Vers une période de recomposition politique ?

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Un cap a été franchi dans la crise écologique, économique, sociale et politique. Les élections municipales et les mobilisations de ces dernières semaines l’ont illustré en même temps qu’elles ont dessiné les contours de la séquence qui s’annonce, après des années de décomposition de la gauche et du mouvement ouvrier.

L’abstention aux dernières élections est exceptionnelle pour des municipales (59 %, contre 38 % en 2014 au second tour, et 50 % aux européennes de 2019). La crainte du coronavirus ne suffit pas à l’expliquer, elle révèle un désaveu profond des institutions actuelles et du personnel politique qui les incarne. LREM est sanctionnée, avec seulement quelques mairies glanées, ce qui hypothèque toute possibilité pour ce parti de se structurer localement. Le PS et EELV sortent gagnantes du scrutin, en remportant des mairies importantes, mais leurs victoires ne peuvent pas masquer leur discrédit (pour le PS) ou leur faiblesse militante (8000 adhérents revendiqués pour EELV) et leur faible lien avec les classes populaires. L’abstention atteint en effet des records dans les quartiers, 60, 70 voire 80 % des voix. Au contraire, dans les quartiers plus riches, l’abstention est plus faible. De plus, les éluEs EELV, en nombre disproportionné par rapport au nombre de militantEs, seront absorbéEs par les institutions. 

Les listes présentées par le PCF et la FI n’ont pas réussi à tirer leur épingle du jeu, à apparaître comme des outils pour sanctionner Macron, en particulier le PCF qui perd des villes symboliques comme Saint-Denis, Aubervilliers, Champigny-sur-Marne ou Givors.

L’extrême droite et la droite traditionnelle restent finalement les courants les plus solides, ceux qui subissent le moins les flux et reflux des rapports de forces politiques. La prise de Perpignan par le RN, et sa réélection, parfois dès le premier tour (Hénin-Beaumont, Hayange, Fréjus, Beaucaire, Villers-Cotterêts, Le Pontet), dans la plupart des villes conquises aux dernières élections, montrent que l’extrême droite, malgré un nombre d’éluEs limité et de voix en recul (principalement en raison de l’abstention) est un danger constant.

L’extrême gauche, malgré des élus NPA dans plusieurs villes (Lormont, Cenon, Saint-Étienne-du-Rouvray notamment et sur des listes larges, en particulier à Bordeaux) obtient des scores très faibles, dans la lignée des échéances précédentes.

Globalement, ces élections montrent un pouvoir en équilibre instable, incapable de stabiliser la situation sur le plan institutionnel, et des possibilités de basculement à droite et à l’extrême droite principalement. Elles montrent aussi que la dimension écologique et l’avenir de l’humanité préoccupent de larges franges de la population, mais hélas surtout que le monde du travail ne possède pas, à cette étape, de correspondant politique solide représentatif de perspectives, d’espoirs, fussent-ils réformistes. Mais les événements futurs de la crise globale, comme les limites des différents partis, vont inévitablement obliger à une reconfiguration, à droite comme à gauche.

 Le succès de la liste Bordeaux en luttes, avec 11 % et trois éluEs, ne change pas fondamentalement cette donne, puisque que cela ne dépasse pas les scores moyens du côté de la gauche radicale. Cela montre par contre – nous y reviendrons – qu’un candidat révolutionnaire peut capter la radicalité, la soif de lutte, sur la base de listes larges.

Les suites des élections montrent aussi les capacités de la Ve République à s’adapter pour maintenir au pouvoir le courant le plus en vogue au sein de la bourgeoisie : en nommant un Premier ministre à sa main, Jean Castex, Macron peut combiner une politique antisociale d’une grande brutalité et tenter de remporter, sur un profil politique plus large, la prochaine présidentielle, en essayer d’étouffer politiquement la droite et les écologistes, en tentant d’aspirer le programme et les animateurs/trices de la première, et avec un grand cinéma pour la seconde.

