 000 femmes dans la rue, le comité de soutien organise la distribution de nourriture, les coiffeurs « rasent gratis » un jour pour les grévistes…

Il y a aussi des grèves chez Berliet, dans les mines de fer en Lorraine, avec occupation. Chez Dassault, des débrayages surprises se multiplient dans ce que les travailleurs appelleront la grève « tam-tam » : certains jours, il y a 5 minutes de grève toutes les heures et des manifestations dans les ateliers accompagnées par un orchestre improvisé…

Le cas emblématique
de la Saviem

Le 17 mai 1967, une grève générale interprofessionnelle unitaire CGT, CFDT, FO et FEN, contre les projets d’ordonnances sur la sécurité sociale, qui visent à faire disparaître la gestion par les organisations syndicales, est l’occasion de manifestations très massives. Les ordonnances seront adoptées le 27 août : beaucoup s’en souviendront un an plus tard.

En mars, trois jours d’émeutes se sont succédé en Guadeloupe suite à une agression raciste. Le 25 mai, les forces de police tirent sur une manifestation d’ouvriers du bâtiment demandant une augmentation salariale, faisant 5 morts et une centaine de blessés. Le mouvement de révolte qui suit dure trois jours, faisant des dizaines de morts (l’estimation la plus probable est de 87).

En octobre, trois manifestations violentes embrasent la ville du Mans, successivement les agriculteurs, les ouvriers de Renault, et enfin ceux de Jeumont Schneider, Glaenzer-Spitzer et Ohmic. Les manifestants convergent vers le centre-ville, bousculent les barrages de CRS et donnent l’assaut sur la préfecture.

Le 23 janvier 1968, Caen prend le relais. Une grève d’une heure est appelée à la Saviem (4 000 salariéEs) pour l’obtention d’une augmentation de salaire et le respect des droits syndicaux. La base, pour l’essentiel composée de jeunes travailleurs (environ 500), déborde les syndicats, défile en cortège dans l’usine et entraîne les autres. L’usine est occupée, des piquets de grève sont mis en place toute la nuit. L’autoritarisme de la maîtrise est dénoncé. Le lendemain, la manifestation des Saviem retrouve les grévistes de Jaeger et Sonoral qui sont eux aussi en grève illimitée, la police charge, les affrontements sont violents. Le 27 janvier, d’autres usines (Moulinex, SMN) en grève de solidarité rejoignent la manifestation. Les jeunes travailleurs, rejoints par une centaine d’étudiants venus prêter main forte, débordent le service d’ordre syndical aux abords de la préfecture dans laquelle ils essaient de pénétrer. La chambre patronale, la préfecture, les banques n’ont plus de vitres. Près de 200 personnes sont blessées dans une nuit d’émeute. Le 30 janvier la grève s’étend à l’ensemble des entreprises métallurgiques de la région : 15 000 grévistes. 

Le 2 février le vote sur la grève donne 502 voix pour la poursuite de la grève et 272 pour les actions à l’intérieur de l’entreprise. Les organisations syndicales, jugeant trop faible le nombre de votants, décident la reprise du travail. Celle-ci a bien lieu le lundi 5, mais à 14 heures, sans aucune consigne, 3 000 ouvriers quittent à nouveau le travail, manifestent dans l’usine et s’en vont !

Un nouveau cycle de lutte

À Redon, le 11 mars, alors que les délégués syndicaux discutent avec le patronat, à la mairie, pour une augmentation de 30 centimes, les jeunes ouvriers barrent la voie ferrée Paris-­Quimper et se heurtent violemment aux CRS.  Les mois suivants, d’autres grèves se développent, dans la métallurgie, les banques, à Air-Inter. Des manifestations locales ayant une dimension régionale se multiplient : Pays de Loire, Nord-Pas-de-Calais, Bretagne, etc.

Toutes ces grèves témoignent  d’une combativité qui ne trouve pas à s’exprimer dans les initiatives officielles des syndicats. Elles se produisent dans des usines qui n’ont cessé de grandir depuis 10 ans, en embauchant massivement (il y a 300 000 chômeurEs). On entre dans la période où la proportion d’ouvriers en industrie est la plus importante en France : 35 % de la population. Ces grèves ouvrent un nouveau cycle de lutes ouvrières qui va se développer jusqu’à la fin des années 1970. Les jeunes y ont un rôle moteur dans la détermination des formes de lutte. Ces jeunes, souvent peu qualifiés et soumis à une autorité insupportable des chefaillons, sont peu syndiqués et sans expérience de lutte. Les directions syndicales contrôlent peu cette base qui ne les reconnaît pas, pour la première fois depuis des décennies.

Ils joueront un rôle important, en écho des barricades étudiantes, dans le déclenchement des grèves de mai-juin 1968 et les formes qu’elles prendront, mais ne pourront constituer une force alternative à celle des directions syndicales, notamment de la CGT, ni à celle du PCF. 

Patrick Le Moal

 

  • 1. Ce qui signifie qu’ont été comptabilisées par les statistiques de l’inspection du travail 6 millions de « journées individuelles non travaillées ». Les statistiques de cette période sont faites selon les mêmes critères, malgré leur imprécision, la comparaison entre les années est pertinente.

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