Education nationale : Devaquet, mort et ressuscité ?

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

En 1986, face à une immense mobilisation de la jeunesse scolarisée, Alain Devaquet, ministre de l’enseignement supérieur de Chirac, dut remballer son projet de loi et démissionner. Par une curieuse coïncidence, c’est alors qu’il vient de mourir que son idée phare, la sélection à l’entrée de l’université, est ressuscitée par le gouvernement…

Pour soi-disant « adapter l’école au monde moderne » ou « dépoussiérer le bac », celui-ci ne craint pas d’utiliser les vieilles ficelles pour imposer ses vues. Avec une méthode déjà bien rôdée : au lieu d’annoncer clairement un big bang de tout le système scolaire, il préfère empiler une cascade de réformes parfois très « techniques » qui déborderont et métamorphoseront totalement ce système. Et une vieille rhétorique : dire que son chien a la rage pour le faire piquer.

En l’occurrence, le vieux lycée serait à bout de souffle, le bac en crise, les orientations dans le supérieur absurdes et erratiques. A preuve la nécessité de tirer au sort les impétrants à la fac de droit ou d’EPS (Staps)… Cette pratique du tirage au sort de facs « sous tension », incapables d’accueillir une masse croissante d’étudiantes et d’étudiants, a été ainsi largement médiatisée, et le ministère, pourtant responsable de cette impasse par sa décision depuis des années de ne pas adapter les effectifs d’enseignants à la demande, a tenté de retourner l’argument à son profit : trop c’est trop, il faut une réforme !

Bien sûr, il est évident que l’école suscite aujourd’hui chez les élèves et leurs parents beaucoup d’espoirs mais aussi beaucoup de désarroi, parce qu’elle fait beaucoup de promesses, notamment d’égalité et de réussite sociale, qu’elle ne tient pas, parce qu’elle est financée au rabais depuis des décennies par ceux qui aujourd’hui la déclarent malade pour lui imposer une bonne saignée et, encore plus, parce qu’il ne faut pas trop attendre non plus de l’école en elle-même, alors que la société (capitaliste) est ce qu’elle est. C’est donc en s’appuyant sur ce sentiment, fondé, d’une « crise de l’école », et en sachant pertinemment que nombreux sont les jeunes scolarisés, les parents, les personnels éducatifs qui n’ont certes pas envie de défendre le statu quo actuel, que Macron et ses ministres Blanquer et Vidal ont engagé des réformes de grande envergure. 

Or ce sont des réformes dont l’enjeu et la logique peuvent être difficiles à percevoir, même pour les « professionnels » et les premiers intéressés, lycéennes, lycéens, étudiants. Car elles sont techniques, difficiles à comprendre pour les non professionnels, encore plus quand les débats s’emballent sur les questions « pédagogiques » : choix de modules par les lycéens ou filières bien identifiées ? Bac en épreuves terminales stressantes et aléatoires ou contrôle continu accentuant les risques inégalement reconnus selon les lycées ? Pré-sélection des bacheliers à l’entrée en fac ou admissions libres avec risques d’échec importants ? Etc.

Mais si on ne se laisse pas égarer dans le dédale des débats pédagogiques et des détails techniques de chaque réforme, la logique et la cohérence de l’ensemble sont claires. Il s’agit de durcir le principe de sélection à tous les étages du système, et de faire des coupes considérables dans les dépenses publiques considérables. Celles du premier budget de l’Etat.

La sélection triomphe à l’université… 

Pour faire bref (et nous nous permettons de renvoyer pour plus amples précisions à un dossier publié dans l’hebdo L’Anticapitaliste du 22 février 2018, par la commission éducation nationale du NPA) : la clef de voûte de cette politique est l’instauration de la sélection à l’entrée de l’université. C’est un changement majeur, puisque jusque-là la sélection des bachelières et des bacheliers dans les filières post-bac concernaient les classes préparatoires, les sections de techniciens supérieurs (octroyant les « BTS »), les IUT, un certain nombre d’écoles spécialisées et, déjà, un nombre croissant de départements (« d’excellence ») d’universités disposant d’un droit de filtrage par dérogation. Mais par préférence ou par défaut, l’ex-lycéen, bac en poche, pouvait malgré tout, de droit, entrer à la fac. Instaurer la sélection à l’entrée de celle-ci, c’est donc retirer ce droit garanti à faire des études supérieures, pourvu qu’on ait le bac. Cette rupture, les promoteurs de la réforme la vendent avec un argument pour le moins cynique : « quel est le problème ? Le système était déjà très sélectif… » Il faudrait donc se résigner. 

