Exposition : « Pierre Bonnard. Peindre l’Arcadie »

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Jusqu’au 19 juillet au musée d’Orsay
Une exposition exceptionnelle, d’un (grand) peintre qui a tracé obstinément pendant plus de 50 ans, fin xixe début xxe, son sillon figuratif singulier et paradoxal, fidèle à une constante fureur de peindre.

Un peintre à part : admirateur à la fois des couleurs de Gauguin et des aplats de Hiroshige, il est le « Nabi japonard » au côté notamment de son ami Vuillard mais reste néanmoins à l’écart des mouvements d’avant-garde, préférant faire œuvre originale et solitaire, ce qui ne l’empêche pas de fréquenter Monet en Normandie et surtout Matisse au Canet, et de partager une réelle connivence artistique avec les jardins naturels de l’un et les fenêtres ouvertes sur le paysage de l’autre.
Une peinture d’une modernité éblouissante, dynamitant par la couleur la vision de la lumière et de l’espace, reconnue par Matisse et plus tard par des Rothko, Diebenkorn, et bien d’autres.
La couleur est essentielle : couleurs vives souvent pures, primaires et complémentaires sans souci de réalisme, parfois à la limite de l’abstraction ; la profondeur créée exclusivement par le contraste des couleurs et non par la différence de valeur ; l’inversion inhabituelle des couleurs, les froides en premier plan ; et surtout ses jaunes de cadmium éclatants et ses violets de cobalt envoûtants devenues sa marque de fabrique.
La composition, forte, est surprenante : éclatement du sujet multipliant les points de focalisation ; relèvement des fonds supprimant la perspective, ajoutant à l’ambiguïté entre intérieur et extérieur, le paysage étant dans le même plan que la porte ou la fenêtre ; imbrication de la forme et du fond créant une subtile vibration, la lumière glissant de l’une à l’autre rendant les contours insaisissables ; cadrage photographique insolite d’images tronquées, reflets dans l’eau, dans les miroirs, jeu constant entre le montré et le caché.

Hors de son temps
La création est un long processus de maturation : des photos instantanées et croquis dessinés et annotés, au travail en atelier en grande partie de mémoire afin de préserver l’émotion originelle, aux constantes reprises parfois plusieurs années après la vente.
La thématique est limitée à des sujets domestiques et intimes, presque intemporels, issus d’un environnement immédiat dont il explore inlassablement l’ambiguïté, entre sérénité apparente et tension, entre retenue et vivacité : les intérieurs bourgeois et la réalité domestique banale ; le paysage, jardin naturel ou échappées visuelles ; l’autoportrait introspectif ; le corps et sa nudité, la femme (la sienne, Marthe) austère ou sensuelle ; l’obsession du bain, comme le montre aussi actuellement l’exposition « La toilette, naissance de l’intime » au musée Marmottan.
Un peintre hors de son temps en retrait de la vie sociale et politique, ce qui lui a été longtemps reproché. Longtemps boudé comme « peintre du bonheur » bourgeois et décoratif par ceux qui ne savent pas voir cette fausse sérénité émanant de ses intérieurs bourgeois à la manière de Marcel Proust, la retenue et le non-dit, la solitude voire l’enfermement qu’évoquent la présence trouble de Marthe, l’angoisse des magnifiques autoportraits tourmentés au crayon et gouache.
Rien de spécialement bourgeois dans sa quête d’Arcadie, cette méditation philosophique à laquelle il nous invite : une simple fenêtre ouvrant sur un jardin, l’ombre d’une femme, une flaque de soleil ? À vérifier aussi au musée Bonnard au Canet.

Ugo Clerico

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