 

La crise s’approfondit

Macron n’a cependant aucune garantie de pouvoir réellement mener à bien cette stratégie dans le contexte de la crise globale, des pressions combinées du mouvement ouvrier, de la gauche libérale et de la droite et l’extrême droite. Le nouveau gouvernement commence dans la douleur, avec la contestation féministe contre les nominations de Darmanin et Dupond-Moretti.

Le recul du gouvernement sur le calendrier de la réforme des retraites et de l’assurance chômage1, sous la pression du patronat et des syndicats, montre que la classe dominante craint une explosion sociale autant qu’elle estime avoir d’autres priorités dans la prochaine période.

En effet, alors que la récession actuelle se présente comme la plus importante depuis 1929, sa prochaine étape se déroule pendant l’été, tandis que, depuis plusieurs mois, les suppressions de postes sous diverses formes font exploser le chômage, en particulier dans l’industrie où le patronat accélère des restructurations souvent en gestation depuis longtemps. La crise est en effet l’occasion d’une purge dans l’industrie (automobile, aviation, électronique…) souhaitée depuis longtemps par le patronat.

Avec leurs plans de relance nationaux et le plan de 750 milliards de subventions et de prêts sorti du sommet de Bruxelles, avec la mise sous perfusion d’entreprises par les dispositifs de chômage partiel, les bourgeoisies parient sur une reprise de l’économie. Mais elle est improbable au regard de l’effondrement de la production (8 % en France, un chiffre inédit depuis 1945) et des éléments précédant la crise du coronavirus : surproductions sectorielles, endettement massif des ménages, ralentissement de la productivité… À tout ceci s’ajoutent les incertitudes qui vont inciter les entreprises à limiter leurs investissements (tout en continuant à verser des dividendes) et à encourager les ménages qui le peuvent à reporter à plus tard les dépenses non nécessaires.

Avec un chômage de masse pour les classes populaires et des classes petites-bourgeoises – artisans, commerçants notamment, voire agriculteurs – qui subissent de plein fouet la crise économique, et des difficultés encore plus grandes des jeunes pour accéder à un travail qui leur permette de vivre, nous avons devant nous les ingrédients d’une crise sociale et politique de grande ampleur, avec des conséquences politiques difficiles à prévoir. Sans parler de la possibilité d’une deuxième vague de la maladie, qui pourrait précipiter un nouveau confinement et de nouvelles déconvenues économiques.

 

Des premières alternatives

Du côté du mouvement ouvrier, les réactions sont pour le moins mesurées… Les partis de gauche ont, pendant le confinement, voté soit l’état d’urgence sanitaire soit les plans gouvernementaux d’aide aux entreprises, montrant là leur capacité à se ranger avec plus ou moins de zèle dans une union sacrée derrière Macron, tandis que les directions syndicales s’enferrent actuellement dans un « dialogue social » de plus en plus impossible à tenir.

Les classes travailleuses sont globalement dans la crainte et l’espérance dans un improbable statu quo, certains secteurs acceptant des remises en cause des conditions de travail (temps et organisation du travail, protocoles sanitaires intenables, baisses de salaires…).

Mais les chaines craquent à leurs maillons les plus faibles : dans les entreprises où il y a des suppressions de postes, des explosions de colère ont lieu ; dans les hôpitaux, des mobilisations ont contraint le pouvoir à concéder des miettes avec le Ségur de la santé ; dans les quartiers populaires, les luttes contre le racisme et les violences policières modifient les rapports de forces politiques ; tandis que les mobilisations féministes et écologistes sont mises en suspens mais n’ont pas disparu.

Le slogan « génération Adama, génération climat » peut paraître éclectique, il révèle l’absence d’avenir pour la jeunesse et les couches les plus opprimées. Le confinement et les politiques actuellement mises en œuvre décuplent les difficultés des sans-papiers, des précaires, des jeunes, des femmes et des LGBTI des couches populaires pour survivre. Le ticket de restaurant universitaire à un euro pour les boursiers ne changera pas cette donne.