Cette rupture ne dit pourtant pas encore franchement son nom. Le gouvernement prend soin de la masquer avec un certain nombre d’hypocrisies. Les universités ont publié des « attendus » au nom desquels elles pourraient refuser des candidats. Or ces attendus propres à chaque filière sont à la fois flous et exorbitants (« esprit scientifique » requis en fac de psycho…), ce qui permet de justifier tous les refus.  Elles pourront répondre aux candidat-e-s (sur la plateforme internet « Parcoursup ») « oui », « non », ou un mielleux… « oui si » : « si » le demandeur suit par exemple une formation de remise à niveau. Dont la durée, la nature, et surtout la faisabilité (quels locaux ? quels profs ? quels financements ?) sont inconnus. Sans qu’il y ait non plus de garantie d’accès à la fac demandée au bout de cette « remise à niveau ». Cela ne peut donc être qu’une arme de dissuasion massive pour les post-lycéens pas-refoulés-mais-quand-même.

Cette année, la com’ gouvernementale souligne que ce seront surtout les filières « sous tension » qui sont concernées (le droit, la fac d’EPS, la psycho). Mais demain ? Enfin, bien sûr, vu la mise « sous tension » justement, des services administratifs et des personnels enseignants des facs par le sous-effectif, personne, en chair et en os, n’examinera les dossiers. Les algorithmes se chargeront du sale boulot, à partir des dossiers scolaires de première et terminale, des évaluations sur la plateforme Parcoursup, et des avis des conseils de classe du deuxième trimestre (en mars) de l’année de terminale, sur chacun des vœux d’orientation des élèves.

On pourra ainsi toujours expliquer que les refus se font sur la base des avis éclairés des enseignants de lycée, que voilà de fait invités à collaborer à l’exclusion de certains de leurs élèves de toutes études supérieures. Même si, ultime hypocrisie, le gouvernement assure que les rectorats devront examiner les situations de tous les nouveaux bacheliers « sans solution » dans le supérieur, pour leur faire des propositions… sans aucune garantie sur la proximité géographique ou de filière. On pourra ainsi toujours expliquer que ce sont les refoulés du système qui n’ont pas fait preuve de flexibilité, accusés qu’ils seront d’être responsables de leur propre exclusion. 

… et achève de contaminer le lycée

La réforme du bac (en l’occurrence du bac général) est une conséquence logique de la généralisation de la sélection dans le supérieur. Les bavardages ministériels sur la nécessaire « simplification » du bac, sur la « liberté » donnée aux lycéennes et aux lycéens de choisir leurs combinaisons de disciplines (dans un lycée devenu « modulaire »), sur l’importance de davantage reconnaître le travail effectué toute l’année par le contrôle continu, etc., sont l’ordinaire du baratin ministériel. En réalité la réforme du bac entérine surtout le fait que le bac n’est plus si important que cela dans le système.

L’essentiel, déjà pour beaucoup d’élèves, c’est l’orientation qu’ils obtiennent après la terminale, donc leur dossier scolaire, clos en mars de l’année de terminale. En ne laissant comme épreuves terminales en juin, qu’un « grand oral », un peu mystérieux, et la philosophie, non moins mystérieuse pour beaucoup, Blanquer prétend montrer son « attachement à la grande tradition républicaine du baccalauréat », mais en réalité le diplôme obtenu en juillet tendra à ressembler au « brevet des collèges », qui est surtout symbolique. Puisque l’important, sera réglé en mars (les dossiers pour la sélection dans le supérieur et l’essentiel des notes du bac) et que le diplôme en question, de toute façon, ne garantira plus l’accès au supérieur ?

