Essai : Marx [mode d’emploi] de Daniel Bensaïd

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

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La Découverte, 2014, 9 euros
Les éditions La Découverte ont pris l’excellente initiative de rééditer cet ouvrage initialement publié en 2009. La visée du livre est résumée dans la dernière phrase de l’introduction : « Tout à la fois introduction récréative à une œuvre, aide-mémoire, trousse à outils pour penser et agir, il souhaite contribuer, à l’approche de grandes turbulences et d’épreuves à l’issue incertaine, à affûter à nouveau nos faucilles et nos marteaux »...

Les « grandes turbulences », nous sommes en plein dedans : guerre, terrorisme, agonie de la « gauche » historique... C’est donc une raison de lire ce livre, foisonnant malgré son format réduit (209 pages illustrées par des dessins de Charb).
On y trouvera les étapes essentielles de l’itinéraire de Marx et de son compère Engels. Concernant Marx, on retiendra ici d’abord la rencontre à Paris avec le prolétariat concret (les ouvriers du faubourg Saint-­Antoine) qui renforce la consistance d’un communisme qui, au début des années 1840, est encore, pour reprendre les termes de Daniel Bensaïd, « une idée philosophique, un spectre sans corps ni chair ». Ensuite la Commune de Paris qui fournit la forme politique de l’émancipation (à propos de la dictature du prolétariat, Daniel Bensaïd, rappelle qu’au 19e siècle, le terme « dictature » évoque l’institution romaine d’un pouvoir d’exception destiné à faire face à une situation d’urgence et s’oppose à l’arbitraire de la tyrannie).
Les idées fusent dans ce livre, dont l’aspect pédagogique souffre parfois d’une tendance de l’auteur à une ivresse des références (ainsi que d’un certain manque de travail de l’éditeur initial). Mais les développements sur le Manifeste (chapitre 4), la plus-value (chapitre 8), et les crises économiques (chapitre 9) sont d’une limpidité qui peut permettre leur utilisation directe dans des modules de formation.

« Notre monde n’est pas réformable par retouches »...
On trouvera aussi des développements essentiels sur Marx et le productivisme (« ni un ange vert ni un démon productiviste »). Pour ce qui est de l’organisation politique, le livre revient sur les rapports entre le parti et la classe, et rappelle que Marx et Engels ont été des « intermittents du parti », mais que la problématique en la matière a été renouvelée par Lénine qui s’opposait à la confusion du parti et de la classe et dont l’apport est essentiel.
Daniel Bensaïd souligne l’importance de « l’incertitude de l’événement », à partir de la formule de Marx sur la révolution de 1848 en France : « Toute révolution a besoin d’une question de banquet », allusion au débordement populaire de la campagne de banquets lancée par les partisans du suffrage universel. Toute révolution se cristallise dans un premier temps autour d’une injustice singulière, d’un scandale, d’une provocation... Un des derniers exemples, postérieur au décès de Daniel, étant la révolution tunisienne avec la mort d’un jeune vendeur de fruits et légumes ambulant, Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010.
Dans son chapitre de conclusion est souligné le lien nécessaire entre un marxisme, dégagé de la « sacralisation bureaucratique » et des orthodoxies réductrices, avec la pratique : « être fidèle à son message critique, c’est continuer à juger que notre monde de concurrence et de guerre de tous contre tous n’est pas réformable par retouches, qu’il faut le renverser et que l’urgence en est plus grande que jamais ».

Henri Wilno

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