Frölich sur la Première Guerre mondiale et l’Allemagne

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Acheter le livre sur la site de la librairie La Brèche. Les éditions Sciences marxistes continuent leur méritoire effort de traduire les textes de Paul Frölich, avec une qualité éditoriale remarquable (notes de bas de page très éclairantes, chronologie très détaillée, excédant largement les quatre années de guerre, index biographique des personnes citées). Ce livre constitue une première édition en français. Dans le projet initial de Frölich, il devait comporter plusieurs volumes, mais seul le premier, celui qui nous est donné à lire, a été terminé.

Pour indiquer l’importance de ce livre dans la bibliographie consacrée à cette période, on ne peut qu’évoquer (la multiplicité des documents reproduits en moins), le livre d’Alfred Rosmer, Le mouvement ouvrier durant la Première Guerre mondiale (ed. d’Avron, 2 volumes). L’ambition de Frölich en publiant ce livre, en 1924, était de fournir un manuel de référence sur la Première Guerre mondiale, écrit du point de vue prolétarien. Comme il l’explique dans son avant-propos, il faut se méfier plus que tout de l’objectivité de l’histoire : « Nous n’avons évidemment pas aspiré à cette méprisante objectivité qui n’est qu’une formule servant à enjoliver les plus lâches dissimulations. »

 

Un livre engagé et scientifique

C’est donc un livre engagé que propose l’auteur, mais dont le caractère scientifique repose sur une volumineuse documentation. L’ouvrage se compose de quinze chapitres, plus un seizième qui fait office de conclusion et qui porte sur le bilan de la guerre, tant du point matériel et humain que du point de vue politique. La phrase conclusive indique parfaitement les objectifs politiques que Frölich tire de cette sanglante boucherie : « Guerre civile contre la guerre ! »

Mais, avant d’arriver à cette ultime phrase, il développe de manière passionnante l’attitude de la social-démocratie (puis de l’opposition naissante, puis croissante en son sein) face à la guerre, face au développement de l’impérialisme allemand. En effet, c’est du fait de la frustration des intérêts des capitaux allemands face au partage colonial du monde, fruit du retard historique de la constitution de la nation allemande (comme italienne, au demeurant), que se déclenchèrent les mécanismes qui aboutiront à la guerre.

Or, face à ces revendications impérialistes, la réponse du mouvement ouvrier et de la IIe Internationale fut particulièrement ambiguë, puisque si se développa au sein du SPD un courant ouvertement social-impérialiste (résolution Maurenbrecher-Hildebrand en 1911, partiellement reproduite page 41), la position générale de la social-démocratie (SD) était que la colonisation participait globalement d’un processus de civilisation des indigènes. Kautsky, le théoricien de la SD s’opposait par exemple aux soulèvements coloniaux au nom de leur caractère putschiste : « Autant nous comprenons ces rebellions et nous sentons proches des rebelles, autant la social-démocratie ne saurait les encourager, tout comme elle ne saurait encourager des putschs sans issue du prolétariat en Europe » (cité pages 46-47).

 

Les responsabilités de la guerre

Face au danger de guerre, la réponse de la SD résidait dans la perspective du désarmement international, avec un appui à peine voilé aux activités de la Triple alliance (France, Royaume-Uni, Russie et leurs colonies respectives). Dans cet environnement, Frölich assume courageusement l’idée que son pays (ou plutôt l’alliance des Empires allemands et austro-hongrois) portait la responsabilité la plus grande dans le déclenchement de la guerre. Mais ce n’est pas seulement le gouvernement impérial qui était le grand coupable. Le parti social-démocrate portait aussi une lourde responsabilité.

Finalement, au sein de la fraction SD au Parlement, 78 députés se prononcèrent pour les crédits de guerre, 14 contre (plus 1, qui était absent au moment du vote). Les adversaires des crédits de guerre ne furent pas autorisés à émettre un vote indépendant, si bien que leur adoption se fit à l’unanimité du groupe parlementaire social-démocrate, la discipline de parti l’emportant sur les désaccords, y compris pour les plus résolus (qui formeront le Spartakusbund dans le courant de la guerre).

Dans les autres pays, la SD s’aligna sur ses gouvernements, à l’exception des bolcheviks  et de la SD serbe. La IIe Internationale s’effondra dans le social-patriotisme. Le 4 août, la guerre commençait.

Frölich aborde dans un chapitre particulier sa dimension proprement militaire. Dès avant le déclenchement du conflit, le rapport de forces militaire n’était pas en faveur des empires centraux.  Avec l’offensive de la Marne brisée à l’automne 14 (examinée en détail dans le chapitre 6), la perspective de la défaite était annoncée pour l’Empire germanique. A l’intérieur du pays, c’était le début de l’Union sacrée (la Burgfrieden, paix sociale). Pour la social-démocratie et les syndicats qui lui étaient liées, l’objectif clairement affiché était de sauvegarder les organisations1 : « Le parti et les syndicats sauvaient leurs organisations et sacrifiaient le prolétariat » (page 119).

