Le projet de Blanquer pour sortir l’école de la crise sanitaire

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Si Naomi Klein n’avait encore écrit La stratégie du choc, la crise sanitaire que nous traversons aurait pu l’inspirer et être illustrée par la politique du gouvernement dans l’Éducation. Rien de ce qui se passe à l’heure actuelle n’est absent du livre que le ministre Blanquer a publié en 20161.

L’évolution du discours médiatique sur les enseignants ces trois derniers mois ; de « ils donnent trop de travail » au « prof bashing2 », a une constante : les profs (et l’école) ne sont pas adaptés à l’évolution actuelle du monde. Et c’est la béquille sur laquelle s’appuie Blanquer dans cette sortie de crise sanitaire.

L’enjeu est de taille et il est autant économique qu’idéologique. Du point de vue de la bourgeoisie, il faut faire correspondre la formation initiale (l’École) avec l’évolution objective de la classe ouvrière depuis 40 ans3. L’évolution des machines et outils de travail, notamment l’informatisation, ainsi que la délocalisation de la production industrielle lourde entrainent une augmentation de la part d’ouvriers très qualifiés et en même temps une augmentation de la part de salariés sous-qualifiés (type Uber). L’apport essentiel de Blanquer réside dans l’utilisation scientiste des neurosciences pour la réalisation de ce projet. L’École n’a plus comme objectif d’assurer l’élévation du niveau moyen de connaissances et l’émancipation de toutes et tous, mais au contraire, que chacunE se réalise à son niveau de compétences « objectif4 ». En outre, les diplômes ne sont plus une garantie collective de qualification et donc de salaire, elle est déjà largement écornée, mais ce sont les compétences au contraire individuelles qui sont valorisées, y compris dans l’école. Enfin, il faut que le verrou des résistances saute, c’est-à-dire qu’il faut annihiler la résistance sociale que représentent les enseignantEs et la jeunesse.

Il ne s’agit pas pour nous de défendre l’école méritocratique « d’avant ». Dans une société si profondément inégalitaire, le mérite n’est qu’une illusion5 et ne fait globalement que reproduire les classes sociales. Mais le projet général poursuivi n’est ni plus ni moins qu’un décuplement des inégalités scolaires et sociales. La crise sanitaire et la crise sociale qui viennent ne sont pour Blanquer que des alibis, et surtout des opportunités pour construire cette École d’après. Les parcours doivent être individualisés au maximum, l’École étant là seulement pour donner une base commune centrée sur les fondamentaux.

Un pilotage par l’évaluation, un recentrage sur les fondamentaux, des pratiques standardisées

Depuis son arrivée au Ministère, Blanquer montre une obsession récurrente sur la question des savoirs fondamentaux…. Et leur bonne application. Le 26 avril 2018, ce sont ainsi « quatre recommandations pédagogiques et un guide pour enseigner la lecture et l’écriture au CP » le tout censé venir « en appui des programmes scolaires pour faciliter l’apprentissage des fondamentaux : lire, écrire, compter, respecter autrui6. » Et tout cela s’évalue de façon graduelle et précoce, les solutions de remédiation sont fournies elles aussi.

Le Ministre renie toute la recherche en science de l’éducation, en affirmant que l’apprentissage est un mécanisme linéaire et donc qu’enseigner est un acte que l’on peut enfermer dans des protocoles, un acte pour lequel il est donc possible d’établir des fiches de bonnes pratiques ou des vidéos « distancielles » de la maternelle à l’université.

À l’école élémentaire, le symbole de toute cette logique sont les évaluations de CP et de CE1 mise en place à la rentrée 2018 et qui ont suscité de fortes résistances, le SNUipp-FSU, syndicat majoritaire, appelant à leur boycott, aussi bien pour dénoncer leurs contenus que la logique qui les anime.