Les mobilisations des Marches des solidarités et contre les violences policières et racistes, bien que modestes, montrent que les couches populaires les plus touchées n’acceptent plus les attaques qui sont systématisées contre elles. Et cela concerne l’ensemble des classes populaires. En effet, les violences policières, mises en œuvre dans les quartiers populaires, étendues aux mouvements sociaux, notamment contre les Gilets jaunes, sont la pointe avancée de politiques autoritaires multiples : contre les inspecteurs du travail avec notamment les sanctions contre Anthony Smith, contre les agents mobiliséEs à la SNCF et à la RATP, le renforcement de l’autorité des chefs dans la fonction publique et dans le privé, avec également les modifications à l’échelle locale de l’organisation du travail par des supérieurs hiérarchiques qui se sentent pousser des ailes, l’imposition de mesures de discipline de la population dans le cadre du confinement, l’interdiction des rassemblements de plus de 5000 personnes…

S’attaquer aux violences policières et au racisme d’État, c’est ouvrir un champ de contestation de l’autorité de l’État qui permet des logiques d’émancipation collective : parmi d’autres exemples, si les femmes victimes de violences n’ont plus confiance dans l’État, alors elles peuvent s’approprier l’organisation collective. Si plus globalement la légitimité de l’État s’érode, alors s’ouvre la possibilité / nécessité de s’organiser collectivement indépendamment de lui. Les mobilisations antiracistes sont, comme on l’a déjà vécu, un des principaux contrepoids face à la montée de l’extrême droite et à la possibilité du fascisme.

De l’autre côté, la « génération climat » a prouvé son ancrage dans la jeunesse. Le coronavirus, on le sait, est un des symptômes de la crise écologique du capitalisme, et les jeunes savent que nous sommes entréEs dans une ère nouvelle où l’action ne peut être différée et où la logique capitaliste – rencontrée aussi lors de la catastrophe Lubrizol… – doit être a minima questionnée.

Tous ces éléments tardent à se lier les uns aux autres, à entrer en convergence. Mais ils montrent la possibilité d’une explosion sociale généralisée : les Gilets jaunes, le retour des mobilisations des sans-papiers, des femmes, la question climatique… Les tentatives de déminage des conflits avec le gouvernement par le Ségur ou le report de la réforme des retraites, tout cela montre que la bourgeoisie n’est pas sereine. Des franges du prolétariat s’échappent de la logique institutionnelle et du « dialogue social ». Un collectif comme « Plus jamais ça » est une des manifestations d’une tentative de courants, autour d’Attac, la CGT, Solidaires, la FSU, Greenpeace, le DAL, etc. de renforcer le rapport de forces vis-à-vis des structures étant passées avec armes et bagages dans le camp d’en face, la CFDT, le PS et autres. Sans être en accord avec un programme qui ne prétend pas être révolutionnaire, on ne peut que regarder favorablement certaines des revendications qu’il contient, comme « arrêt immédiat des activités non indispensables, réquisitions des établissements médicaux privés et des entreprises afin de produire dans l’urgence masques, respirateurs et tout le matériel nécessaire pour sauver des vies, la suspension immédiate du versement par les entreprises de dividendes, rachats d’actions et bonus aux PDG ». Ces mesures font partie des mots d’ordre d’urgence que nous portons nous-mêmes dans le cadre de la crise actuelle. Au niveau national, il n’y a pas d’initiative militante dans ce cadre mais, au niveau local, il est utilisé pour regrouper des forces militantes.

 

Pour des campagnes de rentrée

Notre rôle est de contribuer à modifier les rapports de forces et à faire entrer dans l’action, car c’est ainsi que la conscience progresse, que les liens militants s’organisent, que les objectifs politiques se dessinent. Partout où nous sommes, la tâche des révolutionnaires à la rentrée est de participer aux mobilisations, d’être reconnus comme des éléments moteurs, et de construire des ponts entre elles pour une remise en cause du pouvoir.

