Violence patronale, répression syndicale, ça se passe comme ça chez McDonald’s !

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Perché en haut de la ville, au milieu des « quartiers nord », un McDonald’s. Pour les habitantEs, il porte autant de noms que les quartiers qui l’entourent. Il est tour à tour le McDo Saint-Barthélemy, le McDo Sainte-Marthe ou le McDo Picon-Buisserine, des quartiers atteignant parmi les plus hauts taux de chômage du pays. Malgré ses multiples appellations, ce McDo est pourtant unique. Unique comme l’est la lutte de ses salariés et de ceux des cinq autres McDonald’s faisant partie de la même unité économique et sociale, l’UES MUR (370 salariéEs). C’est l’histoire particulière d’une lutte ouvrière dans les quartiers populaires.

C’est d’abord la lutte de « petits salariéEs », comme ils s’appellent eux-mêmes, contre un géant mondial. Quatrième employeur de la planète, McDonald’s réalise une part non négligeable de son chiffre d’affaires en France, c’est-à-dire 5 milliards d’euros, deuxième marché plus profitable derrière les États-Unis, grâce à 80 000 salariéEs surexploités et sous-payés. Premier employeur des jeunes, McDo France et son PDG M. Trabelsi se gargarisent d’employer 80% de leurs salariéEs en CDI. Ce n’est pas difficile à comprendre, la plupart des salariéEs ne tiennent pas longtemps à McDo. Horaires coupés et décalés incompatibles avec une vie de famille, contrats à temps partiel imposé et, de toute façon, la pression est souvent mise aux salariéEs qui s’installeraient trop longtemps dans ce travail pour les faire démissionner. UnE salariéE qui reste, c’est unE salariéE qui risque de trop s’intéresser à ses conditions de travail. C’est justement ce qui s’est passé au sein de l’UES MUR où, en moyenne, les salariéEs sont là depuis 5,7 ans. « Pour des salariés de la métallurgie, c’est peut-être peu, mais pour des salariés de McDonald’s, c’est énorme », explique Ralph Blindauer, avocat des salariéEs en lutte. CertainEs travailleursE sont là depuis 15 ou 20 ans et, au fil du temps, ils et elles ont réclamé des améliorations de leurs conditions de travail. En 2005 leur lutte leur permet d'obtenir un treizième mois, puis, en 2012, une grève s’étend dans les McDonald’s de la région. Les salariéEs bloquent une plate-forme d’approvisionnement de 215 restaurants et en paralysent complètement 70. Ainsi, de grèves multiples en blocage de livraisons, ils continuent d'arracher des droits. Beaucoup trop aux yeux de la multinationale qui n’a aujourd’hui qu’une idée en tête, décapiter ce groupe de salariés combattif pour lui reprendre un à un ses acquis sociaux. Un treizième mois dès 12 mois d’ancienneté, une mutuelle payée de 90 à 95% par l’employeur et une prime d’intéressement aux bénéfices, c’est trop pour McDo, car, à McDo, venez comme vous êtes, tant que c’est sans syndicat et sans revendications ! 

 

Un restaurant devenu relais d’une action sociale

Ainsi, dès décembre 2017, des bruits courent au sein de l’UES MUR. On parle de fermeture ou de vente mais le franchisé, M. Brochiero, nie en bloc. Les mensonges ne durent pas longtemps, car le 7 mai 2018, il présente un plan unique pour l’avenir des six restaurants. Celui de Saint-Barthélemy sera vendu et transformé en restaurant asiatique halal sous l’égide de la chaîne Hali Food ; les cinq autres seront cédés à M. Abbassi, franchisé de plusieurs McDonald’s dans la région marseillaise. M. Abbassi est déjà connu des salariéEs, il a fait sa réputation à coup de management musclé et crapuleux. Au premier coup d’œil, les salariéEs lisent juste dans le projet de revente à Hali Food : il ne s’agit que d’un plan de licenciement grossièrement déguisé. Le projet Hali Food est inéluctablement voué au dépôt de bilan. Pourtant, la direction ne veut rien entendre et rien répondre aux questions légitimes des salariés. Pour sauver leur emploi et affirmer leur dignité, les salariéEs du McDo Saint-Barthélemy engagent une lutte qui devient l’incarnation de la solidarité dont ils et elles ont toujours fait preuve. En effet, depuis plusieurs années, ils et elles ont transformé ce restaurant, affilié à la multinationale la plus emblématique du capitalisme mondialisé, en relais d’une action sociale. Les habitantEs en témoignent. Ici, il n’y a pas de parc pour enfants, le minuscule centre commercial a été fermé, passé 20 h 20, plus un bus en direction du centre-ville, il ne reste comme espace que le terrain de jeux de Ronald McDonald’s. Pour faciliter l’intégration des jeunes en sortie de prison, il n’est pas rare d’embaucher pour faciliter la liberté surveillée et écourter l’enfermement carcéral. Quand il faut faire preuve de solidarité pour faire face à des impossibilités de paiement de loyer, c’est dans le restaurant qu’on se retrouve pour collecter de quoi faire face aux coups durs. Chacun se serre les coudes et, au sein même du McDonald’s, les salariéEs ont souvent un rôle fondamental dans leur famille. Un tiers des salariéEs font partie de familles monoparentales et assurent parfois le seul salaire de la famille. 

