1917-1924 : apogée et déclin de la révolution

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Que l’on soit passé après l’insurrection d’Octobre, en un temps finalement très court, d’un formidable mouvement émancipateur à un régime d’exploitation et d’oppression qui a été l’un des pires de l’histoire du 20e siècle, a porté aux idéaux de la révolution, du socialisme et du communisme un coup extrêmement dur, dont les effets persistent jusqu’à nos jours. Cela reste aussi une énigme non totalement élucidée, et à laquelle il est impossible de se confronter si l’on omet ou relativise l’une des parties de la totalité.

«Camarades travailleurs ! Rappelez-vous qu’à présent c’est vous-mêmes qui dirigez l’Etat : nul ne vous aidera si vous ne vous unissez pas vous-mêmes et si vous ne prenez pas entre vos mains toutes les affaires de l’Etat. Vos Soviets sont désormais les organismes du pouvoir d’Etat, nantis des pleins pouvoirs, des organismes ayant pouvoir de décision. Rassemblez-vous autour de vos Soviets. Renforcez-les. Mettez-vous vous-mêmes à l’œuvre à la base, sans attendre personne (…) Prenez tout le pouvoir et confiez-le à vos Soviets. Gardez comme la prunelle de vos yeux la terre, le blé, les fabriques, l’outillage, les denrées alimentaires, les moyens de transport – tout cela sera désormais totalement votre bien, le bien du peuple tout entier. » Ainsi s’exprimait Lénine, président du nouveau Conseil des commissaires du peuple, dans son Appel à la population publié par la Pravda le 6 (19) novembre 20171. La continuité avec les conceptions qu’il venait de coucher sur papier dans L’Etat et la révolution saute aux yeux. Tel était bien le « programme de gouvernement » des bolcheviks.

Et de fait, les quelques mois postérieurs ont vu se développer, dans la joie et le chaos, un immense mouvement de libération ouvrière, paysanne et populaire. A travers tout le pays, de nouveaux soviets se créent et se substituent progressivement aux anciennes autorités locales. A la campagne, les comités paysans organisent la confiscation des grandes propriétés et le partage des terres. A la ville, les comités d’usine généralisent le « contrôle ouvrier » avant de passer, devant le sabotage et l’hostilité des propriétaires, à des mesures d’expropriation qu’ensuite le nouveau pouvoir légalise.

Au cours des années suivantes, la révolution apporte aux masses des acquis considérables. Non tant du point de vue de leur niveau de vie, tant sont effroyables les conditions adverses qu’elles doivent alors affronter. Mais le pouvoir soviétique fait des pas décisifs – comme d’autres articles de ce dossier le rappellent – dans la voie de la libération des femmes, dans celle de l’alphabétisation et de l’accès à la culture des plus larges masses, ainsi que de la libération des peuples subissant le joug du nationalisme grand-russe (un volet que le régime stalinien a pratiquement liquidé, ce qui n’a pas peu contribué à l’éclatement de l’URSS entre 1989 et 1991).

Il est significatif que dans l’atmosphère d’euphorie des premières semaines, même la dispersion, le 6 (19) janvier, de l’Assemblée constituante s’effectue avec une déconcertante facilité. A cinq heures du matin, le marin anarchiste Jelezniak, responsable de la garde armée des locaux, se rend dans la salle où les députés cadets, socialistes-révolutionnaires de droite et mencheviques continuent de conférer ; il annonce qu’on lui a donné l’ordre de mettre fin à la réunion « parce que la garde est fatiguée », et l’affaire est réglée. Mais la suite sera beaucoup moins aisée.

 

La « paix obscène » de Brest-Litovsk

Le mot est de Lénine. Pourtant, lui et la majorité de la direction bolchevique (dont Trotsky, commissaire du peuple – ministre – d’abord des affaires étrangères puis de la guerre) décident de signer, le 3 mars 1918, ce traité qui ampute la Russie de l’époque d’un quart de son territoire et de sa population, et d’une plus grande part encore de sa production agricole, minière et industrielle. C’est cela, estiment-ils, ou le risque de succomber à court terme devant les armées allemandes et austro-hongroises. Les paysans-soldats russes viennent de permettre la victoire de la révolution prolétarienne, qui seule leur promettait la paix ; dès le mois de décembre, tous les rapports du front le confirment, ils ne sont pas prêts à se battre un instant de plus, une rupture des pourparlers de paix serait suivie de désertions en masse et Petrograd se trouverait immédiatement menacée.