Cela implique, dans la prochaine période, d’être à l’initiative au sein de mobilisations aussi variées que les luttes contre les suppressions de postes, en particulier dans les entreprises qui subissent des fermetures et restructurations, la revendication des conditions d’une rentrée scolaire et universitaire qui protège les élèves et les personnels, la construction des mobilisations antiracistes avec l’échéance de la Marche des solidarités du 17 octobre prochain, des mobilisations féministes du 25 novembre et la mobilisation globale du 17 septembre, particulièrement dans la santé. Nous pouvons contribuer à construire des collectifs, en s’y impliquant pleinement et sincèrement. Et y apporter un contenu et des perspectives globales. Contre les licenciements, aider les équipes touchées à se rencontrer et à se fixer des perspectives communes. Pour la marche du 18 juillet à Beaumont-sur-Oise, il a manqué des moyens de transports collectifs. Pour le 17 octobre, nous pouvons aider à organiser des départs des quartiers populaires de tout le pays pour la marche vers l’Élysée.

Nous avons également une responsabilité à proposer des perspectives politiques, contribuer aux débats sur les mots d’ordre des mobilisations, proposer des revendications transitoires qui attaquent l’État et la propriété privée des moyens de production : pour l’interdiction des licenciements et suppressions de postes, pour la fourniture gratuite de tous les équipements (masques, tests, etc.)  et remèdes pour se protéger du coronavirus,  pour le démantèlement et le désarmement de la police, pour la liberté de circulation et d’installation pour ce qui concerne les mobilisations antiracistes, contre un capitalisme qui continue sur une trajectoire folle pour l’environnement.

 

Ouvrir le débat pour des perspectives politiques

Des perspectives politiques, c’est aussi la recherche de voies pour construire une alternative globale et redonner confiance au monde du travail pour changer le monde. Cela passe par les luttes, mais pas seulement. La campagne présidentielle commence à se dessiner, lentement et pour certaines forces c’est désormais la préoccupation essentielle qui les amène à relativiser l’importance pourtant cruciale de la résistance immédiate aux offensives patronales et gouvernementales. Un pôle social-libéral, autour d’EELV et du PS, va tenter de se reconstituer pour reconquérir le pouvoir. Les forces antilibérales de la FI, du PCF ou Génération.s tenteront d’exister indépendamment de ce pôle mais la pression exercée sur elles sera forte, notamment en raison des préoccupations légitimes pour une alternative écologiste qu’EELV prétend incarner.

D’un autre côté, des secteurs du mouvement social – Gilets jaunes, courants antiracistes… – indépendants des institutions vont tenter de faire entendre leurs voix, d’une façon ou d’une autre, malgré leurs faiblesses. Pour les révolutionnaires, l’enjeu sera d’être utiles dans cette période complexe de reconfiguration qui fait suite à une période de décomposition forte. Cela nécessitera d’être ouverts à la discussion avec tous les courants du mouvement social et du mouvement ouvrier, tout en gardant notre programme et nos principes.

La candidature de Bordeaux en luttes doit être utilisée comme un outil pour cette discussion. En effet, cette liste n’est pas un accord par en haut avec La France insoumise. C’est au contraire une dynamique venue d’en bas, de militantEs de la FI mais non liéEs à son appareil central, de Gilets jaunes, d’acteurs et actrices des luttes locales, sur un programme de rupture anticapitaliste, de dénonciation de la bourgeoisie qu’elle soit de gauche ou de droite et de promotion et construction des luttes. Cet exemple n’est pas mécaniquement reproductible sur le plan national, car la présence de Philippe Poutou en tête de liste conduisait à ce que tous les courants se rangent derrière un ouvrier révolutionnaire, acceptent cette direction générale, ce qui serait évidemment inacceptable pour les courants réformistes à l’échelle nationale.

Notre objectif dans la prochaine période est de permettre l’existence d’un courant anticapitaliste et révolutionnaire, identifiable, capable de mener des campagnes politiques centrales, prêt à interpeler d’autres courants pour mener des actions communes pour les luttes, discuter et polémiquer sur les questions politiques. Des tâches qui supposent une organisation en capacité de réfléchir, de faire des choix, de prendre des initiatives collectivement.

 

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.