 

Pas de course à l’hégémonie syndicale

Alors, pour sauver leur emploi et l’avenir du restaurant, les salariéEs s’organisent et le quartier rapplique pour exprimer sa solidarité. Ici, pas de course à l’hégémonie syndicale. L’intersyndicale représente toutes celles et tous ceux qui se préoccupent de cet avenir. De la CFDT à Solidaires en passant par FO ou l'UNSA, seule la lutte des salariéEs, syndiqués ou pas, compte. Nous sommes loin des grandes centrales et de leurs directions. On voit le syndicat comme un outil, à utiliser au mieux. Il n’y aura pas une seule fois où l’un d’entre eux cherchera à tirer la couverture à son syndicat. Ainsi, pendant l’été, on dort parfois dans le McDo, on se douche au jet d’eau dans la cour, le restaurant est bloqué et les salariéEs continuent de ne rien lâcher. En même temps leur avocat conteste le projet de reprise et attaque pour « escroquerie en bande organisée ». En effet, le repreneur du restaurant de Saint-Barthélemy et de ses 77 salariéEs, qui doit remplacer le McDo par un fast food asiatique halal, est M. Boulkout. Il est âgé de plus de 70 ans, retraité de sa petite entreprise et déclare 8 500 euros de revenu par an ! L’escroquerie est si mal déguisée que la justice donne raison aux salariéEs et interdit la vente pour « insuffisance grossière des moyens humains, financiers et matériels ». Elle reconnaît aussi une collusion entre les différents protagonistes de ce plan unique de reprise (les deux franchisés, McDo France, M. Boulkout). Les journaux locaux titrent « Victoire des salariés » et le New York Times ne tarde pas à faire sa « Une » à ce sujet. Victoire, c’est vrai : les salariéEs ont fait plier le géant mondial du fast food et leur histoire commence à faire le tour du monde ! Ils tissent maintenant des liens avec les salariéEs de McDo en Europe et se rendent à Londres pour les rencontrer. Ils échangent par visioconférence avec les travailleurEs étatsuniens qui confirment leur volonté d’une solidarité internationale et qui concluent : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Mais leur victoire ne saurait se contenter de cette décision de justice, car il faut une autre solution pour ce McDo dont le franchisé veut se séparer. Une proposition est faite par M. Abbassi. Mais cette solution est loin d’en être une.

 

« Soit il s’en va, soit on vire tous les salariés »

Dans la même veine que le projet Hali Food, M. Abbassi reprend déjà les cinq autres McDo de l’UES MUR pour faire tomber acquis sociaux et syndicalistes ou salariéEs combattifs. En reprenant, en plus, celui de Saint-Barthélemy, il s’attaque à un gros morceau, car c’est dans ce restaurant que travaille Kamel Guémari qui incarne depuis longtemps la combattivité et l’intégrité de ces salariéEs. On lui a proposé, comme à d’autres qui l’ont confirmé, des sommes astronomiques pour le pousser au départ. Mais 700 000 euros n’achètent pas le combat d’un homme qui se bat pour un monde plus juste, engagé dans son quartier, dans son restaurant et dans l’UES MUR depuis trop longtemps. M. Abbassi et McDo France vont tout faire pour le faire taire, lui et toutes celles et ceux qui se battent. Il ne faudra que quelques semaines pour entendre M. Abbassi l’avouer et menacer : « Soit il s’en va, soit on vire tous les salariés. » Et pour couper toute solidarité, pour faire taire tout un chacun, M. Abbassi emploie les moyens qui font sa réputation, ceux des voyous et de la mafia. Depuis le projet de reprise par M. Abbassi, les salariéEs, syndicalistes en tête, font face aux filatures, aux menaces, aux passages à tabac, voire aux menaces à l’arme à feu. Des agents de sécurité apparaissent, parfois plus nombreux que les salariéEs des McDo. On doute parfois des contrats de travail et de l’existence de l’entreprise qui les emploie. Ils vont dans les cuisines et y sèment un climat terrorisant. Des salariéEs témoignent, vont faire attester de leurs blessures à l’hôpital, filment les menaces et les coups, craquent et certainEs finiront par tenter de mettre fin à leurs jours dans leur lieu de travail. Ils et elles ont fait face à tout, tout ce qu’on peut utiliser de pire contre les luttes ouvrières. 

