Des classes et des identités : entre les deux, l’intersectionnalité ?

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

L’émergence d’un mouvement féministe de masse à une échelle internationale, nous oblige en tant que marxistes à nous reposer toute une série de questions théoriques aux implications stratégiques. Dans la théorie féministe, il n’est pas un concept qui a le plus souffert que celui de classe : dès les années 1970 et la seconde vague féministe, on entendra parler de classes d’hommes et classes de femmes par le courant du féminisme matérialiste (ou féminisme radical à l’international) qui a conduit à théoriser l’existence de deux systèmes d’exploitation séparés et distincts et à voir en « la classe d’homme » un exploiteur qui ne serait ni pire ni meilleur qu’un patron1

Si aujourd’hui, c’est un concept qui est peu en vogue, c’est bien parce qu’une autre théorie de l’oppression l’a supplanté à tous les points de vue que ce soit dans les pratiques militantes, dans la recherche universitaire, ou dans la culture pop américaine2. L’intersectionnalité est en vogue et elle a presque réponse à tout. Si elle se présente comme une opposition radicale aux théories de la deuxième vague, elles ont pourtant le même point commun celui de refuser le concept de classe, et de traiter la classe comme un paradigme qui en vaudrait un autre ni plus ni moins. 

En dressant un tableau du mouvement féministe en France, on peut schématiquement dire qu’il y a d’un côté une structuration voire une institutionnalisation du mouvement féministe issu des années 1970, et de l’autre une génération de féministes, qui, depuis les années 2000, sont influencées par la question de l’intersectionnalité, mais aussi par la théorie Queer. Dans l’émergence du renouveau aujourd’hui, nombreuses sont les femmes qui militent en échappant à cette division : c’est l’avantage des mouvements de masse, ils permettent de rebattre les cartes, de construire des ponts, et de militer ensemble. On ne peut qu’être d’accord avec la synthèse qu’en fait Aurore Koechlin : « On peut donc considérer la quatrième vague du féminisme comme une forme de synthèse des deux vagues qui l’ont précédée. Elle semble reprendre les meilleurs éléments de chacune des deux vagues et dépasser leurs contradictions, en regroupant une nouvelle génération de féministes, moins influencée par les échecs des vagues précédentes. Et, crise économique aidant, la question du travail devient manifestement centrale. D’un côté, la quatrième vague reprend à la deuxième la forme des mobilisations de masse ainsi que certaines revendications (comme le droit à l’avortement). D’un autre côté, elle hérite de la troisième vague son analyse de la catégorie « femmes » comme située au croisement de plusieurs rapports de domination, notamment de classe et de race, mais aussi le fait de penser de façon intrinsèque le féminisme avec les questions LGBTI+3 » Ceci dit, si nous avons donc des modifications dans les débats féministes, a fortiori quand la lutte des classes fait irruption sur la scène politique (par exemple avec le mouvement des gilets jaunes4), le concept d’intersectionnalité reste omniprésent comme une volonté de prendre en charge différentes problématiques face à des identités qui seraient de plus en plus mutipliables.

À l’aube d’une possibilité de grèves des femmes réussie en France, il semble essentiel de se poser la question des apports et des limites de cette théorie.

L’intersectionnalité : pour une approche critique

Le terme d’intersectionnalité en lui-même nous vient de Kimberley Crenshaw, une universitaire afro-féministe qui en 1991, dans un article basé sur une enquête sur les violences subies par les femmes noires, qui va donc parler d’intersectionnalité pour désigner la place spécifique qu’occupent les femmes noires, à l’intersection du racisme et du sexisme. Elle théorise alors les différentes oppressions comme différentes routes, différentes parallèles, qui peuvent se croiser. 

