En Italie, un mouvement féministe de masse est en marche

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

« Pour la première fois depuis des années, il existe des éléments qui permettent d’espérer le développement d’un nouveau mouvement féministe, à l’échelle nationale mais aussi mondiale », disait un article de notre dernier numéro, qui signalait ensuite qu’après « le succès des marches des femmes du 21 janvier aux Etats-Unis (…) la prochaine étape sera celle du 8 mars 2017. »1

Cette échéance a été un succès spectaculaire en Argentine et dans d’autres pays d’Amérique latine. Mais le renouveau d’un mouvement féministe touche également l’Europe et notamment l’Italie, thème de l’article ci-dessous qui a été écrit – avant le 8 mars – pour le bimestriel de la LCR de Belgique, « La Gauche ».2

Depuis désormais plus de trois mois un nouveau mouvement féministe, qui surprend par son ampleur, sa composition et sa radicalité, a fait irruption sur la scène italienne. Les premiers signes de la maturation d’une nouvelle génération féministe, avec ses propres codes d’expression et sa propre sensibilité politique, étaient déjà visibles ces deux dernières années dans les initiatives italiennes, notamment à Rome, pour le plein exercice du droit à l’avortement – prévu par la Loi 194 mais non garanti dans la pratique des hôpitaux à cause de la présence croissante des « objecteurs de conscience » – et en solidarité avec les luttes des femmes espagnoles contre le projet de loi anti-avortement du ministre Gallardon.

 Cette fois aussi, l’inspiration est venue des mobilisations féministes internationales contre la violence machiste dans de nombreux pays latino-américains, pour l’égalité salariale en Islande et pour l’avortement en Pologne, qui ont encouragé l’envie de réagir à une situation de violence structurelle envers les femmes qui caractérise ce pays et dont l’assassinat d’une femme par un fiancé, un mari ou un ex n’est que la pointe de l’iceberg.

Ainsi, de la confluence des pratiques des collectifs de jeunes féministes et de l’expérience de centres antiviolence, gérés par les femmes, est né un appel à la mobilisation nationale, à l’occasion de la journée du 25 novembre, conçue comme le début d’un processus de réflexion et d’action qui s’en prend à toutes les formes de violences structurelles envers les femmes. L’appel, rédigé à Rome sous le nom Non Una di Meno (Pas une [seule femme] en moins), a été accueilli avec enthousiasme et dans plusieurs villes des assemblées locales se sont autoconvoquées pour préparer la manifestation. Contrairement au passé ces rendez-vous, parfois à l’initiative de nouveaux collectifs de jeunes féministes ou de groupes informels, souvent liés aux espaces occupés, qui se sont adressés à tout le monde à travers les medias sociaux, ont connu un grand succès.

 

150 000 femmes dans les rues de Rome

Samedi 26 novembre, au moins 150 000 femmes, LGBTIQ et un certain nombre de (jeunes) hommes solidaires sont descendus dans la rue en formant une marée colorée, joyeuse et irrépressible qui a envahi le centre de Rome. Cette manifestation, pleine d’énergie et de volonté de bouleverser le monde, auto-organisée, sans le support des structures traditionnelles de la gauche, s’est déroulée dans un esprit unitaire, inclusif des instances antiracistes, antipatriarcales et LGBTIQ.

Il s’agit d’un mouvement qui est certainement hostile aux gouvernements du Parti démocrate (Renzi d’abord et Gentiloni ensuite) à cause de leurs attaques contre la santé publique, les conditions de vie des travailleuses et des précaires, l’autodétermination des femmes en matière reproductive (voir la promotion du « Fertility Day » par la ministre de la santé, Beatrice Lorenzin) ; à cause aussi de la suspension des financements pour les centres antiviolence et d’une politique migratoire qui, dans les faits, est punitive et interdit aux nouveaux et nouvelles arrivé-e-s une vie digne sur notre territoire. Mais en même temps, il ne se reconnait dans aucune autre force politique ou syndicale établie.

Cette manifestation, dont le succès a dépassé toutes les attentes, a été suivie d’une journée d’élaboration des contenus de la protestation, avec une assemblée nationale, articulée en huit tables rondes (chacune d’environ 200 personnes provenant de tout le pays), qui se sont penchées sur les différents aspects de la violence (hétéro)patriarcale : du cadre juridico-légal à la violence économique, au travail et dans la protection sociale ; de l’éducation sexiste à l’école aux medias ; de l’accompagnement féministe pour sortir de la violence au plan de santé sexuelle et reproductive ; de la double ou triple violence que vivent les femmes immigrées au sexisme dans les mouvements sociaux. Cette élaboration mènera à l’écriture d’un plan féministe antiviolence, partant d’en bas, en contraste avec celui qui est en préparation de la part du gouvernement et qui sera présenté en juin.

