Air France : les mille facettes de la répression patronale

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Il y a un an, deux dirigeants d’Air France perdaient leur chemise alors qu’ils s’enfuyaient du siège de la compagnie devant  plus de deux mille salariés en colère. L’image a fait le tour du pays et bien au-delà. Elle est devenue le symbole de la colère ouvrière…

Cette colère  exprimait le refus d’un énième plan patronal fait de mensonges et de chantages, construit seulement pour augmenter la marge financière de l’entreprise. Mais cette colère permettait aussi d’exprimer avec  force la puissance collective que peuvent représenter des travailleurs/ses mobilisés face à un petit groupe de dirigeants. La réaction, tant de la direction d’Air France que du gouvernement, a été une vraie réaction de classe, tout comme les commentaires haineux de la plupart des medias.

La mise à pied a été immédiate pour les cinq salariés poursuivis pour l’exemple et ils ont été licenciés avant tout jugement, simplement pour avoir  été au cœur de la scène sans même qu’ils puissent leur être reproché le  moindre geste agressif. Dix autres salariés ont été aussi sanctionnés pour « dégradations ». Pour la direction, c’était l’exorcisme nécessaire afin de faire rentrer dans le rang les salariés mobilisés et de faire en sorte que la hiérarchie retrouve sa place « naturelle ». Dans le même but, Valls s’était empressé de rendre une visite obséquieuse  aux dirigeants d’Air France, pour leur apporter sa pleine solidarité. 2900 suppressions d’emplois, des services entiers sous-traités, le blocage permanent des salaires, l’augmentation de la productivité, la précarisation des conditions de travail et donc de la vie personnelle et familiale, cela était et est encore le visage quotidien de la violence patronale d’Air France, la violence « normale » des patrons, sans parler évidemment de l’arrogance et du mépris qui l’accompagnent.

 

Air France, un exemple parmi d’autres

On touche avec l’exemple d’Air France au cœur de la violence patronale quotidienne et du rôle que joue la règle disciplinaire dans l’entreprise, la répression sous toutes ses formes, répression non seulement de l’action syndicale, mais de l’action des travailleurs/ses en général, dès qu’elle échappe à l’ordre fixé dans l’entreprise par l’encadrement et la hiérarchie. Des centaines d’autres exemples pourraient être pris, au premier rang  celui des Goodyear d’Amiens ou des postiers – du 92 notamment –, et à chaque fois les ingrédients sont les mêmes : une direction impose sa violence habituelle, faite de sanctions, de remise en cause des droits collectifs, de licenciements, de fermeture de site.

Des salariés se mobilisent et agissent contre cette violence. Et s’ils envahissent une salle de CE, un bureau de la direction, pire s’ils osent comme les Goodyear (mais aussi comme bien d’autres avant eux) retenir les dirigeants pour qu’ils rendent des comptes, ils deviennent de facto des voyous, des casseurs….tout simplement parce qu’ils ne restent pas à leur place de salariés soumis et obéissants. Dans chacune de ces occasions, on peut constater à quel point le pouvoir politique, son gouvernement, sa police et son appareil judiciaire jouent leur rôle de défenseur collectif des intérêts patronaux. La récente décision de la Cour d’appel de Chambéry sanctionnant à nouveau Laura Pfeiffer, inspectrice du travail ayant dénoncé les agissements des dirigeants de Tefal, a de nouveau révélé la collusion existant le plus souvent entre les directions d’entreprises et la Direction générale du Travail avec, le plus souvent, un assentiment des tribunaux.

C’est à partir de ces exemples et de ces situations que l’on comprend à quoi obéit la répression syndicale, car au quotidien, et de mille manières, elle vise un but simple : empêcher les travailleurs/ses  de se constituer en force collective, d’agir pour remettre en cause le « despotisme d’usine » dont parlait Marx, c’est-à-dire le pouvoir discrétionnaire du patronat dans le cadre du « contrat de louage », comme on disait au 19e siècle. Car n’oublions jamais que les rapports de production non seulement confisquent  aux salariés la propriété des moyens de production, mais les mettent aussi, dès qu’ils pénètrent dans l’entreprise, dans une situation de soumission et d’obéissance envers l’encadrement.

