Exposition : « Markus Lüpertz, une rétrospective »

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Jusqu’au 19 juillet au MAM, Musée d’Art moderne de Paris. Enfin une rétrospective en France de ce grand peintre, sculpteur, poète et écrivain contemporain qui dérange depuis 50 ans, dandy provocateur, trop simplement qualifié de post-expressionniste allemand. 

Expressionniste certes, mais il est proche à la fois du Bad Painting, de la Figuration libre, de la Trans-Avant-Garde ou des Nouveaux Fauves. 
Allemand oui, mais né en Bohème, il a grandi dans l’Allemagne de l’après-guerre. Il est un des premiers, avec Baselitz et Richter, à avoir abordé ce sujet dans sa série Motifs allemands, où l’iconographie militaire, uniformes, casquettes d’officiers, etc. est systématiquement mise en résonance formelle avec d’autres objets « idéologiquement amorphes » : moules à gâteaux, coquilles d’escargots. Déjà le dépassement du motif hors du contexte qu’il développe dans ses « séries » successives.
Tout d’abord dans ses Peintures dithyrambiques, terme hommage à Nietzsche, où il manifeste la joie de peindre à la détrempe de grands formats en aplats très colorés ; des objets ou détails hors d’échelle, sans volume ni profondeur, et utilisés pour leurs seules qualités plastiques, « la forme est devenue le motif lui-même » ; des formes simplifiées sorties de tout contexte : tentes, poteaux, épis de blé, casques (déjà), qui intriguent et « poussent l’objet vers sa monumentalité ».
Incomprise à l’époque, sa peinture provocatrice, pourtant bien dans la mouvance intellectuelle des années 70-80 et des réflexions sémiologiques d’un Roland Barthes, brouille la lecture univoque, et introduit une tension ambiguë entre le signifiant et le signifié.
 
Un peintre « classique » ?
Convaincu du rôle essentiel de l’art, Markus Lüpertz est fidèle à la peinture comme média, y compris quand ses grandes sculptures colorées expressionnistes « dépeuplent » sa peinture et la prolongent, à la peinture comme posture : pour lui « Marcel Duchamp n’a pas eu la peau d’Henri Matisse », sa référence absolue.
Suivent 50 ans de « séries » empreintes de culture antique et européenne et d’une iconographie symbolique récurrente, où le sujet devient objet, où il introduit l’invraisemblance et le contresens : Nus de dos, revisite les postures contrapposto de la statuaire classique, morcelle les corps et les juxtapose avec des objets hétéroclites, montre la face cachée, l’absence plutôt que la présence. Hommes sans femmes. Parsifal selon Wagner ou Congo explorent les limites de l’abstraction. Le sourire mycénien du Kouros archaïque désigne un objet intemporel, la grisaille de la Guerre une allégorie universelle. D’après Poussin réinterprète les classiques en ne gardant que quelques éléments structurants, un bras, une jambe…
Arcadies 2013-2015, l’innocence de la peinture... C’est par cette série, la plus récente, que commence la rétrospective à rebours de Markus Lüpertz, par ces toiles et sculptures d’une grande force. Étrange rapprochement thématique : là où l’expo Bonnard se termine un peu fadement sur ce même thème, Markus Lüpertz y trouve une sérénité, une plénitude, un aboutissement. Après le corps morcelé, le sujet morcelé : des personnages mythologiques juxtaposés dans un paysage intemporel, collage de l’antique et du présent dans un flottement allégorique. Et toujours ces décalages perturbants : échelle insolite, iconographie « à contre-sens », sujets traités comme une série de métaphores, mystère de la forme, expressivité de la couleur, dépassement du motif.
L’alpha et l’oméga de la peinture.
 
Ugo Clerico

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