 

Refuser les comportements de genre imposés

Pendant ce temps, « Non Una di Meno » a fait sien l’appel du « Ni Una Menos » argentin à une grève internationale des femmes à l’occasion du prochain 8 mars. Une journée dans laquelle nous proclamerons : « si nos vies ne valent rien, nous nous arrêtons ». Nous ne produisons pas, nous ne soignons pas, nous ne consommons pas, nous « faisons grève » en refusant les comportements de genre imposés.

Galvanisé par la manifestation gigantesque au cours de laquelle des milliers de jeunes femmes – et hommes – sont descendues dans la rue pour la première fois, le mouvement s’est encore élargi en s’articulant dans des assemblées par ville qui travaillent dans l’optique soit d’approfondir les thèmes de tables rondes nationales, soit de préparer concrètement la grève des femmes du prochain 8 mars, chacune sur son territoire.

Une deuxième assemblée nationale qui vient de se conclure à Bologne le week-end dernier a défini la plateforme – résultat de discussions approfondies dans les tables rondes – et les modalités de la grève : choix d’endroits symboliques pour réaliser des flash mobs, soutien aux travailleuses précaires ou soumises au chantage du patron à travers des « actions de trouble » (qui dérangent le déroulement du service ou de la production), choix d’un symbole unique – les couleurs noir et fuchsia et les poupées russes – à exposer à la fenêtre ou à porter pour signaler l’adhésion à la grève de celles qui ne sont pas en mesure de quitter leur poste ; en plus des assemblées sur les lieux de travail et dans les écoles, pour bloquer les cours et discuter de la violence et de l’oppression des femmes.

Ensuite, on se donnera rendez-vous à la fin de l’après-midi sur les places centrales de toutes les villes, où l’on créera des connexions nationales et internationales entre manifestantes, pour conclure dans quelques villes, en soirée, par des cortèges du type « reprenons la nuit » ou sous le slogan « les rues sûres sont garanties par les femmes qui y passent » (et non par les « forces de l’ordre »).

 

Autogestion, entraide et éducation à la différence

Tout en gardant bien en main l’autonomie du mouvement, Non Una di Meno a lancé l’invitation et le défi à tous les syndicats, majoritaires et de base, à rejoindre son action, en appelant à une grève générale de 24 heures, le seul moyen par lequel les employées peuvent faire grève légalement. Jusqu’ici,  seuls quelques syndicats de base ont répondu positivement à cet appel, sans s’engager pleinement pour sa réussite, tandis que la CGIL3 décidait de ne pas adhérer au mouvement, en se contentant d’inviter sa base à tenir des assemblées sur ce thème sur les lieux de travail.

Ce nouveau mouvement féministe, qui exprime un refus radical de l’existant, tire sa force de la combinaison d’actions massives de protestation et d’actions directes avec des expériences d’autogestion et d’entraide, dans les centres antiviolence, dans les cours d’éducation à la différence, dans les collectifs d’étudiantes et dans les espaces occupés, qui se réfèrent à la construction d’une société libérée du machisme, du racisme, de l’homo-lesbo-transphobie, et qui dépasse les logiques du marché capitaliste.

Il se sent partie prenante d’une marée – sera-ce la fameuse troisième vague ? – de protagonisme des femmes qui traverse le monde et qui met en cause les politiques misogynes et excluantes d’un establishment qui a perdu toute crédibilité.

C’est le premier mouvement de masse qui secoue le sens d’impuissance et de passivité qui semble avoir frappé l’Italie depuis que le centre-gauche de Renzi est arrivé au pouvoir, en promettant de moderniser le pays et de faire redémarrer l’économie, en rajeunissant sa classe politique et en alignant son fonctionnement sur les standards d’efficience européens.

Espérons que ce mouvement, unique par sa force d’auto-organisation, dirigé par une nouvelle génération de femmes – et dans lequel nous sommes pleinement engagées – pourra se consolider et donner un nouvel élan pour la reprise des mouvements sociaux dans leur ensemble.

Par Nadia De Mond

 

  • 1. Virginia de la Siega, « Vers un mouvement féministe inclusif et de masse », revue l’Anticapitaliste n° 85, mars 2017.
  • 2. Numéro 81 de mars-avril 2017, http://www.lcr-lagauche.org/pas-une-de-m...
  • 3. Confédération générale italienne du travail, la première centrale syndicale, qui a longtemps été liée à l’ancien parti communiste – aujourd’hui disparu et ayant notamment donné lieu à la formation du Parti démocrate.

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