En fait, que ce soit l’intersectionnalité ou la « théorie queer », désignées par ces théoricienNEs comme « la troisième vague » du féminisme5, elles sont avant tout des critiques radicales du féminisme des années 1970, mais elles se font aussi dans un contexte politique spécifique. Il est impossible de lire ces théories sans les replacer dans la traversée des années 1980, avec la chute du mur de Berlin et la fin de l’hypothèse communiste à une échelle large. C’est ce contexte qui a permis la construction de la pensée postmoderne, refusant le sujet révolutionnaire et optant pour les identités multiples ou les identités fragmentées6. Ces critiques radicales du féminisme des années 1970 ont permis d’apporter une compréhension de la nécessité d’articuler ces différentes oppressions, de la nécessité de trouver une approche globale. Elles ont permis de mettre l’accent sur l’importance de déconstruire des rapports de domination. Cette critique s’est fondée aussi en opposition à l’intégration et l’assimilation de leurs communautés, en particulier gay et lesbienne, dans les pays occidentaux. En cela, il serait particulièrement erroné de voir l’intersectionnalité comme uniquement une pensée post-marxiste, en ce sens qu’elle ne réfléchirait pas aux clivages de classe. Il y a des choses présentes dans la théorie intersectionnelle dont nous ne pouvons pas faire l’impasse. 

Cependant ce type de féminisme dans la pratique nous pose de nombreux problèmes. En cela qu’il se préoccupe plus des symptômes que des causes. C’est un féminisme de position et lié à la discussion autour du langage. Il joue comme l’ensemble des féministes réformistes, une bataille idéologique, alors que le capitalisme n’est pas une idéologie mais un système7. Un des concept les plus important qui est le fruit de l’intersectionnalité est le concept du privilège. 

Et il est important de l’analyser car il doit être radicalement critiqué tant il est dangereux parce que complètement amatérialiste. 

Les privilèges sont un écran de fumée

On entend beaucoup parler des privilèges sans avoir de définitions qui fasse réellement sens. On pourra dire que le privilège est l’effet qui permet à certaines personnes l’accès à des ressources que d’autres n’ont pas8.

Dès lors, les privilèges peuvent être cumulés, avec une hiérarchie d’individus qui va de celui qui en a beaucoup à celui qui n’en a pas du tout. Les privilèges sont par contre tous à égalité : tout individu qui a un privilège sur un autre le discrimine en raison de son privilège. Il n’y a aucune hiérarchie de ce point de vue là. Chaque privilège entraîne une discrimination. 

Sur le papier, on se dit pourquoi pas ? Cela fait prendre conscience des différents rapports d’oppression par des questions concrètes. Mais en fait, il y a plusieurs problèmes à cette théorie qu’on peut comprendre assez simplement. 

On parle par exemple de privilèges « classistes », qui est une discrimination contre les personnes étant d’une classe inférieure. Deux problèmes émergent alors.

Premièrement, on ne dit pas que le problème est qu’il existe des classes sociales, le problème est la discrimination que certains « classistes » font subir à l’encontre des autres issus d’une classe inférieure. On pourrait très bien imaginer qu’un bourgeois reconnaisse son privilège et devienne un allié.

Deuxièmement, ce privilège n’est pas un privilège individuel mais de l’exploitation.

Ce rapport d’exploitation est donc mis au même niveau qu’un privilège « validiste », autrement dit d’une personne valide à l’encontre d’une personne handicapée. Sauf que la personne « valide » qui peut prendre les marches de la sortie du métro n’a en réalité aucun intérêt à ce qui n’y ait pas de rampes pour les handicapéEs. Alors que le capitaliste a un intérêt à exploiter son ouvrier.

Les « intérêts » deviennent des privilèges, ce qui tend à gommer le système d’oppression et à le réduire à des rapports inter-individuels. Pour vaincre les privilèges (si tant est que cela soit possible), la seule sortie possible se fait par un discours et par une nécessaire recherche intellectuelle individuelle. D’ailleurs dans de nombreux réseaux militants on peut à présent entendre : « Va chercher sur Google, ce n’est pas à moi de t’apprendre », comme si l’accès à la culture et à la recherche n’était pas lié aux classes dominantes. Sous couvert de ne surtout pas être un féminisme bourgeois, on construit pourtant un discours élitiste propre à la petite-bourgeoisie, ou ce n’est pas l’expérience qui influe sur la conscience, mais l’apprentissage (et c’est la déconstruction individuelle qui est alors valorisée). 

De plus, avec l’idée de « privilège », il y a l’idée de « quelque chose en trop », et non pas de quelque chose que tout le monde devrait avoir. Souvent le privilège est en réalité un droit dont sont privées de nombreuses personnes dans le système capitaliste. La liberté de circulation pour toutEs est un bon exemple. Il ne sert à rien de reconnaître avoir un privilège en tant que personne ayant une nationalité européenne sur unE sans-papier, mais à tout de se battre avec elles et eux afin d’obtenir des papiers pour touTEs.

