Hôtel Ibis des Batignolles : une grève emblématique des femmes de chambre

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Tiziri Kandi

Tiziri Kandi est salariée de la CGT–HPE (Hôtel de Prestige et Économique). Elle effectue un travail d’animation des sections et de la défense syndicale. 

En 2012, les femmes de chambre du Campanile de Suresnes obtenaient la première victoire importante puisque la grève a permis de mettre fin à la sous-traitance dans un hôtel. Les grèves se sont multipliées dans les hôtels de luxe : Park Hyatt Vendôme, Hyatt Madeleine, W opéra, L’hôtel du collectionneur, Holiday Inn de Clichy, etc. À partir de la grève qui dure depuis plus de 6 mois à l’Ibis Batignolles, Tiziri Kandi* revient sur les enjeux et l’organisation de ces grèves longues et qui permettent d’arracher des victoires.

Contretemps : Peux-tu revenir sur les enjeux de la lutte des femmes de chambre et des gouvernantes de l’hôtel Ibis Batignolles ?

Tiziri Kandi : C’est une grève emblématique. Elle touche le groupe ACCOR, un groupe très dur et qui tient à son image de marque. Il est le sixième groupe hôtelier mondialement. C’est une entreprise qui ne connaît pas le dialogue social, qui étouffe les affaires. On a donc d’un côté, un des plus grands hôtels du groupe Accor – 706 chambres et de l’autre, la SAS-STN qui investit dans l’hôtellerie de luxe, et qui est connue pour avoir racheté beaucoup de petites entreprises de nettoyage. C’est une entreprise qui a recours à des pratiques mafieuses, des licenciements abusifs des salariéEs, du travail dissimulé, qui achète la paix sociale en corrompant des syndicats, etc.

L’enjeu de la lutte est l’internalisation. On est contre la sous-traitance hôtelière. Pour les hôtels, il y a un enjeu économique de réduction des coûts : on prive les salariéEs de la sous-traitance des acquis des salariéEs de l’hôtel, iels ne sont pas soumis de la même convention collective que les salarié-e-s de l’hôtel, et ne peuvent bénéficier des accords d’entreprises qui contiennent certains avantages (13ème mois, prime d’intéressement, etc.).

En sous-traitant, on crée une multitude de statuts, et on divise donc les salariéEs qui travaillent pourtant dans un même endroit. Cette division bloque malheureusement la possibilité de mobilisations communes, touTEs ensembles, ne serait-ce qu’à court termes.  

Quelles sont les questions soulevées par l’ensemble de ces mobilisations de femmes de chambre ? 

Ce sont des grèves de femmes, donc des grèves féminines mais ce sont aussi des grèves féministes car elles remettent en cause ce à quoi on assigne les femmes, notamment le temps partiel imposé. Les femmes grévistes revendiquent d’être embauchées à temps complet car en réalité elles travaillent effectivement à temps complet, à cause d’un mode de paiement « à la chambre » et non en fonction du temps de travail. À l’Ibis Batignolles, elles ont une cadence moyenne de trois chambres et demie de l’heure ! C’est irréalisable.

Ce qui revient souvent dans les mobilisations, c’est le droit au respect, à la dignité et à la reconnaissance du travail effectué. Les grévistes disent souvent que ce n’est pas parce qu’elles sont des femmes noires qu’elles doivent être déconsidérées. D’ailleurs, ce sont ces personnes qui sont souvent préférentiellement employées par les sous-traitants parce qu’elles sont considérées comme « arnaquables ». Elles ont souvent des titres de séjour d’un an, et doivent faire face à des difficultés à trouver un emploi et à une absence de connaissance de leurs droits. Elles ont des enfants en bas âge, et sont malheureusement contraintes d’accepter ce travail malgré sa dureté et toutes les pratiques illégales car elles n’ont pas le choix !

La grève est un moment d’émancipation et de libération de la parole. Elle leur permet de découvrir leurs droits. Elles mettent des mots sur des pratiques et comprennent qu’il y a du travail dissimulé. Finalement la lutte leur permet d’être envisagées différemment. Et certaines deviennent par la suite militantes et créent des sections syndicales là où elles travaillent.

Propos recueillis par Fanny Gallot

* Cet entretien est une version raccourcie de celui publié sur le site Contretemps : https ://www.contretemps.eu/ibis-batignolles-grev.... L’article initial développe également la préparation des grèves et le rôle de la caisse de grève.

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