La décision de la majorité du Parti bolchevique rencontre cependant de fortes oppositions au sein même du camp révolutionnaire. De la part du Parti socialiste-révolutionnaire de gauche, qui occupait depuis le 9 (22) décembre un quart des postes de commissaire du peuple ; mais aussi d’un important secteur bolchevique, incluant des dirigeants tels que Boukharine, Ouritski, Piatakov, Radek, ainsi que Chliapnikov et Kollontaï (futurs dirigeants de l’Opposition ouvrière de 1920-21), Sapronov, Vladimir Smirnov et Ossinski (qui formeront en 1919 le groupe du Centralisme démocratique, les « décistes »). Contre une paix impérialiste et annexioniste, ces « communistes de gauche » préconisent l'engagement d’une « guerre révolutionnaire », si besoin au moyen d’actions de guérilla. Ils s’organisent en fraction et lancent la publication de leur organe, Kommunist, d’abord journal puis revue théorique.2

Au 7e congrès du parti (6 au 8 mars), ils sont battus par 28 voix contre 12. Le 15 mars, le 4e congrès des soviets ratifie le traité de Brest-Litovsk. Les communistes de gauche s’abstiennent, mais leurs dirigeants démissionnent de leurs responsabilités à la tête de l’Etat et du parti ; Dybenko, Kollontaï, Ossinski et Vladimir Smirnov se retirent ainsi du gouvernement, à l’instar des commissaires du peuple SR de gauche. Pour les communistes de gauche, « la conclusion par la république des Soviets d’une paix annexionniste avec l’Allemagne a sans aucun doute affaibli temporairement les forces de la révolution internationale et renforcé l’impérialisme international »3. Le spectre des divergences est cependant plus vaste. Dans le même texte, ils dénoncent « la centralisation bureaucratique, la domination de divers commissaires, la perte de l’indépendance des soviets locaux et, en pratique, le rejet du modèle de l’Etat-Commune administré par en bas ».

Le parti semble alors au bord de la rupture. Mais les communistes de gauche se refusent à franchir ce pas. Ils prennent par ailleurs acte de la paix de Brest-Litovsk, reconnaissant qu’elle a débouché sur une nouvelle réalité objective dont il faut s’accommoder. Bientôt, la détérioration accélérée de la situation et les attaques venues de toutes parts (dont celle des SR de gauche) pousseront les bolcheviks à resserrer les rangs.

En revanche, les SR de gauche déclarent continuer à combattre cette paix. Ce qu’il vont effectivement faire, en conformité avec les traditions du terrorisme narodnik (populiste) dont leur parti est l’héritier. Le 6 juillet à Moscou, ils assassinent l’ambassadeur allemand dans l’espoir que ce geste aide à rouvrir les hostilités. Dans la foulée, ils lancent dans la capitale une tentative d’insurrection ; improvisée et dépourvue de soutien populaire, elle est rapidement circonscrite. Mais les conséquences politiques sont catastrophiques.

Les SR de gauche étaient en effet les seuls alliés des bolcheviks. Après mars, ils avaient encore collaboré avec eux au sein de divers organismes soviétiques. Désormais, les bolcheviks se retrouvent seuls au pouvoir. Une position d’où, « faisant de nécessité vertu » selon le mot de Rosa Luxemburg (dans son texte de 1918 La révolution russe), ils se mettent à théoriser « la dictature d’un seul parti ». En 1920, dans Terrorisme et communisme, Trotsky reconnaît qu’il y a eu « substitution du pouvoir du parti au pouvoir de la classe ouvrière », mais pour ajouter dans la foulée qu’« il n’y a (…) au fond, aucune ’’substitution’’ » car « les communistes expriment les intérêts fondamentaux de la classe ouvrière » et « deviennent les représentants avoués de la classe ouvrière dans sa totalité ».