Pour le collège, le lycée et l’université, cela se traduit par un accroissement de « l’enseignement en distanciel », sans la présence physique de l’enseignant et des élèves (jusqu’à 80 % des enseignements à l’université pour la rentrée prochaine). Cela implique la reproduction scolaire des inégalités sociales liées à l’accès au matériel informatique et à une connexion internet. C’est désormais aux participantEs de se donner les moyens d’apprendre et non plus à l’institution scolaire de leur offrir. Et surtout, sur le fond, Il n’y a pas de différence pédagogique entre apprendre uniquement par la lecture de livres ou apprendre uniquement en regardant des vidéos. Ce type d’enseignement à distance limite, voire empêche les « micros-interactions » entre l’enseignantE et les élèves (la reprise d’attention, la correction de petites erreurs, etc.). Cela empêche aussi toute mise en place d’interaction entre pairs, de confrontation de point de vue, de pédagogie coopérative. Dans ces conditions, seulEs les élèves qui auront développé, le plus souvent par héritage familial, une connivence avec l’École pourront s’emparer de l’ensemble des notions abordées.

La désorganisation du temps scolaire, causée par le confinement et l’obligation de sa réorganisation, rend possible ce qui aurait suscité des résistances majeures : la mise en place du dispositif Sport-Santé-Culture-Civisme ou 2S2C. Il s’agit de déléguer toute une partie des enseignements tels que le sport, les Arts, l’éducation civique aux collectivités territoriales en lien aussi bien avec les fédérations sportives que les associations habilitées…. Et donc de ne laisser que les français, les maths, l’histoire-géographie, les sciences dans les enseignements scolaires de l’élémentaire et du collège. Il y a une dimension sociale et territoriale que Blanquer feint d’ignorer. Les enfants sont inégaux devant l’accès aux activités extra-scolaires7. Si les enfants des classes les plus hautes sont surchargés d’activités sportives, artistiques et culturelles, les enfants issues des classes populaires ou des milieux ruraux n’y ont accès que principalement dans le cadre de l’école8. Or l’expérience sensible réelle est irremplaçable, y compris pour développer des capacités d’abstraction. Comprendre un exercice sur les hauteurs des marées est impossible si on ne sait pas ce qu’est une marée. Comment saisir l’enjeu du Dormeur du val lorsque l’on n’a jamais couru dans un champ d’herbes ? Tout cela se fait, comme le dit Philippe Meirieu9 « évidemment au détriment de la dimension proprement culturelle de la transmission, de la réflexion sur les questions fondatrices qui donnent sens au savoir scolaire, tant dans le domaine scientifique qu’artistique et qu’il revient aux enseignants de mobiliser. »

Mais pour Blanquer l’occasion est trop belle, trop tentante… et son désir de profiter de l’occasion trop grand : les réponses qu’il a apporté lors de son audition au Sénat aux questions sur la pérennité du dispositif sont éclairantes. Il faut selon lui « imaginer cette école nouvelle » dont les premières pistes sont « une place plus importante du sport et de la culture » ainsi qu’une « nouvelle organisation du temps ». On ne saurait être plus clair…

« Libérer les énergies » : territorialiser une école aux ordres de l’institution pour individualiser

En ce qui concerne les droits collectifs, la loi « de modernisation de la fonction publique » a été le vecteur de la réforme de la fonction publique. Derrière un discours moderniste, il s’agit en fait de réduire drastiquement les contre-pouvoirs en faisant disparaître les Commission Administrative Paritaire, qui ne sont plus associées aux opérations de mutations et de promotion, mais qui ne deviennent qu’une chambre d’enregistrement des décisions institutionnelles. De même, avec la disparition des CHSCT, dont l’utilité a pourtant été plus que réaffirmée par la crise sanitaire. Ces instances de régulation sociales entre les salariés et l’employeur permettaient de mettre de l’huile dans les engrenages. Mais à quoi servent ces instances lorsque l’ensemble des personnels de l’éducation doivent être aux ordres ? Et tous les niveaux de la hiérarchie sont touchées. La plupart des instances ministérielles qui sont devenus inutiles, car trop lentes à réagir aux envies et lubies, continuellement changeantes, de l’École de Blanquer, comme le souligne une tribune anonyme de hauts fonctionnaires de la rue de Grenelle10.