Le patron, qui ne parvenait pas éteindre la contestation malgré les coups et les menaces, a même exigé de jeunes salariéEs de son UES qu’il se rassemblent banderoles et mégaphone à la main, pour tenir tête au rassemblement des salariés en lutte de l’UES MUR. À la veille du procès du 18 octobre, M. Abbassi se serait bien arrangé d’une bagarre pour faire croire à la violence de ces salariés issus des quartiers nord. Mais rien n’y fait, rien de dérange la ligne politique et de conduite des salariéEs en lutte. Mégaphone contre mégaphone ils ont inlassablement répété que rien n’était destiné contre les salariéEs, que touTEs faisaient partie de la même classe sociale et que touTEs se devaient d’être camarades ouvriers. Leur ténacité avait trop pris l’habitude de payer. Voilà les barbouzes et les chefs en panique, face à des salariéEs qui, au lieu de se cogner, s’étaient mis à discuter. 

Indifférence des pouvoirs publics

Pour les salariés de l’UES MUR il n’est pas envisageable de poursuivre ce projet de reprise par un patron-voyou. Ils réclament que la justice annule l’autorisation de cette vente et ils souhaitent un autre repreneur qui ne met personne à la porte, pas même les syndicalistes !

La lutte est dure, car le patron bafoue allègrement les droits les plus élémentaires dans l’indifférence des pouvoirs publics. Pourtant, la défaite n’est pas envisageable. D’abord, parce que les travailleurs du McDo ont déjà beaucoup gagné à faire perdre un peu le géant McDonald’s. Ensuite, parce que cette lutte restera une expérience fondamentale pour des centaines de salariéEs et d’habitantEs des quartiers nord de Marseille et de la région. Enfin, parce que la lutte est loin d’être terminée. En effet, même si elle connait ses difficultés, en raison de la longueur du combat et la violence de ses adversaires, elle trouve un autre élan dans le contexte et l’engagement de ses militantEs dans les luttes de la ville et du moment. Ils et elles étaient nombreux à défiler lors des manifestations qui ont suivi le drame des effondrements des immeubles de Noailles et qui ont rassemblé plus de 10 000 MarseillaisES. Leur engagement y est important, car il est celui de tous les quartiers populaires du centre au nord de la ville. Ainsi, les salariéEs de McDo poursuivent leur indéfectible volonté de construire une convergence des luttes. Avec les travailleurEs des différents McDo de France, ils défilaient devant le siège national au cri de « Paris, Marseille, même combat ! ». Ils gardent aussi bien en tête que la convergence devra être celle de touTEs les travailleurEs avec ou sans emploi, des grandes industries, des précaires et des quartiers populaires. Ils tissent des liens avec les salariéEs du commerce, les postierEs du 92, des anciens Goodyear, la Confédération paysanne et le Collectif « Justice pour Adama ». Ensemble ils et elles ont rejoint les Gilets jaunes, car le plus important, disent-ils, c’est de se réunir et de se battre tous ensemble. Et ils et elles comptent bien y retourner. À ceux qui pensent que ces groupes rassemblent aussi des racistes, Kamel répond « On va les convaincre », parce que c’est en y allant et en luttant ensemble que ces divisions seront dépassées, dans une bataille pour l’intérêt collectif de tous ceux et de toutes celles qui ont intérêt à changer cette société. Parce qu’il est urgent de converger, ils et elles promettent de ne rien lâcher !

Marthe Bonifay

 

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