« La loi travail n’est pas encore mise à la poubelle, mais le réveil de combativité qu’elle a engendré a été une bouffée d’oxygène »

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

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Entretien. La mobilisation contre la loi travail peine à s’ancrer dans le secteur privé. Florent du centre technique Renault à Lardy (1 200 « Renault » et 1 000 « extérieurs») et Bertrand de PSA à Mulhouse, tous deux militants de la CGT et du NPA, nous donnent quelques éléments d’explication.

Comment s’est engagée la mobilisation contre la loi travail dans vos entreprises ?

Bertrand : Depuis 2013, les salariéEs subissent un accord de compétitivité censé sauver le groupe PSA de la faillite. Il s’est traduit par le blocage des salaires pour 3 ans, la mise en place d’un compteur de modulation des heures supplémentaires ou des journées chômées, des samedis ou dimanches quasi gratuits, des rallongements d’horaires en cas de pannes, de nombreuses primes ou majorations rabotées ou supprimées et des RTT supprimées.

Alors qu’après la fermeture de l’usine d’Aulnay, la direction s’était engagée à ne pas fermer de sites pendant trois ans, elle a supprimé 18 000 emplois, dont 1 400 sur le site de Mulhouse.

Après une succession de journées chômées, c’est, depuis des mois, la majorité des samedis, les jours fériés travaillés, les journées et les nuits rallongées. La mise en place d’une équipe samedi-dimanche avec des amplitudes horaires de 12 heures, composée à 90 % d’intérimaires qui ne restent pas du fait des cadences, du nombre d’heures avec des salaires trop bas...

Sur les chaînes de montage, chaque mois, des postes sont supprimés, alors que le nombre de véhicules à l’heure est passé de 50 à 52. Les accidents de travail se multiplient, notamment chez les intérimaires qui tiennent les postes les plus pénibles. Les embauchés de plus en plus vieillissants peinent à tenir les rythmes et les charges de travail. La suppression des postes adaptés, pour ceux de plus en plus nombreux qui ont des lésions dues au travail, fait qu’ils ne se font pas prier pour prendre un plan de départ.

Florent : Pour les salariéEs qui ont un contrat Renault, c’est sur la flexibilisation du temps de travail, de la casse potentielle des 35 heures à coup de chantage à l’emploi, que les craintes sont les plus fortes.

Pour les salariéEs des entreprises sous-traitantes, s’y ajoutent les craintes liées à la facilitation des licenciements économiques ou aux moindres indemnités en cas de licenciement abusif. Au début de la mobilisation, certains salariéEs sous-traitants se sont saisis des appels à la grève pour protester contre la hausse de leur charge de travail et le manque de moyens et de formation.

Dès le début du mouvement, on a senti un changement d’atmosphère, surtout après les sales coups subis depuis des années, notamment l’accord de compétitivité Renault de 2013 (8 000 départs sur le groupe et blocage des salaires). Les manifestations contre la loi travail ont permis de remobiliser au moins le noyau militant, de rassembler dans un cortège plus large que ce noyau militant lors de la manif du 31 mars. Nous avons perturbé la visite d’El Khomri venu présenter les chiffres du chômage dans un centre AFPA. Mais l’élargissement reste insuffisant malgré les nombreuses marques de sympathie à destination de ceux qui vont aux manifs.

Avec l’entrée en grève des raffineurs, l’état d’esprit s’est réchauffé. Vendredi dernier à 6 heures, nous sommes allés mettre une grande banderole contre la loi travail sur un pont au-dessus de la N20.

Bertrand : C’est dans notre contexte déjà difficile que l’on a appris les mesures de ce qu’ils appellent la loi travail. Tout le monde a compris que nos vies allaient se dégrader. Les discussions, c’était : « si ça passe, on est mort ! ». Dans chaque secteur, des discussions et des prises de parole ont été organisées pour expliquer la situation et tenter de mobiliser. Plusieurs centaines de travailleurs ont débrayé ou manifesté dans les cortèges syndicaux lors des premières manifestations des 9 et 31 mars. Dans les secteurs les plus mobilisés, comme à l’habillage portes du montage, les grévistes ont réussi à entraîner plusieurs intérimaires dans les manifestations et les débrayages.

Quels obstacles, quelles réticences, au développement de la lutte ?

Florent : La prise de conscience de la nocivité de cette loi est largement partagée. Mais entre ceux qui pensent qu’on ne fera pas plier le gouvernement et ceux qui pensent qu’une telle loi « ne pourra quand même pas passer », il y a fort à faire. D’autant que l’idée que dans un centre d’ingénierie, nous pourrions aussi mettre un sacré bazar dans les plans de la direction en nous mettant en grève, a du mal à se répandre. Pourtant, les délais, toujours plus courts, qu’on nous impose, démontrent que le blocage d’activités névralgiques du site aurait des conséquences importantes pour la direction. Sans parler des problèmes de dépollution des moteurs qui augmentent fortement la charge de travail et sur lesquels la pression est forte.

Autre problème, le fait que les salariéEs sous-traitants subissent d’énormes pressions, menaces de mutation ou de mise de fait à la porte, pour les plus revendicatifs.

Dans l’ensemble, ce qu’on a pu faire n’a pas été initié par le haut mais construit à la base : ainsi un cortège « automobile » dans certaines manifs (avec Renault-Flins, PSA-Poissy et  PSA-Saint-Ouen), cela au lieu de défiler département par département... Avec aussi des échanges directs de militants à militants (avec Renault-Cléon notamment). On reste en contact et on attend de se transmettre les infos… de grève !

Bertrand : Très vite, la stratégie syndicale a déçu de nombreux salariéEs et syndicalistes, ce qui a contribué à la désertification des cortèges et manifestations nationales. Ce qui ne veut pas dire que les salariéEs adhèrent au discours ambiant visant à décrédibiliser le mouvement, bien au contraire.

Et la suite ?

Florent : La loi travail n’est pas encore mise à la poubelle, mais le réveil de combativité qu’elle a engendré a été une bouffée d’oxygène après des mois où les discussions avec les collègues tournaient autour des attentats ou du FN ! La mobilisation est restée jusque-là limitée sur notre site. Mais le caractère général de la lutte est une bonne occasion de rompre les isolements et le corporatisme qui peut exister entre salariéEs Renault et salariéEs des dizaines d’entreprises sous-traitantes travaillant sur le site.

L’élargissement des grèves pourrait convaincre que le retrait de la loi est possible, car nombre de salariéEs sont opposés à la loi et hésitent encore à rentrer dans l’action. Pourtant, le temps est compté car personne ne sait où en seront, d’ici la manifestation du 14 juin, les grèves des principaux secteurs en mouvement. Dans les raffineries en lutte depuis le week-end des 21-22 mai et surtout chez les cheminotEs où les centrales syndicales se sont tant ingéniées, depuis le 9 avril dernier, à étaler le mouvement...

Bertrand : Ce qu’il y a de sûr, c’est que tant que la lutte contre la loi travail continue, ça nous aide à maintenir la pression sur le nouvel accord de compétitivité et que notre lutte renforce et s’additionne à celle contre la loi travail, à celles des des cheminots, des raffineurs, éboueurs, pilotes, dockers et autres, pour aller vers une généralisation des grèves, une véritable grève générale, et faire reculer ensemble patronat et gouvernement.

Nous n’avons jamais été aussi prêts de réussir. Nous sommes dans la dernière ligne droite, alors allons-y à fond !

Propos recueillis par Robert Pelletier