Simone Veil, une femme libre et engagée, mais les symboles ne suffisent pas pour faire avancer les droits des femmes

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Féminisme
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Le décès de Simone Veil a suscité des hommages unanimes de la classe politique, y compris celui de la présidente du Front National. Ce dernier fut pourtant un adversaire déclaré de Simone Veil, qui n’a jamais rien cédé de son combat pour la reconnaissance de la Shoah, y compris de la responsabilité de la France dans la déportation des juifs.

Lorsqu’elle a défendu, en 1974, devant un Parlement quasi exclusivement masculin, la loi pour la légalisation de l’I.V.G., elle a dû affronter les pires réactions et pressions antisémites et sexistes, venant non seulement de l’extrême droite mais aussi de son propre camp politique.

Ce déferlement d’hypocrisie à l’heure de sa mort n’enlève rien au fait qu’elle fut, et c’est ce qu’elle incarne pour des millions de françaises et au-delà, une femme libre et debout.

Simone Veil, « personnage central de la grande bourgeoisie parisienne », comme la désigne son biographe, M. Szafran, après avoir survécu à l’horreur des camps nazis, a mené sa vie en ne transigeant pas sur ses convictions et ses engagements, dans le domaine privé comme en politique.

Travailler était jugé « inconvenant » pour une femme dans son milieu

Elle s’est battue pour travailler, à une époque où cela était encore jugé « inconvenant »pour une femme, particulièrement dans sa classe. Elle fut d’abord magistrate - secteur où les femmes étaient peu nombreuses, autorisées à travailler seulement depuis 1946 - avant de se lancer en politique dans un monde d’hommes et d’y prendre toute sa place.

En ce sens, son parcours de vie de femme renvoie une image de « réussite » individuelle, qui fait écho aux aspirations de millions de femmes à la liberté et à l’égalité.

Mais nous savons, sans dénier le courage de Simone Veil, que le combat pour l’égalité et la liberté de toutes les femmes est, bien au-delà de l’émancipation individuelle, une question de lutte collective des opprimées et de rapport de forces contre la société patriarcale.

De même, nous saluons la ténacité avec laquelle Simone Veil a mené jusqu’au bout les débats pour la légalisation de l’IVG devant une assemblée misogyne. Mais nous n’oublions pas que cela n’aurait pas été possible sans une mobilisation d’une ampleur inégalée pour le droit à l’avortement libre et gratuit, en réponse aux drames des avortements clandestins, cause de mort et mutilation pour de nombreuses femmes.

Le MLF, le MLAC : avortement libre et gratuit !

Le contexte est celui de l’après mai 1968 qui a déstabilise une société hyper conservatrice. Changer le monde est devenu possible. Cependant les traditions et le patriarcat ont la vie dure. La loi de 1920, votée au sortir de la guerre de 14-18 pour repeupler la France, est toujours en vigueur. Elle pénalise la contraception et criminalise l’avortement.

La loi Neuwirth, légalisant la contraception vient juste d’être votée en 1967, mais la publicité reste interdite (passible de la loi de 1920), et les décrets d’application ne paraîtront qu’en 1972.

En 1970, c’est la première apparition du Mouvement de Libération des Femmes : « il y a plus inconnu que le soldat, sa femme ». Encore minoritaires, la lutte pour le droit à l’avortement libre et gratuit sera le premier combat de masse des féministes. Le 5 avril 1971 paraît dans Le Nouvel Observateur le « Manifeste des 343 » femmes déclarant avoir avorté.

À l’automne 1972, c’est le procès de Marie-Claire à Bobigny. Une jeune mineure, sa mère qui l’a aidée et la femme qui a pratiqué l’avortement sont inculpées. De milieu modeste, elles demandent à Gisèle Halimi, avocate et militante féministe, connue pour avoir défendu la cause des militantes algériennes, de les défendre. Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir, avec leur accord vont faire le procès politique de la loi de 1920 et de son injustice - les femmes aisées trouvent toujours le moyen d’avorter.

Elles sont soutenues par une mobilisation et des manifestations du MLF et de Choisir. Ce procès a un énorme retentissement. Marie-Claire est acquittée. En début d’année 1973 paraît le manifeste de 331 médecins déclarant avoir pratiqué des avortements.

De la désobéissance civile…

En avril 1973 , le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception (MLAC) est créé par des militantes du MLF, du MFPF, du G.I.S. (Groupe Information Santé), des médecins et des non médecins. Ses objectifs sont la diffusion de l’information sur la sexualité, la liberté de la contraception et de l’avortement et la création de centres autogérés par les usagerEs. Très vite ces centres se multiplient, on y pratique des avortements par aspiration selon la méthode Karman. Des départs à l’étranger sont organisés pour les femmes dont les grossesses sont trop avancées.

Le MLAC devient un véritable mouvement de désobéissance civile qui brave la loi de 1920. Histoire d’A, film qui popularise cette lutte, est interdit mais programmé de façon militante dans de nombreuses villes. À l’été 1974, un autocar du MLAC sillonne la France, il va à la rencontre des grèves ouvrières de femmes à Romans et Lip et termine sur le plateau du Larzac. Des manifestations de masse ont lieu en France et dans plusieurs pays.

Dès lors, légiférer devenait une urgence pour la droite, une question d’ordre public à rétablir. Le débat parlementaire a lieu sous la pression de la rue. Notons encore que malgré les convictions et le talent de Simone Veil, cette loi n’a été votée qu’avec un tiers des voix de la majorité de droite et grâce aux voix de l’opposition de gauche.

… à la loi

La loi de 1974 est votée à « l’essai » pour 5 ans. Elle est jugée insuffisante par celles et ceux qui ont mené ce combat. L’IVG est « autorisée » dans un délai de 10 semaines, bien en-deçà des autres pays, il n’est pas remboursé par la Sécurité Sociale. Un entretien obligatoire et un délai de réflexion sont imposée aux femmes, ainsi que l’autorisation parentale pour les mineures. La clause de conscience des médecins est instaurée. Les femmes étrangères n’y ont pas accès. La loi de 1920 n’est pas abrogée.

Ce n’est que par la mobilisation sans relâche des associations et du mouvement des femmes dans les années suivantes que cette loi a été améliorée. Aujourd’hui la vigilance s’impose toujours car son application est menacée par les restructurations dans les hôpitaux et les fermetures de CIVG.

Sonia Casa