 

Empêcher les travailleurs de se constituer en force collective

Aussi, il n’y a pas que les rassemblements comme ceux du 5 octobre 2015 (lors de l’épisode de « la chemise ») qui soient intolérables pour les directions d’entreprises, celle  d’Air France par exemple. C’est toute l’activité collective des salariés, des militants syndicaux dès qu’ils cherchent à résister, à remettre en cause cette soumission et les exigences patronales, qui est intolérable.

Les dirigeants savent pour cela utiliser un droit exorbitant prévu par la loi et le Code du travail : le pouvoir judiciaire d’inculpation, d’enquête, de jugement et de sanction au sein de l’entreprise, c’est-à-dire ce qu’on appelle le droit disciplinaire. Les dirigeants et leur encadrement sont en permanence juge et partie. C’est ce qui vient d’être mis en pratique par Air France en licenciant, pour violence et  faute lourde, ses cinq salariés. Quand bien même le délibéré (attendu pour le 30 novembre) du Tribunal de Bobigny blanchirait totalement les cinq salariés licenciés, la direction d’Air France ne reviendrait pas sur le licenciement et n’aurait aucune obligation de le faire. 

Ce droit disciplinaire est mis en œuvre beaucoup plus silencieusement chaque jour vis-à-vis de salariés, militants syndicaux ou non. Les licenciements « pour faute » sont en montée constante dans toutes les catégories, proportionnelles à la pression exercée pour augmenter la productivité. Ainsi, notamment chez les PNC (personnels de cabine,  hôtesses et stewards), de petits oublis ou des retards deviennent désormais des fautes lourdes, pouvant vite amener au licenciement. La « justice patronale », le droit disciplinaire représente un moyen permanent de pression et une arme arbitraire pour sanctionner les militants syndicaux combatifs.

 

Multiplication des licenciements « pour faute »

Cela peut prendre une dimension plus importante comme chez Bluelink, filiale 100 % d’Air France  consacrée aux réservations et au système de fidélisation clientèle (Flying Blue). Dès sa création, en 2008, la section Sud Aérien a représenté une épine dans le pied du « dialogue social », appelant les salariés à se mobiliser contre les plans de la direction et refusant les compromissions. Dès lors, systématiquement, la direction s’est évertuée à cibler les délégué-e-s  Sud Aérien, faisant aussi bien comprendre aux salariés qu’il fallait se tenir à l’écart de ce syndicat et de ses délégués. Lorsqu’en avril 2010, Sud a recueilli 42 % aux élections du conseil d’administration, la direction a décidé de s’attaquer frontalement aux délégués. Ce ne sont pas moins de cinq licenciements qui ont directement visé des syndicalistes ou sympathisants. Huit délégué-e-s, sur la dizaine que comptait la section Sud Aérien, ont également été frappés par de lourdes sanctions disciplinaires, sans autre motif que celui de leur activité syndicale.

Le syndicat vient il y a quelques jours de gagner en Cour d’appel, contre l’entreprise, sur les cas de discrimination syndicale envers des membres de Sud Aérien, visés par des sanctions disciplinaires, notamment le licenciement d’une candidate aux élections professionnelles.

