Politiser les violences contre les femmes, refuser la prison

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Alors que nous terminons la quatrième semaine de confinement en France, le constat est sans appel : les violences à l’encontre des femmes sont en hausse. Ainsi, du propre aveu de la police, les
Dviolences conjugales se sont accrues de 30%.

Difficile de s’en étonner, puisque le 3919, malgré les annonces de Marlène Schiappa, n’était plus en capacité de fonctionner avec la mise en place du confinement. Mais la violence est aussi psychologique, nombreuses sont les femmes et les mères surchargées par les tâches de reproduction sociale, et isolées sans rapport de force à faire valoir dans leur foyer. Et, on l’oublie souvent, la violence est aussi économique. D’une part, parce qu’une grande partie des femmes sont des travailleuses précaires, sans forcément de contrat de travail, elles peuvent se retrouver aujourd’hui sans travail mais surtout sans revenus ou avec des revenus largement amoindris. Elles sont alors nombreuses à être en première ligne (soignantes, caissières, femmes de ménage), soumises à des risques sanitaires importants, et à des cadences infernales. 

 

La crise sanitaire comme révélateur

À partir de la situation actuelle, on peut faire au moins deux constats : oui, les crises ont un effet concret sur la construction de la violence, y compris dans les foyers. L’autre constat, c’est qu’il y a bien un continuum entre les violences : dans une période difficile, les insultes anodines se transforment en passage à l’acte, c’est-à-dire en violence physique. Si le constat est à la fois effrayant parce qu’il montre bien que les femmes subissent toutes une forme de violence due au système, ces constats permettent de comprendre aussi que d’une part les violences sont construites par une éducation genrée, mais aussi qu’elles sont intrinsèquement liées à la violence du système dont les hommes ne sont pas exempts. Nous devons donc réfléchir à des possibilités de sortie des violences qui soient conséquentes, c’est-à-dire refuser la simple surenchère policière ou judiciaire. 

Le dernier élément à interroger dans la crise sanitaire, c’est la violence que subissent les personnes LGBTI dans cette crise. Il semble que le confinement tend à privilégier la mise en contact des personnes dans le cadre familial dans ce qu’il contient de plus traditionnel, en cela les personnes LGBTI vont s’en retrouver exclues ou intégrées tout en pouvant subir une forme de violence dont les familles sont très souvent les relais. 

C’est donc de fait un isolement que peuvent subir les personnes LGBTI, bien que les communautés aient aussi été plus habituées à adopter des réflexes de solidarité, à construire des réseaux permettant des collectes, des distributions de nourriture et autres éléments essentiels à la vie. 

Si la question des violences que subissent les femmes ainsi que les personnes ne rentrant pas dans une norme hétérosexuelle est aujourd’hui une des facettes de la crise sanitaire, la question des violences a été un vecteur de politisation féministe au cours des dix dernières années. 

 

Une nouvelle question ?

Dès l’émergence de la seconde vague du féminisme – c’est-à-dire des années soixante-dix – la question des violences s’est posée pour le mouvement féministe comme un enjeu. Par exemple, en 1972 lors du procès de Bobigny1, c’est bien d’une grossesse due à un viol dont il est question.

Si la mobilisation n’a pas été aussi massive sur cette question que lors des manifestations pour le droit à l’avortement, de nombreuses échéances ont été construites à l’instar du meeting à la Mutualité en 19762. Mais c’est aussi de ce mouvement qu’est née la prise en charge des violences, à la fois au sein des Maisons des Femmes ou des centres d’accueil.

Alors que jusqu’en 1980, le viol ne contient pas de réelle définition d’un point de vue judiciaire, qu’il faudra attendre 1989 pour la première campagne médiatique contre les violences conjugales et 1992 pour que le viol conjugal soit reconnu par la loi, dans les années soixante-dix de nombreuses discussions ont lieu sur ces questions et les modifications législatives ne sont que le produit du mouvement féministe. 

Si la question est loin d’être nouvelle, il faut noter deux choses : d’une part, aujourd’hui, la question des violences est le moteur des luttes féministes, du mouvement massif en Inde en 2012, en passant par Ni Una Menos (en Argentine en 2015 puis dans le reste de l’Amérique), au mouvement #MeToo en 2017, et d’autre part ce mouvement s’accompagne d’une remise en cause directe du système, même si ce système peut parfois être flou, puisqu’il s’adresse essentiellement au « patriarcat », qui renvoie à la définition d’un système de domination intemporel et encore trop souvent déconnecté du système de production dans lequel nous vivons, c’est-à-dire, le capitalisme. En cela, la théorie de la reproduction sociale permet de connecter de manière efficace la domination masculine à l’exploitation capitaliste.3 Cependant, cette théorie fait encore trop souvent l’impasse sur la question des violences, alors même que ses théoriciennes sont très impliquées dans les mobilisations. 

 

Une analyse marxiste des violences contre les femmes

Pourtant l’apport essentiel de la théorie de la reproduction sociale, c’est de montrer que les besoins de reproduction d’un système se modifient comme l’ensemble des structures pour les spécificités dudit système. C’est d’ailleurs ce qu’avance l’anthropologue Maurice Godelier lorsqu’il affirme que ce n’est nullement la famille qui fonde la société mais au contraire la société qui fait la famille4.

Pour résumer, la domination masculine, les structures familiales, mais aussi la reproduction sociale, contiennent des formes spécifiques, liées au système d’exploitation, mais aussi à ses propres modifications, c’est pourquoi la famille d’aujourd’hui n’est pas identique à celle pré-années soixante, les structures familiales et sociales ayant été modifiées à la fois par les dynamiques économiques, mais aussi par le moteur de la lutte des classes. 

