Pour une école de l’émancipation collective

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Réfléchir à l’école que nous voulons demande de comprendre en profondeur sa place dans les pays capitalistes. À la fois sa place historique et les développements récents. Cependant, cette analyse ne suffit pas à dessiner, en creux, l’école à laquelle nous aspirons. Nous devons également expliciter ce que les militantEs anticapitalistes mettent en place dans et pour l’école.

La mise en place du capitalisme industriel exige d’une part une acceptation du nouvel ordre social (être un ouvrier docile, défendre sa patrie) et d’autre part une augmentation des connaissances du prolétariat, a minima sa capacité à lire, écrire et compter. Avec la mise en place de l’obligation scolaire en 1832 par Guizot, le taux d’alphabétisation en France va augmenter pour atteindre 99 % en 1870. Dans le même temps, l’école devient un terrain de luttes entre les différentes couches de la bourgeoisie, l’État et le prolétariat. Jules Ferry est clair sur ce point, lorsqu’il défend l’école publique, gratuite et obligatoire en 1879 :

« Dans les écoles confessionnelles, les jeunes reçoivent un enseignement dirigé tout entier contre les institutions modernes. […] Si cet état de choses se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes diamétralement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à [la Commune de Paris]. »

La massification de l’école à partir des années 1960 correspond au nouvel essor du capitalisme en France, qui a largement besoin de main d’œuvre spécialisée. L’école est alors le premier vecteur qui permet d’y arriver. Dans le même temps, les contradictions internes de l’école, entre l’apprentissage de la docilité et l’émancipation n’ont fait que se creuser.

 

L’École n’est pas un sanctuaire

Depuis près de trente ans, les capitalistes et leurs institutions cherchent à faire entrer l’école de Jules Ferry dans leur moule pour le 21e siècle1. Il s’agit pour eux d’en finir avec le compromis historique de la Seconde Guerre mondiale, les acquis sociaux, dont l’école fait partie. On peut le résumer ainsi : rendez les armes, renoncez à la révolution immédiate pour la reconstruction de la France et on vous promet un ascenseur social, par l’École, pour vos enfants. Cinquante ans d’études sociologiques ont montré que celui-ci n’a été que marginal, même s’il est certain que le niveau moyen de connaissances a largement progressé. Il a même trop progressé, au vu des besoins actuels du capitalisme, à savoir d’une part une main-d’œuvre hyper spécialisée et un volant important d’employéEs sans formation, corvéables et remplaçables (type UBER).

Du point de vue idéologique, l’écroulement de l’URSS a entrainé d’une part l’abandon de l’idée d’une possible justice sociale pour de larges pans du prolétariat et d’autre part une série d’attaques des capitalistes et des gouvernements pour remodeler la classe ouvrière. Ces deux forces ont débouché sur une perte de boussole, notamment des organisations syndicales et associatives, quand ce ne sont pas les partis de gauche au pouvoir, qui ont directement œuvré pour le détricotage de l’école.

En outre, la forme scolaire transpire partout dans la société. Le moindre achat, la moindre réservation, débouche sur une évaluation (en étoiles ou en smileys). Chacun de nous note « les copies » des entreprises – et les mauvais vendeurs-élèves, en bout de chaine de production, sont sanctionnés pour leurs mauvais résultats (absence de primes, retenues sur salaires, etc.). Les « experts » sont omniprésents dans les médias, comme autant de professeurs et ils viennent déverser leur savoir (ou du moins, ce qu’ils ont « bien compris ») à qui veut les écouter. Plus que jamais, L’école est indissociable de la société actuelle. Ce qui limite fortement toute possibilité de discussion, de réflexion ou de remise en cause du fonctionnement scolaire actuel.

 

Détruire l’école, déscolariser la société

Le débat sur la place de l’école au sein du mouvement ouvrier n’est pas nouveau2. Il résulte de la contradiction interne de son obligation pour touTEs. L’école est un lieu de modelage d’unE citoyenNE docile pour l’État (qui agit en respectant « les valeurs de la République », qui aime son pays et connait la Marseillaise) et pour le patronat (les connaissances acquises permettent son insertion professionnelle, « des études pour un emploi ») et, en même temps, un lieu d’émancipation et d’apprentissage de la vie en société. 

Au-delà, si, à l’image des socialistes allemands du début du 20e siècle, on pense l’État au-dessus de la lutte des classes, alors la transformation de l’école permettra, à terme, de transformer la société, en augmentant, progressivement, le niveau de conscience de la jeunesse. 

Dans ce cadre, le ministre de l’Éducation nationale devient un arbitre, avec lequel il faut négocier en permanence pour des améliorations substantielles. La lutte, et en particulier la grève, est un moyen ultime pour imposer le point de vue de la profession. C’est ce qui explique l’accord large, sans coup férir – dans la FSU ou au PS, mais pas uniquement – pour la mastérisation (passage des concours à bac +5 au lieu de bac +3) ou pour la réévaluation des grilles salariales en échange d’une casse du statut d’enseignant (le PPCR) dans l’espoir que le ministre allait augmenter les salaires.

Enfin, l’école n’était pas « mieux avant ». Sa capacité pendant les Trente glorieuse à élever le niveau de qualification des classes populaires correspondait au projet de société des Trente glorieuses, accompagné d’amélioration des conditions de vie du prolétariat (en termes de revenus, de niveau de vie, de connaissances, etc.) que le projet actuel. Mais elle n’a jamais mis fin à l’exploitation par elle-même, au contraire. Sans l’invention du récit national3 (des Gaulois à la République) dans les écoles de la fin du 19e siècle, rien ne dit qu’autant de Français et de coloniséEs seraient allés mourir pour la Patrie. La crise de l’école, énoncée par Chevènement à la fin des années quatre-vingt, permet l’acceptation générale des violences policières dans les banlieues.