 

Le chaos et les choix économiques

Dans une Russie terriblement éprouvée par la guerre mondiale, la révolution a apporté un facteur supplémentaire de désorganisation. Immédiatement après Octobre, un débat oppose les tenants de la centralisation étatique des choix économiques et des branches industrielles, à ceux d’une gestion ouvrière qui définirait la politique économique du bas vers le haut. Une majorité de bolcheviks estime que la seconde alternative n’est pas viable, qu’elle aggraverait le chaos, et la première option s’impose dès décembre 1917. Dans les mois suivants, les comités d’usine se dévitalisent, avant de finir par s’intégrer aux syndicats. Dans un souci d’efficacité, de ne pas se perdre en palabres alors que l’on fait face à une situation d’urgence, le principe de « la direction d’un seul homme » (par opposition à une direction collégiale) est ensuite adopté pour les entreprises, en dépit des protestations des décistes et d’autres secteurs.

C’est aussi l’époque où Lénine revendique le « capitalisme d’Etat » et affirme que sa réalisation représenterait en Russie un progrès. Plus encore, atteindre un tel stade de développement permettrait, combiné au pouvoir des soviets, d’engager vraiment un processus de construction socialiste. Quant aux positions développées dans L’Etat et la révolution, elles restent un objectif, dit-il, mais sont pour l’heure totalement inapplicables.

Dans le même temps, Lénine est loin d’idéaliser l’Etat à la tête duquel il se trouve. Au 8e congrès des soviets de décembre 1920, il souligne ainsi que « le camarade Trotsky parle d’un ’’Etat ouvrier’’, mais c’est une abstraction ! (…) En fait notre Etat n’est pas un Etat ouvrier mais ouvrier-paysan, c’est une première chose (…) Mais ce n’est pas tout (…) Notre Etat est un Etat ouvrier présentant une déformation bureaucratique ».

 

Les conséquences de la guerre civile

En mai 1918, la guerre civile commence avec la révolte de la « légion tchécoslovaque ». Attisée par les puissances impérialistes qui envoient des dizaines de milliers de soldats appuyer les armées « blanches », cette guerre ne se termine – par la victoire des « rouges », au prix de sacrifices incommensurables – qu’en novembre 1920. La Première Guerre mondiale avait provoqué la mort de 3,3 millions de soldats et habitants de l’empire russe, les trente mois de guerre civile en font près de 10 millions.

La guerre civile laisse le pays exsangue, et sa classe ouvrière désarticulée. Edward Hallet Carr4 en décrit ainsi certains effets : « l’approvisionnement en pétrole en provenance de la région de Bakou et du Caucase fut interrompu de l’été 1918 à la fin de 1919 (…) en mai 1919, l’industrie ne recevait que 10 % de la quantité normale de combustible. Au cours des hivers de 1918-19 et de 1919-20, le froid fut plus encore que la faim cause de souffrance et d’incapacité (…) Des 70 000 verstes de voies ferrées de la Russie d’Europe, 15 000 seulement n’avaient pas été endommagées (…) à la fin de 1919, alors que la crise avait atteint son paroxysme, plus de 60 % des 16 000 locomotives existantes étaient hors d’usage (…) ».

Mais « le symptôme le plus saisissant du déclin de l’industrie fut peut-être pourtant la dispersion du prolétariat industriel. En Russie, où les ouvriers d’usines étaient en grande majorité d’anciens paysans qui n’avaient que rarement coupé tous leurs liens avec les campagnes (…) une crise dans les villes ou les usines, la faim, le chômage, les arrêts de travail ne posaient pas un problème de chômage au sens occidental du terme, mais un exode massif des ouvriers des villes et un retour à leur condition de paysans ». Ce phénomène s’ajoute aux enrôlements massifs dans l’armée rouge, qui sont d’abord le fait des ouvriers les plus conscients. En outre, ceux qui restent à l’usine se rendent régulièrement à la campagne afin de s’y procurer de la nourriture, en échange de produits industriels qui sont parfois fournis par les directions ou syndicats d’entreprise, mais souvent volés. Nombre de travailleurs sont par ailleurs malades ou trop affaiblis pour se rendre à leur poste. Dans une série d’entreprises, l’absentéisme frôle les 50 %.