Alors qu’il serait indispensable de travailler pour élaborer et réfléchir avec les jeunes ce qu’ils ont vécu pendant le confinement (et après), le Ministère cherche à gommer toute expérimentation pédagogique (les moyens diminuent au lycée autogéré de Paris ; le projet du collège coopératif d’Aubervilliers est abandonné, etc.). La logique est bien de renforcer le pouvoir des hauts cadres pour permettre de mettre en place un management musclé et directif dans l’Éducation Nationale à l’image de l’entreprise. Qu’importe si par essence, le service public et son lien à l’intérêt général supposent des garanties bien différentes, au niveau de la continuité et d’accès à touTEs à la même éducation : ce gouvernement n’accorde aucune valeur à cet héritage. Essayant d’imiter son idole Jules Ferry, qui prétendait « savoir ce qu’il se passait dans toutes les écoles de France », Blanquer prétend, lui, imposer ce qui doit se passer dans chaque école. La mise au pas des enseignantEs entraine une multiplication des procédures disciplinaires pour l’exemple. Le dernier en date est l’acharnement contre « les 3 de Melle », où trois enseignants sont sanctionnés lourdement (interdiction de communication avec les élèves) pour s’être mis en grève contre l’application de la réforme du lycée. Et tout cela a lieu dans un cadre de baisse structurelle et continue des moyens tout comme d’un déclassement du métier.

Les établissements publics locaux des savoirs fondamentaux (regroupement d’écoles et collèges dans les quartiers populaires ou ruraux, qui s’inscrivent dans une fin d’étude en 3e) étaient dans le package de la loi Blanquer sur « l’école de la confiance » dont la mobilisation enseignante a permis le retrait en 2019. Il s’agissait bien de territorialiser l’école, de laisser une place plus grande aux collectivités locales. Il suffit de voir la réaction des différentes direction départementales de l’éducation nationale (DSDEN) face aux mairies dans le cadre de la reprise de l’école en mai. Elles ont laissé la main aux maires des communes (parfois seuls, parfois en concertation avec les directeurs/trices des écoles) pour décider non seulement des ouvertures ou fermeture, mais aussi de l’organisation même de la reprise (horaires, niveaux…). Avec la mise en place des 2S2C, mais aussi des cités éducatives, c’est un réel dumping territorial qui se met en place.

Nouveaux apprentissages, nouvelle organisation du temps, nouvel échelon hiérarchique

Pour faire passer ce package dans le primaire, la majorité propose pour la fin du mois de juin un changement fondamental d’organisation de l’école. La direction d’une école est aujourd’hui gérée par unE enseignantE déchargéE qui n’est aucunement un supérieur hiérarchique. Là encore, ce qui avait été retiré sous pression de la rue dans la loi Blanquer, revient profitant de la crise sanitaire et de la pression qu’il a fait reposer sur les épaules des directeurs et directrices d’école. Un emploi fonctionnel de directeur/trices va être créé. Véritable échelon hiérarchique avec regard sur les pratiques pédagogiques des équipes, cela permettra à l’administration de mettre en place un niveau relayant la politique de la hiérarchie auprès des collègues, notamment pour mettre en place les protocoles d’apprentissages, mais également des fusibles protégeant les échelons supérieurs. Sans compter la place qu’ils et elles prendront en tant qu’interlocuteurs/trices des municipalités.

L’école primaire peut désormais jouer le rôle que Blanquer veut lui donner : une école fondamentale soumise à l’institution et aux municipalités préparant nos élèves à construire leur propre parcours.
Parce qu’au collège, au lycée, au supérieur, tout est déjà lancé. La réforme du lycée, et ParcourSup auparavant, l’individualisation du parcours est « en marche ». Mais, avec les 2S2C et le distanciel, ce n’est même plus le parcours qui est individualisé, c’est l’ensemble du processus d’apprentissage. Meirieu le décrit fort justement ainsi : « l’acte pédagogique n’est pas une simple juxtaposition d’interventions individuelles, aussi ajustées soient-elles, mais bien une construction, matérielle et symbolique à la fois, de l’École en son principe même : apprendre ensemble grâce à la figure tutélaire du maître qui, tout à la fois, crée du commun et accompagne chacun dans sa singularité11. »

Supprimer tout le commun, c’est aussi supprimer ce qui fait société. Ce qu’on nous prépare c’est un monde toujours plus individualiste et inégalitaire.