Le problème principal c’est qu’on ne regarde plus du côté des dynamiques du système qui opprime, mais du côté de l’individu, pour créer différentes identités multiples, ce qui empêche de construire une lutte collective contre les oppressions puisque presque tout le monde opprime plus ou moins tout le monde. 

Pour un féminisme marxiste 

Il faut essayer de comprendre comment articuler les différents rapports de domination qui semble s’entrecroiser à l’intérieur du système capitaliste. Dans la tradition marxiste on a la notion que ce qui va structurer le capitalisme en tant que système est le rapport d’exploitation entre les classes et donc le rapport de production.

Ce rapport d’exploitation entre les différentes classes est en effet déterminant. Mais en dehors des rapports d’exploitation, il existe différents rapports de domination entre différents groupes sociaux qui ne sont pas des classes sociales. On pourra dire que les éléments qui déterminent une classe sociale sont d’un côté la place dans l’appareil de production et dans les rapports d’exploitation, et de l’autre la vocation à reproduire sa classe en tant que classe. C’est important de fixer cela, parce que ça permet de comprendre aussi notre opposition aux féministes comme Delphy par exemple, qui ont beaucoup théorisé autour des classes d’hommes et classes de femmes.

Ces rapports de dominations peuvent se jouer à plusieurs niveaux et les groupes qui en résultent peuvent varier, néanmoins on nomme « oppression » ce qui est la résultante d’une structure, c’est-à-dire l’organisation des liens de domination entre les individus au sein de la société. Parce que c’est une structure, il n’est pas possible pour les groupes opprimés de sortir de cette oppression. On parle d’oppression spécifique et transversale lorsqu’elle traverse différentes classes sociales bien qu’elle ne percute pas de la même façon les différentes classes sociales. Il y a deux grandes oppressions qui s’imbriquent avec le rapport de classe dans le système capitaliste : l’oppression de genre et le racisme. Ces oppressions existaient avant le capitalisme. Pour l’oppression des femmes, elle existait avant même la formation des classes sociales et donc avant l’apparition de la propriété privée. Pour autant, ces oppressions sont, dans le système capitaliste, indissociables de celui-ci. Ce qui veut dire qu’il est impossible de penser le patriarcat comme un système autonome. On observe d’ailleurs une modification de la cellule familiale entre le féodalisme et le capitalisme : on a donc un passage d’une famille qui est le cœur de la production dans la paysannerie à une famille nucléaire — c’est-à-dire recentrée sur son noyau père-mère-enfants — qui n’est plus que sphère de reproduction. 

Ces oppressions touchent différents groupes à des degrés différents qui peuvent varier dans l’histoire, en fonction du contexte politique, de la zone géographique et du rapport de forces entre les classes. Le caractère d’« étrangeté » est largement variable et subit des flux et des reflux : si l’on pense par exemple aux juifs où à l’immigration italienne et portugaise au XXe siècle. Et il en va de même pour les normes de sexualité. On peut noter qu’être un homme gay blanc et bourgeois à Los Angeles aujourd’hui permet une situation relativement confortable, mais que le gay, blanc, bourgeois est quand même opprimé : l’homophobie est toujours une réalité, il peut se faire agresser dans la rue en raison de son orientation sexuelle. En fonction de la situation politique, son oppression peut s’accentuer si le retour à l’ordre moral et l’offensive réactionnaire deviennent plus forts.

 Les fonctions de ces systèmes d’oppression n’ont absolument pas pour but de diviser la classe ouvrière (c’est la conséquence, le point bonus pour les capitalistes), ces systèmes d’oppressions existaient en dehors de l’existence du système capitaliste. La fonction du patriarcat a pour but essentiel la reproduction à la fois de la force de travail mais aussi de la classe dominante, de l’héritage etc. De plus, ils permettent une surexploitation des personnes opprimées. La justification peut être diverse : essentialisation, naturalisation, justification religieuse, ces critères peuvent être d’ailleurs vus comme positifs ou négatifs. Les divisions s’opèrent selon des critères physiques sur lesquels sont construits des critères sociaux. Ainsi, sur la division des sexes biologiques se fondent des critères sociaux : un genre. Aussi les personnes qui subissent les conséquences du patriarcat est constituent un vaste champ. Ce sont évidemment en premier lieu les femmes, mais aussi toutes celles et ceux qui dévient des normes ayant pour fonction de perpétuer la reproduction de la force de travail et donc la déviation à la norme hétérosexuelle : les personnes LGBTI.