Toujours d’après des données rassemblées par Carr, le nombre des ouvriers de l’industrie, de trois millions en 1917, tombe à 2,5 millions en 1918, 1,48 million en 1920-1921 et 1,24 en 1921-22. Les villes se dépeuplent et « plus la ville était grande, plus la diminution était sensible. Petrograd avait perdu 57,5 % de sa population en trois ans, Moscou 44,5 % ». La production subit un effondrement général : en 1920, celle de minerai de fer s’élève à 1,6 % et celle de fonte à  2,4 % du niveau de 1913 ; cette proportion est de 41 % pour le pétrole et 27 % pour le charbon. « Un calcul de valeur en roubles d’avant-guerre montrait que la production de produits manufacturés n’atteignait en 1920 que 12,9 % de la valeur de 1913, et celle des produits demi-finis 13,6 % ».

Toute ceci concerne avant tout la classe sociale qui a déclenché et mené la révolution, en lui imprimant sa dynamique socialiste. Edward Hallet Carr constate : « le paradoxe naissait de ce que l’instauration de la ’’dictature du prolétariat’’ fut suivie par une diminution sensible dans l’économie à la fois du nombre et du poids de la classe au nom de laquelle s’exerçait cette dictature ».

 

Répression et bureaucratisation

Le 20 juin 1918 Volodarski, l’un des responsables bolcheviques les plus populaires à Petrograd, est assassiné par des SR de droite. Le 30 août, c’est Ouristki qui tombe sous leurs balles et le même jour, Lénine est grièvement blessé. Suivant l’exemple de la révolution française 125 ans plus tôt, le comité exécutif des soviets décide alors de répondre à la « terreur blanche » par la « terreur rouge ».

La Tchéka, organisme ad hoc « pour la répression de la contre-révolution et du sabotage » fondé en décembre 1917, voit ses effectifs portés à 40 000 membres fin 1918 (et beaucoup plus à la fin de la guerre civile). Elle arrête et exécute sans procès, et sans rendre aucun compte aux autorités locales. Outre les contre-révolutionnaires actifs, elle vise les membres de la bourgeoisie en tant que classe, mais aussi des anarchistes et des militants d’autres courants socialistes. Une des fonctions de son service de renseignement est dès le début de prévenir et réprimer les grèves (dont les meneurs sont licenciés, emprisonnés ou déportés), et assez vite de combattre les dissidences dans les rangs bolcheviques eux-mêmes (leurs acteurs étant le plus souvent extraits de leur milieu et envoyés ailleurs en vertu du système des affectations – après 1924, les choses deviendront plus sérieuses).

La période du « communisme de guerre » est celle des pénuries et du rationnement, des réquisitions forcées à la campagne, des paiements en nature et du troc qui se substituent aux échanges monétaires. Sur fond de lutte élémentaire pour la survie et d’ensauvagement général de la société, elle donne lieu à une hyper-centralisation du pouvoir et de la prise décision politiques, tandis que les soviets dépérissent et que l’appareil naissant du parti tend de plus en plus à se confondre avec l’appareil d’Etat.

Les premières différenciations sociales apparaissent entre les sommets du parti et la base, communiste ou sans parti (le débat sur « les sommets et la base » est récurrent en 1920-21). Ceux qui sont en responsabilité jouissent de privilèges, encore très limités mais d’autant plus ressentis que la misère domine et que la corruption s’étend. Simon Pirani5 cite le cas d’un membre du comité central, Aveli Enoukidzé, qui a reçu une caisse marquée « équipements militaires » mais contenant en réalité du riz, du sucre, du tabac, du vin, du cognac et autres produits considérés de luxe. Cela conduit une « apparatchik honnête » à formuler une plainte, mais le bureau d’organisation du comité central « sauva la mise d’Enoukidzé en acceptant son excuse improbable selon laquelle le vin était destiné au commissariat de la santé ».