 

Au nom de l’intérêt national

Les grèves furent combattues par les syndicalistes au nom de la défense de l’intérêt national. Les plus faibles furent particulièrement sacrifiés, en particulier les femmes qui entrèrent en masse sur le marché du travail dans des conditions de travail et de salaire déplorables. Le prolétariat fut complètement militarisé à partir de 1916 (Hilfdiensttgesetz, loi sur le service auxiliaire patriotique).

La social-démocratie théorisa cette mise en esclavage des travailleurs comme la réalisation du « socialisme de guerre », tandis que certains médecins se faisaient les apôtres d’une alimentation pauvre en graisse, justifiant la nourriture aux navets pour les bambins. Plus la guerre durait, plus s’accroissait une véritable famine (dont rend bien compte la littérature. Cf. Ernst Glaeser, Classe 1902, Les nuits rouges, notamment).

Si la social-démocratie appuyait de manière toujours plus forte l’effort de guerre, un courant de gauche en son sein s’en détacha rapidement. La figure la plus connue en était Karl Liebknecht qui, lors du second vote sur les crédits de guerre vota seul (contre l’avis de Rosa Luxemburg) contre les crédits de guerre. Liebknecht profita également de son statut de parlementaire pour interpeller le parlement et construite une opposition au sein du groupe parlementaire. Le résultat fut que le statut protecteur de Liebknecht fut suspendu et qu’il se trouva envoyé au front. Mais ses efforts ne furent pas vains car, le 15 avril 1915, paraissait le premier numéro de Die Internationale, journal dirigé par Rosa Luxemburg et Franz Mehring, qui allait devenir le centre de ralliement au Spartakusbund (la Ligue Spartakiste).

 

Décantations à gauche

Mais la Ligue Spartacus n’était pas la seule composante de l’opposition à la guerre, très fragmentée (du fait de l’histoire de la constitution de l’Etat allemand unitaire). A Spartacus, il faut ajouter l’ISD (Internationale Sozialistische Deutschland) autour de Borchardt et les Linksradikalen de Brême, avec la personnalité de Johan Knief. Les réunions internationales des opposants à la guerre tenues à Zimmerwald, puis Kienthal, permirent une décantation politique au sein de la social-démocratie.

Tandis que l’effort de guerre redoublait, le constat fait par la bourgeoisie de l’impossibilité de réaliser militairement toutes les conquêtes souhaitées entraîna le développement d’un courant composite d’annexionnistes, ralliant les sociaux démocrates. Cela conduisit à la scission au sein de la SD, avec l’apparition de l’USPD (social-démocratie indépendante) en avril 1917. Frölich a des mots très durs pour ce parti, centriste, hésitant, timoré. 

Des pages très intéressantes sont consacrées aux conséquences du déclenchement de la révolution russe et des négociations de Brest-Litovsk, sur des aspects peu connus des menées sécessionnistes à l’instigation des troupes allemandes dans les pays baltes.

Mais le front intérieur craque : en janvier 1918, une grève éclate en Allemagne, ainsi qu’à Vienne, tandis que le maréchal Ludendorff lance l’offensive finale début 1918. L’apport des forces américaines, plus de 600 000 hommes parfaitement équipés qui débarquent (sur le comportement des soldats américains, on lira le fabuleux roman de W. March, Compagnie K, Gallmeister, 2013), brisent cependant l’assaut. « La grande offensive victorieuse, qui devait amener la ‘’paix par l’épée’’, a donc conduit à la défaite décisive de l’Allemagne et à la paix de Versailles » (page 253).

Cette défaite fut d’ailleurs accentuée (en prenant des allures catastrophiques) par la volonté de briser la révolution à l’Est, qui priva le front de l’Ouest de troupes nécessaires : « Le désir fou de conquêtes, le pillage de la Russie et la lutte contre la révolution ont, sur le plan militaire, cassé les reins à l’Allemagne » (page 256).

Tandis que l’Empire s’effondrait, les sociaux-démocrates intégrèrent le gouvernement de transition du prince de Bade, tandis que la révolution grondait dans le pays. Le récit de Frölich s’arrête au moment où les marins se révoltent et lancent le mouvement des conseils à travers toute l’Allemagne.

Extrêmement détaillé, parfaitement documenté, ce livre constitue une référence, à notre connaissance, indépassée à ce jour (en français du moins), sur l’attitude de la gauche durant la période de la Première Guerre mondiale. Il y a tout à parier qu’il deviendra un ouvrage de référence. Une série de documents et de notices biographiques le complète.

Pierre Levi 

Notes :

1 Frölich rapporte une déclaration de Otto Braun, membre du comité directeur du parti, affirmant qu’il fallait sauver les 20 millions de marks investis dans les entreprises du mouvement ouvrier allemand et les 11 000 permanents qui y étaient employés (page 118).