Ces divisions sont des catégorisations sur lesquelles se fonde l’identité. L’identité au contraire de ce que tente de le faire croire la pensée post-moderne en vogue actuellement, n’est pas un choix. Elle peut éventuellement être une réaction par rapport au système, dans la construction d’une identité politique de l’opprimée, et c’est en ce sens qu’elle est progressiste car il s’agit de se réapproprier une identité construite par l’oppression afin de combattre ce système. 

La bourgeoise est-elle une femme ? 

Aujourd’hui, nous avons une théorie qui permet de penser les articulations entre classe et oppression et dont nous parlons beaucoup en ce moment puisqu’elle est au cœur de la question de la grève des femmes : la théorie de la reproduction sociale9.

Mais une question autour de la grève se pose (et de manière générale sur les femmes en tant que groupe subissant une oppression) qui pourrait se résumer par : faut-il lutter avec les femmes bourgeoises ? 

Sans répondre à cette question, qui est une question fort conjoncturelle qui dépend du cadre de front unique et de l’objectif, je voudrais mettre en lumière deux éléments importants. 

Premièrement, si les féministes matérialistes ont analysé l’existence de classes d’hommes et de classes de femmes, c’est bien parce que dans les années pré-1970, il y avait des conditions d’existence similaires entre les femmes : celle du manque d’autonomie. Aujourd’hui, une femme bourgeoise a accès à une autonomie quasi-totale : elles ont accès à leur héritage, peuvent être patronnes et exploiter d’autres femmes sans l’intermédiaire d’un homme, pour la première fois dans l’histoire du capitalisme. Ce qui change drastiquement les conditions d’existence. Surtout quand l’on sait que c’est précisément l’accès à l’autonomie financière qui est un des frein pour sortir d’une situation de violence par exemple. 

Deuxièmement, la grève des femmes ne peut plus se faire sur la revendication à travail égal, salaire égal, quand on sait qu'il y a des écarts de salaires encore plus grands à niveau de diplômes égal, certes chez les cadres mais aussi (et c’est beaucoup moins mis en avant) pour les catégories non-diplômées, à cause des temps partiels et de la précarité10.

À partir de ces deux remarques, il ne s’agit pas de nier que l’oppression des femmes existerait dans les classes sociales bourgeoises ou petite-bourgeoises – comme dit précédemment, la nécessité de reproduction, de transmission de l’héritage est nécessaire au système capitaliste – mais de comprendre comment elle impacte plus fortement et de manière totalement différente les femmes prolétaires. En cela, la grève des femmes comme une grève de la production et de la reproduction doit mettre en avant l’égalité salariale certes, mais aussi l’augmentation massive des salaires pour l’ensemble de la classe ouvrière, la question des conditions de travail, la diminution du temps de travail pour touTEs sans diminution des salaires, l’augmentation du temps de congé parental, etc.

Quelles conséquences dans la pratique ? 

Le débat sur identités et classes a des difficultés à émerger en France, et il y a plusieurs raisons à cela : la mainmise des féministes matérialistes dans la production théorique, l’influence de la pensée foucaldienne dans les milieux LGBTI, mais on ne le dira sans doute jamais assez, la première raison est la défaite des luttes ouvrières ces dernières années et les conséquences que cela a eu sur le prolétariat — que ce soit en terme d’organisation collective ou en terme d’organisation de la production par le capitalisme. 

L’intersectionnalité paraît un bon descriptif et à bien des égards elle l’est, mais dans la pratique le refus de voir dans la classe le paradigme déterminant empêche de reconstruire un féminisme qui soit à la hauteur des enjeux de la période : à la fois un féminisme marxiste et de classe qui se préoccupe des questions des violences comme des luttes des plus précaires, et à la fois une conscience de classe permettant un mouvement d’ensemble pour renverser le rapport de force défavorable. Cette rentrée 2019 peut permettre de modifier la tendance. En effet, on voit émerger de façon simultanée la bataille des retraites et la mobilisation contre les violences et les féminicides, avec la perspective de la grève du 8 mars à venir.

Mim Effe

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