Le communisme de guerre a également des effets inattendus sur le terrain idéologique. On a vu que la dictature du parti est désormais considérée comme normale et équivalente à la dictature du prolétariat. A cette époque, signale Pirani, se développe en outre parmi les « communistes de guerre » la conception selon laquelle la nouvelle société naîtra de la main ferme de l’Etat, imposant l’égalitarisme communiste et l’esprit de sacrifice de la guerre civile ; l’un des ouvrages les plus populaires parmi les militants est alors un roman du socialiste étatiste américain Edward Bellamy, qui décrit « un Etat égalitaire discipliné, dont l’économie dépend d’un service du travail universel et des décisions politiques prises par une hiérarchie d’anciens ». Pour beaucoup de ces communistes, la désillusion sera terrible lorsque les différenciations sociales progresseront encore sous la NEP, ce qui conduira à une vague de démissions et de suicides.

 

Le tournant de 1921

Au sortir de la guerre civile, la fatigue est immense et toute l’économie est à reconstruire. Le mécontentement général s’exprime, début 1921, dans les grèves ouvrières de Petrograd et de Moscou, suivies de l’insurrection de Cronstadt et de son écrasement par l’armée rouge6. La direction du parti et de l’Etat choisit alors d’abandonner le « communisme de guerre » pour passer à la « nouvelle politique économique », qui remplace à la campagne les réquisitions forcées par un impôt progressif en nature, en tolérant le développement d’une couche de paysans aisés, et à la ville autorise dans certaines limites des activités productives ou commerciales privées. Assez vite, les échanges reprennent, la production agricole comme industrielle se redresse – certes à partir d’un niveau très bas.

Mais quid du régime politique ? Faut-il, peut-on tenter de revenir à la démocratie ouvrière de 1917-18, en revitalisant les soviets et en légalisant les groupes ou partis ouvriers qui ne s’opposeraient pas par la force au pouvoir bolchevique ? Ou bien la dictature du parti sur la société doit-elle plus que jamais être maintenue, et même renforcée ? En mars 1921, le 10e congrès du parti, sous l’impulsion de Lénine (qui dénonce dans l’Opposition ouvrière une déviation « petite-bourgeoise », « syndicaliste et anarchiste », aux positions « incompatibles » avec l’appartenance au parti) choisit résolument la seconde voie.

De plus, ce congrès vote à la quasi-unanimité une motion, également présentée par Lénine, qui prononce l’interdiction sous peine d’exclusion des tendances et fractions. Des assurances orales sont données quant au fait que cette mesure est « provisoire » et que la démocratie interne sera améliorée. Mais les promesses restent lettre morte, le provisoire devient définitif et ainsi disparaît le dernier espace, interne au bolchevisme, de démocratie prolétarienne.

La bureaucratie « communiste » se renforce et commence à se constituer en une couche sociale spécifique, dotée d’intérêts et d’une idéologie propres. Au 11e congrès de mars 1922, Staline est élu secrétaire général. Les arrestations et condamnations à la prison commencent à toucher des dissidents bolcheviques : RKSP (« Parti socialiste des ouvriers et des paysans ») formé à Moscou par Paniouchkine, Groupe ouvrier de Miasnikov, groupe La Vérité ouvrière inspiré par Bogdanov.

 

après 1924, un processus inexorable

Le 26 mai 1922, Lénine est frappé par une première attaque. En convalescence, isolé et trompé par Staline, il découvre avec effroi l’ampleur du processus de bureaucratisation, et propose à Trotsky de former un bloc contre l’appareil. Malgré une deuxième attaque, le 14 décembre, il engage le combat contre Staline en dictant ce qui sera connu comme son « testament ». Mais le 9 mars 1923, il subit sa troisième attaque, qui l’écarte définitivement de toute vie politique.

En octobre, alors qu’a éclaté la première crise de la NEP, Trotsky à travers des textes et articles appelant à un « cours nouveau », 46 dirigeants et cadres dans une déclaration adressée au bureau politique, dénoncent la bureaucratisation du parti et les méthodes de sa direction (selon les « 46 », un « régime de dictature fractionnelle qui s’est objectivement formé après le 10e congrès [et] s’est perpétué »), en proposant dans le même temps une politique d’industrialisation et de planification, seule à même de renforcer la classe ouvrière. Mais cette opposition est nettement battue à la 13e conférence de janvier puis au 13e congrès de mai 1924. Lénine, lui, a cessé de vivre le 21 janvier.