Cependant, se contenter de « défendre l’existant » au prétexte que toutes les luttes sont bonnes à prendre, amène à des contresens, y compris parmi les révolutionnaires. Récemment Révolution permanente s’est rangée aux arguments de membres de jurys de concours d’enseignement dénonçant les injustices des concours 2020 (par rapport à 2019) car ceux-ci ont été amputé de leurs épreuves orales par le confinement4.

Nous luttons contre les régressions et pour une amélioration urgente des moyens matériels d’éducation (diminution du nombre d’élèves par classe ; recrutement massif de personnels fonctionnaires ; augmentation des salaires ; établissements à taille humaine ; retour aux diplômes nationaux, etc.), liés à une amélioration des conditions de vie du prolétariat (accès au soin pour touTEs ; liberté d’installation et de circulation ; désarmement de la police ; construction de logements vastes et décents ; développement des transports en commun, etc.).

Ce n’est pas pour autant que nous pouvons nous contenter d’aligner les luttes partielles et défensives, sans essayer de les inscrire dans un cadre global anticapitaliste. Nous sommes contre la division de l’école en filières et en voies, qui entérine la reproduction des classes sociales. Nous défendons une éducation pluridisciplinaire et polytechnique, de la maternelle à l’université, ainsi qu’une formation culturelle et sportive. Nous défendons une éducation sans concurrence. Pour que les jeunes puissent vraiment choisir une formation professionnelle qui leur correspond, il faut d’abord qu’ils aient le même accès à une culture commune. Cela implique de repenser démocratiquement enseignements et des programmes.

En dernière analyse, l’école fait partie de la superstructure (institutions, lois, philosophie de la pensée, morale…) au sens marxiste du terme. Historiquement, sa forme (à qui elle enseigne, ce qu’elle enseigne) est déterminée par l’infrastructure (les conditions de production, les forces productives et les rapports de production), c’est-à-dire les intérêts des capitalistes et de l’État. Et, dans le même temps, elle contribue à maintenir l’ordre social global (rapport de production, idéologie). Nous sommes pour la destruction de l’école, au même titre que l’État, corps séparé de la société, dans le cadre de la transformation révolutionnaire de la société.

L’école que nous reconstruirons n’aura sans doute pas beaucoup de points communs avec l’actuelle : elle s’émancipera des murs des classes et des écoles pour se plonger dans la société, se lier à l’immense diversité des métiers et connaissances, aux parents et à toute la population, elle mélangera les enfants de divers âges en profitant de leur capacité à échanger, à progresser dans la maîtrises de connaissances et de concepts en apprenant à d’autres.

 

La pédagogie n’attendra pas le Grand soir

Notre vision de l’école est intimement liée à la société que nous voulons construire. Nous défendons une école qui sera « supérieurement organisée. Ce qui aura disparu c’est cette discipline extérieure et formelle sans laquelle l’école actuelle ne serait que chaos et néant5 ». Nos pratiques professionnelles tendent à être cohérente avec notre vision du monde et cela sans attendre. 

C’est ce qui nous différencie de la pédagogie Montessori, où l’efficacité des outils prévaut sur la finalité de l’école. Ce qui rend cette pédagogie compatible avec n’importe quel système politique. À l’inverse, c’est notre aspiration à la transformation de la société qui dicte nos outils et méthodes. Nous sommes pour une pédagogie qui permet à chacun d'avancer dans son propre parcours, mêlant ses aspirations, ses expériences diverses du monde, avec la transmission des connaissances, des savoir-faire et de la culture générale. Pour ce faire, chaque jeune doit prendre plaisir à apprendre. L’enseignantE doit aider à dégager les motivations profondes, proposer des perspectives et susciter l’initiative et la responsabilité. 

Nous défendons une éducation et une société sans note et sans classement. Ce ne sont que des éléments de la reproduction sociale, caché sous le vernis de la méritocratie. Nous affirmons que tous les jeunes sont capables. Notre pédagogie doit prendre le temps nécessaire pour l’épanouissement de touTEs. Ce n’est pas une éducation qui nierait la difficulté. Face à cette dernière, nous sommes pour la coopération et l’empathie. Non seulement parce qu’elles aident aux apprentissages qui ne peuvent avoir lieu que dans un cadre rassurant, mais parce que ce sont des valeurs qui sont au centre de la société que nous voulons construire.

En dernière instance, notre École se dotera de nombreuses règles d’expression, de décision, sans a priori sur les places des uns ou des autres. Mais celles-ci sont discutées, décidées et acceptées collectivement, à l’image de la société à laquelle nous aspirons. C’est une école de l’émancipation collective.

  • 1. Lire Le Projet Blanquer pour sortir l’école de la crise, revue du NPA, juin 2020.
  • 2. K. Marx lui-même discute de l’École dans la Critique du Programme de Gotha, 1875.
  • 3. Voir Laurence De Cock, Sur l’enseignement de l’histoire. Débats, programmes et pratiques de la fin du XIXe siècle à nos jours, Paris, Libertalia, 2018.
  • 4. Il aurait été plus juste, par exemple, de défendre la validation du concours pour touTEs les personnes qui ont passé les épreuves écrites, entrainant une augmentation nécessaire du nombre d’enseignants.
  • 5. Célestin Freinet.

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