Est-ce si grave ? Et pourquoi donc nous, des gens qui se présentent comme des « révolutionnaires », monterions-nous sur les barricades pour défendre « la grande tradition républicaine du baccalauréat » ? C’est que la signification de la réforme a des parfums bien crapuleux. Il s’agit de la consécration finale de la soumission de tout le système scolaire au principe de la sélection, du classement et du tri scolaire (qui est aussi, forcément, un tri social, comme on sait). Certes, le lycée était déjà bien davantage une machine à trier les élèves qu’un lieu d’élévation de l’esprit (et du corps), d’émancipation intellectuelle, d’accès à la culture. Ne faisons pas semblant de croire dans les mythes de « l’école républicaine ». Mais désormais les choses sont encore plus claires. L’essentiel est encore plus explicitement qu’avant de « réussir » ses années de lycée pour obtenir la meilleure orientation possible dans le supérieur.

Des enjeux financiers énormes 

Ces réformes ne manquent pas de susciter des débats pédagogiques, en tout cas dans une partie du milieu enseignant. Débats éminemment légitimes, et politiques. L’efficacité du système scolaire pour former toute la jeunesse, et pas seulement les enfants des classes riches, c’est une question importante. Celle de sa capacité à aider à l’émancipation des esprits plutôt que leur domestication aussi. Mais ces (inépuisables) débats sont passablement surréalistes à l’aune du contexte austéritaire de toutes ces réformes. Le problème de Macron et Blanquer n’est d’ailleurs sans doute pas de supprimer les dépenses induites par l’organisation du bac à l’échelle de tout le pays sur deux semaines, soit quelques centaines de millions, mais en réalité très difficiles à estimer. La mise est autrement plus grosse !

La décision politique fondamentale, qui mène aujourd’hui à ces réformes, a été prise au début des années 2000. Un nouveau « baby boom » commençait alors, et il n’était pas nécessaire d’être Cédric Villani pour comprendre que, arithmétiquement, les effectifs des écoles, puis des collèges, puis des lycées, puis du supérieur allaient inexorablement gonfler.  Sans même intégrer le facteur de l’allongement de la durée des études de la majeure partie de la jeunesse, une tendance historique de fond. L’explosion actuelle du nombre des étudiantes et des étudiants était programmée… depuis vingt ans.

Or puisque les autres filières du supérieur sont d’une part sélectives et d’autre part n’ont pas connu une croissance des postes et des places d’accueil, les facs ont reçu l’impact essentiel de l’inflation des effectifs étudiants. Il était donc évident que tôt ou tard un gouvernement barrerait la route des facs à ce surcroît d’étudiants. Qu’il remettrait en cause le droit de tous à des études supérieures. C’était cela ou investir massivement, ce que tous les gouvernements ont refusé de faire depuis vingt ans. L’épisode grotesque et scandaleux, des tirages au sort, résultat de ce refus d’investir, a été tout naturellement instrumentalisé pour choquer l’opinion et « prouver » qu’il fallait désormais fermer les portes, puisqu’on n’avait pas ouvert les postes. 

La motivation austéritaire de la réforme du supérieur est donc évidente. Mais celle du bac et du lycée ? Elle ne peut pas être isolée de son contexte : le gonflement du nombre d’élèves dans le second degré (les collèges et les lycées) est lui aussi considérable depuis une dizaine d’années. Et si l’on combine les années de purge de Sarkozy (moins 80 000 profs) et de re-création de postes de Hollande (moins que les 60 000 promis, plutôt de l’ordre de 40 000), le ratio profs/élèves a évidemment beaucoup baissé. D’où les classes surchargées (l’ordinaire dans les grandes agglomérations est de 35 élèves par classe, au moins, dans les lycées), et les difficultés à faire du sur-mesure, à s’occuper correctement de chaque élève qui aurait des difficultés.

Inégalités et austérité, les deux mamelles du blanquo-macronisme

A l’aune de cette austérité, les moindres détails de la réforme du lycée apparaissent du coup comme autant de chimères, ou alors de traquenards ! La réforme du bac induit une réforme du lycée, c’est-à-dire une restructuration des enseignements. Officiellement, le gouvernement souhaiterait un lycée « modulaire », pour reprendre le jargon de ce milieu. Concrètement : les lycéens choisiraient davantage leur propre mécano de disciplines pour le bac, leurs « modules ».