On pourrait aussi prendre l’exemple d’une autre filiale à 100 % d’Air France, la Servair, hôtellerie du Groupe, service restauration dans les avions. En 2007, la direction décidait d’expulser les sections syndicales CGT, CFDT et SUD de leurs locaux pour leur imposer des algecos sur le parking, permettant ainsi de contrôler plus facilement les salariés se rendant dans les locaux syndicaux (de la même manière, la direction de Bluelink a voulu imposer quelques années plus tard à Sud Aérien un local syndical obligeant à passer devant les bureaux de la direction...). Les nervis de la direction de Servair allèrent jusqu’à défoncer les locaux à coup de masse pour vider les bureaux…

Là encore, dans ces attaques, le but était le même : criminaliser les syndicats revendicatifs, créer un effet repoussoir auprès des salariés et pousser au silence. Parallèlement, à la même période, un salarié s’était retrouvé licencié « pour faute », peu de temps après  avoir dénoncé les manquements aux règles de sécurité pour les camions de chargement dans les avions… Toujours chez Servair, la direction, à plusieurs reprises, a licencié des délégués CGT pour mettre fin à leur activité syndicale et le délégué central CGT, Manuel Goncalves est depuis dix ans l’objet d’interdiction de badge d’accès aux locaux, en butte à une répression systématique.

On pourrait multiplier les exemples de ces atteintes au droit des salariés de se défendre et de s’organiser, ces entraves lorsque les salariés dénoncent les manquements aux règles de sécurité au travail. Elles sont légion dans l’assistance aéroportuaire, à Roissy et Orly notamment. Elles constituent en permanence un pendant de la corruption ou tentative de corruption matérielle de délégués syndicaux. Dans la plupart des centaines de PME qui constituent le tissu de ce secteur, coexistent souvent cinq ou six sections syndicales, dont la majorité malheureusement sont essentiellement des émanations patronales. La répression frappe dès lors celles et ceux qui mettent en pratique un syndicalisme réel.

 

La répression ne frappe pas au hasard

En cela, les cibles de cette répression sont rarement prises au hasard. Dans le cas de la « chemise » c’étaient quatre salariés du Cargo (ceux qui chargent et déchargent les marchandises des soutes et des avions Cargo) et un de la maintenance industrielle, cinq syndiqués CGT dont un élu. Alors que dans la bousculade autour des deux dirigeants se trouvaient pêle-mêle des pilotes, des hôtesses et stewards, des agents du sol, des services d’enregistrement de Roissy, de l’Industriel, non syndiqués ou syndiqués FO, SUD, UNSA ou CGT, ce double choix (fonction et syndicat) n’avait rien de fortuit. Il s’agissait de coller médiatiquement à l’imaginaire produit par les qualificatifs de casseurs et voyous utilisés par la direction et par Valls. Donc rien de mieux que des ouvriers des secteurs du Fret et de l’Industriel affiliés à la CGT… Le but était aussi de tenter de diviser les  catégories et les  syndicats face à cette « agression ». Ce fut d’ailleurs tout le sens de la communication de la direction dans les semaines qui ont suivi le 5 octobre, avec un message récurrent : « Air France, ce n’est pas ça ! »

Air France est d’ailleurs souvent classée parmi les entreprises où le dialogue social  est très poussé….Et c’est vrai, selon les critères habituels des réseaux RH (cadres des « ressources humaines ») ou du gouvernement. Mais les quelques exemples ci-dessus montrent bien que le dialogue social a un spectre très étroit, celui de la soumission aux orientations de la direction et de l’absence de toute riposte aux attaques patronales.

Le dialogue social, dans le groupe Air France comme dans beaucoup de grandes entreprises du privé ou du public, est une médaille à deux faces : celle de la corruption et celle de la répression. Les syndicats qui accompagnent les projets de la direction et savent « contenir » la colère des salariés bénéficient non seulement de plus grandes faveurs en terme de moyens syndicaux (par exemple par les moyens supplémentaires donnés en cas de signatures d’accords), mais également par les carrières exemplaires dont peuvent bénéficier leurs dirigeants nationaux. Ainsi, dans les années 1990 et 2000, la plupart des dirigeants des bureaux syndicaux nationaux d’Air France était passés cadres dans les cas où cela ne correspondait pas à leur statut professionnel antérieur.

Léon Crémieux