Déboulonnons Blanquer

Mais ce qu’il oublie, c’est que la crise est aussi une opportunité pour les résistances.
Elle a mis en exergue toutes les carences institutionnelles (équipement, formation...). Elle a surtout fait prendre conscience individuellement aux personnels de l’Éducation nationale, ainsi qu’aux parents d’élèves, que si l’école tient, si le lien scolaire a été maintenu, c’est grâce à celles et ceux qui la font vivre au quotidien. Et cela au-delà des discours et des contradictions de ce gouvernement. Cependant, le manque de cadres collectifs – qui ont pourtant existé pendant les grèves sur les retraites – a fortement pesé. Ce qui est lié à la forme même du confinement. Les enseignantEs sont resté trop attentifs aux paroles de Blanquer, de Philippe ou de Macron (par exemple, les atermoiements autour de l’oral du bac de français). Trop peu se sont rappelés l’adage de l’Internationale : « ni dieu, ni césar, ni tribun » et ont su se saisir des opportunités engendrées par l’absence de directives ministérielles pour développer des liens avec les parents, les élèves dans le sens d’une remise en cause du cadre institutionnel, pour une autre école. Voilà un axe qu’il est urgent de reconstruire touTEs ensemble.

Il est indispensable de réaffirmer que le service public en est le meilleur amortisseur, un bien collectif, la richesse de celles et ceux qui n’ont rien, et pas seulement en temps de crise.
Forte de cette expertise, en prenant confiance de leurs propres forces, il est peu probable que le Ministre puisse encore longtemps poursuivre son offensive sans rencontrer face à lui des collègues déterminéEs et soutenuEs par la population prêts à exiger le retrait de ses projets, sa démission et une autre école pour une autre société.

  • 1. JM. Blanquer, L'École de demain : Propositions pour une Éducation nationale rénovée. Ed. Odile Jacob, 2016.
  • 2. Quelques exemples de titres : « Trop longs, trop compliqués ou trop contraignants... le casse-tête des devoirs à la maison » (France 3, le 1er avril 2020) ou bien « Les profs donnent-ils trop de travail pendant le confinement ? » (Ouest-France, le 8 avril 2020) qui se transforme en « Le confinement, bain révélateur des professeurs “décrocheurs” » (Le Figaro, le 29 avril 2020) ou encore « comment des milliers de profs n'ont pas assuré leur propre cours pendant le confinement » (France 2, le 10 juin 2020).
  • 3. Lire  https://npa2009.org/idees/education/comp...
  • 4. Jean-Michel Blanquer, conférence de presse, dans « Ensemble pour l’École de la confiance : année scolaire 2018-2019 », 29 août 2019 dit : « [L’objectif des réformes actuelles est de] porter chacun au plus haut de son talent et de son mérite ».
  • 5. David Guibaud. L’illusion méritocratique. Ed Odile Jacob, 2018.
  • 6. https://www.education.gouv.fr/4-priorite...
  • 7. Bernard Lahire (dir.), Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants. Ed. Seuil, 2019.
  • 8. Lire l’article de Sophie O’Prey sur « les activités extrascolaires des écoliers » : https://docplayer.fr/33929904-Les-activi... on lit : « L’occupation du temps libre des écoliers est très liée au milieu familial. Les élèves dont la mère a fait des études supérieures, ainsi que ceux dont le père est enseignant ou cadre, sont plus souvent orientés vers des activités à contenu culturel. À l’opposé, les enfants de milieu populaire ou de parents peu diplômés ont des loisirs fréquemment centrés sur la télévision ».
  • 9. Entretien avec Philippe Meirieu, La classe est un lieu où l’on accède au commun, Alternatives économiques, juin 2020. https://www.alternatives-economiques.fr/...
  • 10. Tribune anonyme. Des hauts fonctionnaires du ministère dénoncent le projet réactionnaire de JM Blanquer. Café pédagogique, 14 mai 2020. http://www.cafepedagogique.net/lexpresso...
  • 11. Idem.

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