Fin décembre, Staline lance le slogan du « socialisme dans un seul pays », qu’un an plus tard le 14e congrès fera sien en l’érigeant en théorie. Dès lors, la liquidation de ce qui restait des traditions du bolchevisme et la consolidation concomitante du parti stalinien avanceront inexorablement.

 

Les raisons de l’échec

Elles sont bien sûr multiples, mais deux facteurs essentiels doivent être soulignés.

Contrairement à Trotsky, Lénine avait longtemps considéré impossible qu’une révolution en Russie se déroule d’emblée sur des bases socialistes : l’arriération du pays, son caractère très majoritairement paysan, la faiblesse numérique de son prolétariat industriel ne le permettaient pas. C’est la guerre mondiale qui l’a fait changer d’avis : la boucherie impérialiste ouvrait sur tout le continent une période d’« imminence de la révolution » et dès lors, du fait des conditions particulières de la Russie, la révolution socialiste pouvait s’y déclencher avant de toucher les autres pays européens, notamment les plus développés, où la victoire du prolétariat permettrait en retour de consolider et développer les premières avancées dans l’ancien empire des tsars.

D’innombrables déclarations et analyses de Lénine, à divers moments du processus révolutionnaire, posent cette problématique. Rappelons-nous ainsi la conclusion de son discours du 3 avril 1917, lors de son retour à Petrograd : « d’un moment à l’autre, chaque jour, on peut assister à l’écroulement de tout l’impérialisme européen. La révolution russe que vous avez accomplie en a marqué les débuts et a posé les fondements d’une nouvelle époque. Vive la révolution socialiste mondiale ! » Ou en 1918, à propos de la prise du pouvoir par les bolcheviks : « ce n’est pas nous qui l’avons voulu, ce sont les circonstances qui l’ont imposé. Mais nous devons rester à notre poste jusqu’à ce qu’arrive notre allié, le prolétariat international ».

La première cause de l’échec en Russie est donc celui de la révolution européenne. Rien n’était pourtant écrit d’avance. En Allemagne en particulier, c’est le facteur subjectif qui a failli à trois reprises : en janvier 1919 par spontanéisme, manque de préparation et d’organisation ; en mars 1921 du fait de l’aventurisme gauchiste propagé par la direction de l’Internationale sous Zinoviev et Bela Kun ; en octobre 1923, toujours du fait de l’IC mais pour des raisons opposées à celles de 1921 – cette fois un refus d’engager le combat, motivé par le conservatisme bureaucratique en expansion.

Il reste qu’à l’évidence, la montée de la bureaucratie a été facilitée par une succession d’erreurs et de fautes de la direction révolutionnaire. Celle-ci considérait que le « bureaucratisme » était le produit non d’intérêts matériels mais d’insuffisances culturelles, et/ou reflétait la pression des anciennes classes dominantes et des restes de leur appareil d’Etat. Mais c’est de l’intérieur de la nouvelle élite dirigeante que la contre-révolution a surgi. Un phénomène alors largement imprévisible, mais dont les révolutionnaires d’aujourd’hui ont toujours à tirer les leçons.

Jean-Philippe Divès

 

  • 1. 6 novembre dans l’ancien calendrier « julien » alors en vigueur, retardant de treize jours sur le calendrier « grégorien » en usage dans la plupart des pays et que la Russie adopta le 1er/14 février de l’année suivante.
  • 2. Les textes de ses quatre numéros ont été republiés en 2011 dans un livre édité par le collectif Smolny. 3 « Thèses sur la situation actuelle », Kommunist n° 1 (avril 1918).
  • 3.« Thèses sur la situation actuelle », Kommunist n° 1 (avril 1918).
  • 4. Dans « La révolution bolchevique », tome 2 « L’ordre économique », Les Editions de Minuit, 1974 (chapitre « Le communisme de guerre »).
  • 5. Dans son excellente étude « The Russian Revolution in Retreat, 1920-24 – Soviet workers and the new communist elite » (La retraite de la révolution russe, 1920-24 – Les ouvriers soviétiques et la nouvelle élite communiste), Routledge, Londres/New York, 2008.
  • 6. Impossible de traiter, dans le cadre limité du présent article, de cette question particulièrement complexe.

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