Essai en débat : émanciper le travail, Bernard Friot

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Éditions La Dispute, 2014, 10 euros
Après l’Enjeu des retraites (2010) et l’Enjeu du salaire (2012), Bernard Friot conclut sa trilogie sur le statut politique du producteur par ce livre d’entretiens avec Patrick Zech, animateur de Réseau Salariat à Liège.
Bernard Friot veut nous montrer comment les luttes sociales depuis 1945 ont mis face à face deux définitions du travail et de sa valeur : celle des capitalistes et celle des travailleurs, et comment la logique de la socialisation du travail et la reconnaissance du salaire à vie peut permettre d’aller vers une rupture avec le capitalisme.
La lecture de Bernard Friot peut donner lieu à différents points de vue. En voilà deux.

La série d’entretiens publiés par Friot sous le titre Émanciper le travail constitue une bonne synthèse pour découvrir pour la première fois sa réflexion sur le travail et le salaire. Pour celles et ceux qui connaissent ses ouvrages précédents, ce nouveau livre précise l’argumentation et répond de manière brève aux critiques qui sont souvent faites à l’auteur.
à un moment où beaucoup d’intellectuels, même à « gauche de la gauche », n’ont d’autre horizon que la régulation du capitalisme, Friot s’efforce de tracer une voie pour rompre avec celui-ci en poussant jusqu’au bout la logique de grandes conquêtes sociales du siècle dernier. Les anticapitalistes ne peuvent donc qu’être intéressés par une telle discussion, qui renouvelle le débat sur la stratégie de rupture avec le capitalisme.
Nous partageons avec Bernard Friot le souci de s’appuyer sur les acquis sociaux déjà existants pour en développer le potentiel subversif (ce qu’il appelle le « déjà là émancipateur »). Toutefois sa perspective de « révolution par le salaire » soulève de nombreuses questions qui touchent tant à son analyse du capitalisme qu’à la stratégie pour révolutionner la société. On ne peut ici qu’en énumérer, très schématiquement, les principales.
Peut-on réduire le mode de production capitaliste et ses lois de fonctionnement à une « convention capitaliste du travail » et à une « pratique capitaliste de la valeur » qui pourrait être subvertie par une autre « pratique de la valeur », en poussant à leur ultime logique des institutions telles que les conventions collectives, le statut de la fonction publique, la Sécurité sociale ?
Est-il possible de développer, au-delà de certaines limites, de telles institutions dans le cadre du capitalisme sans que la classe dominante ne réagisse et que n’ait lieu un affrontement se terminant soit par la défaite des salariéEs (et de leurs institutions), soit par la conquête du pouvoir par la classe des salariéEs ?
Un riche débat à poursuivre sur la transition au socialisme et le socialisme que nous voulons.

J.C. Delavigne

 


Le premier apport de ce livre est de dénaturaliser la pratique capitaliste du travail. Une grande partie de la population a intériorisé l’existence des institutions capitalistes, au point de les rendre naturelles. On nous apprend dès le plus jeune âge à nous vendre sur un « marché du travail ». Puis, quand nous occupons un emploi sur ce marché, nous travaillons aux conditions des « propriétaires lucratifs », sans jamais décider de ce que nous produisons. Non, bien sûr, tout cela n’est pas naturel. Et surtout, comme le montre Bernard Friot, des institutions alternatives ont ouvert la voie à son dépassement...
La première institution sur laquelle s’appuie Friot est la « cotisation sociale ». Celle-ci reconnaît par exemple le travail des soignants sans passer par le capital. Elle a aussi prouvé son efficacité en matière d’investissement, comme par exemple pour le financement des Centres hospitaliers universitaires (CHU) dans les années 1960.
La seconde institution que met en avant Friot est la « qualification personnelle » : les fonctionnaires disposent d’un salaire basé sur leur qualification personnelle et non sur la qualification du poste occupé. Ce « salaire à vie » les pose comme producteurs de richesses et non comme demandeurs d’emploi sur un marché du travail.
Dans ce livre, Bernard Friot nous invite à nous interroger sur certaines revendications fréquentes au sein de la gauche. Prenons la « révolution fiscale » : souhaitons-nous une meilleure répartition de la valeur capitaliste ou exigeons-nous une définition alternative de la valeur ? Sommes-nous des êtres de besoins réclamant du pouvoir d’achat, seul pouvoir qui nous est concédé, ou sommes-nous les véritables producteurs des richesses ?
Prenons le « plein emploi », revendication en échec depuis quarante ans : faut-il encore aujourd’hui le revendiquer, tout en connaissant les dégâts sociaux et environnementaux qu’il engendre ? Ou ne faut-il pas plutôt insister sur la suppression de la propriété lucrative des entreprises et réfléchir à ce que pourraient être une « copropriété d’usage » et un « salaire à vie » ?

Adrien Ferrat

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