La violence permet de maintenir dans toutes ses facettes la domination masculine dont la violence physique – y compris le féminicide – et le viol restent les formes les plus extrêmes et surtout de manière plus générale permettent de préserver le système capitaliste. Si la violence s’accompagne d’une idéologie qui la justifie, on peut dire que les périodes de crise tendent à la fois vers l’augmentation de ces violences comme dit plus haut et vers une fissuration de l’acceptation habituelle des violences les plus communes. 

 

Mettre en prison ou couper les couilles ?

Quand on milite contre les violences que subissent les femmes, on peut rapidement se rendre compte qu’il existe essentiellement deux stratégies sur ces questions qui en termes de finalité comportent les mêmes problèmes quand on se place dans une perspective d’un changement de système. 

Le premier constat est à raison que les violences contre les femmes souffrent d’une grande impunité au regard du reste du système pénal. On l’a d’ailleurs dit, l’inscription dans la législation est relativement tardive. Ce constat entraîne donc de demander en général la fin de l’impunité, c’est ce qui est fait de manière concrète à partir de 2007, dans la loi cadre que proposera le CNDF contre les violences faites aux femmes5. Si la loi ne propose pas que la prison ou se garde de penser uniquement des mesures répressives, elle propose une échelle des punitions en terme bien souvent d’années de prison comme pour définir le harcèlement : « Constitue un harcèlement sexuel tout propos, acte ou comportement non désiré, verbal ou non-verbal, à connotation sexuelle ayant pour objet ou pour effet de porter atteinte aux droits et à la dignité d’une personne ou de créer un environnement intimidant, hostile, humiliant ou offensant. Le harcèlement est puni de 3 ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. » Évidemment, la revendication de punir ces violences sexistes et sexuelles n’est pas l’apanage du CNDF, c’est ce que propose largement le mouvement féministe y compris les courants issus du mouvement ouvrier, dont la critique du système carcéral ne date pas d’hier. Comme si du fait de leur impunité, les violeurs avaient plus leur place en prison que d’autres, instituant le viol comme le pire crime qu’il est possible de commettre. 

Le premier élément à opposer à cette vision carcérale est d’abord l’inefficacité de la prison. La prison, toutes les études sociologiques l’ont montré, ne permet pas de « changer ». Les violences induites à la fois par la privation de liberté, par le retrait de la société, la socialisation entre détenus ou encore les conditions de vie dramatiques dans laquelle ils se trouvent, ne font que renforcer les comportements violents des enfermés, mais surtout ne donnent aucune autre perspective d’avenir que ce soit en termes de travail ou de conditions de vie dans le cadre d’un retour dans la société. 

Le deuxième élément, concernant un argument souvent utilisé, est celui de la protection des victimes. Cet argument est un faux argument comme le prouve l’augmentation massive du nombre de violences conjugales en temps de crise, la potentialité pour un homme de devenir un homme violent est totale justement parce qu’il est pris dans un système global. Enfermer un violeur ne protège ni cette femme de se faire violer par d’autres, encore moins d’autres d’être victimes. 

Enfin, le dernier élément qui devrait être déterminant pour les anticapitalistes et les féministes lutte de classe est d’avoir une analyse de classe de la prison. Ici les chiffres ne trompent pas : les personnes immigrées et les sans-abris ont huit fois plus de chances de se retrouver en prison et plus de la moitié des détenus n’avaient pas d’emploi avant d’être incarcérés.6

La deuxième stratégie consiste en ce qui s’est nommé à tort auto-défense féministe et qui est en vogue dans les milieux radicaux (au moins en théorie). Cette stratégie se fonde sur le constat à la fois d’une impunité globale, mais aussi de l’impossibilité d’obtenir de la Justice quoi que ce soit. Cette stratégie, qui pourrait être vue avec bienveillance par les milieux anticapitalistes, comme une bonne alternative à la justice sexiste (et de classe) est en fait bien pire. Elle fonde la victime comme juge unique de la violence vécue, tout en étant fondée sur le même système de pensée que la justice bourgeoise, c’est-à-dire rétributive : tu as commis un acte ignoble, alors tu dois être puni. 

En fait, alors même que le mouvement féministe pose les violences comme un phénomène social, les revendications se bornent essentiellement à une répression sur les individus coupables. Demander des mesures plus répressives, des mesures de prison, ou la fin de la prescription revient à refuser un traitement collectif qui s’inscrit dans un changement de société. 

 

Pour un féminisme résolument anti-carcéral

Bien sûr trouver les revendications adéquates n’est pas évident. Il y a toute une série de réflexions à mettre en place, à repenser dans une perspective à la fois féministe, antiraciste et contre la prison. En France, l’existence de perspectives antirépressives sur la question des violences que subissent les femmes est extrêmement marginale, même si elle existe.7

Et pourtant, dans une société de plus en plus répressive, autoritaire et criminalisante des mouvements sociaux et des habitantEs des quartiers populaires, cette réflexion est plus que jamais nécessaire. C’est non seulement une critique de la justice de classe, raciste et sexiste qu’il faut mettre en avant mais en sortant d’une vision rétributive à laquelle le crime s’associerait à une punition. 

Les violences ne sont certainement pas une fatalité, il est possible de mettre en place d’autres rapports sociaux : ceux-ci se modifient en partie par le gain d’une autonomie des femmes, par le fait de maîtriser sa propre sexualité, de pouvoir s’approprier son corps, par la mise en place d’éducation non-sexiste, par la dynamique de la lutte des classes et des luttes des oppriméEs.

Mais, elles sont une fatalité d’une manière ou d’une autre dans le système capitaliste, parce qu’elles permettent de le maintenir. Pour penser d’autres rapports, nous devons construire une autre société.

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.