S’adaptant au nouveau bac, les enseignements du lycée conjugueraient donc un « tronc commun » et des combinaisons spécifiques de spécialités. Du type maths-physique, maths-économie, philosophie et littératures, etc. Tout cela sous la bannière de la liberté et de la flexibilité offerte aux élèves. Sauf que cette liberté pour les élèves de choisir leurs « modules » supposerait, si le ministre y croyait lui-même, de grandes réserves de profs capables de les enseigner dans ces petits groupes définis par les préférences des élèves (et de locaux pour accueillir tous les groupes, de personnels de service pour les nettoyer… !).

Or le gouvernement n’a pas fait le choix ne serait-ce que de stabiliser le nombre d’enseignants du second degré (et de développer les locaux), mais de le diminuer. 20 % en moyenne de postes ouverts en moins aux différents concours de recrutement des nouveaux profs, cette année. Et puisqu’il s’agit de toute façon de diminuer de 120 000 le nombre de fonctionnaires pendant le quinquennat, on se doute bien que le plus gros fromage du budget de l’Etat, l’Education nationale, sera largement mis à contribution.

« Un vaste maelström dans l’Education nationale » 

Le lycée « modulaire » où chaque élève, partout en France, choisirait vraiment une trajectoire hautement personnalisée, dans son lycée, n’existera donc pas… Faute de moyens, faute de profs. En revanche une véritable petite révolution se prépare peut-être, pour supprimer encore plus de postes d’enseignants. Paranoïa ? C’est pourtant ce qu’anticipe un éditorialiste du journal « économique » (patronal) Les Echos, dans l’édition du 15 février 2018.

Hasard du calendrier, ou effet de l’accélération des attaques de Macron, ce même jour, Les Echos avaient une double raison de danser la sarabande : la Une saluait le rapport Spinetta de réforme de la SNCF (on allait enfin faire bosser ces fainéants de cheminots) et un éditorial d’un certain Jean-Francis Pécresse (sic !) saluait… la réforme du bac. Quel rapport ? Le titre nous le dit tout de suite : « Avec la réforme Blanquer, les lycéens vont construire leur parcours. Aux enseignants de s’adapter et de renoncer à bon nombre d’acquis. »

Et voici son raisonnement, qu’il vaut peut-être la peine de citer longuement (et c’est lui qui souligne) : « Des murs vont enfin tomber dans l’Education nationale (…) Puisque [les lycéens] vont désormais pouvoir construire leur parcours de première et de terminale, c’est la demande d’enseignement qui va déterminer l’offre des enseignants, donc leur volume horaire (…) Temps de travail des professeurs, pluridisciplinarité, nombre d’élèves par classe, organisation des établissements : c’est un vaste maelström qui se prépare dans l’Education nationale. Car (…) il est hautement probable que le découpage en semaines ne permette pas de constituer des emplois du temps combinant matières de tronc commun et spécialités. Alors, c’est l’annualisation du temps de travail des enseignants, sujet tabou depuis 1950, qui a enfin une chance d’être inscrite au tableau. Faute d’enseignants suffisants pour répondre à la demande, notamment dans les nouvelles disciplines voulues par le ministre de l’Education nationale, c’est la question de la bivalence des professeurs qui va devoir être posée, autrement dit leur capacité à enseigner deux matières. Enfin, puisque tous les lycées ne pourront pas assurer l’intégralité de l’offre nouvelle, l’Etat risque fort de devoir regrouper plusieurs établissements en " petites universités " dans lesquelles les lycéens devront se rendre pour suivre différents cours. »

Bivalence des enseignants, interchangeabilité de leurs fonctions, annualisation des services… Tout un programme ! L’expertise est clairvoyante. Mais elle souligne plus l’impact sur les profs (que ce monsieur semble juger salutaire) que celui sur les élèves. Or, ceux-ci vont également souffrir, du point de vue de la qualité des enseignements et des conditions concrètes d’étude, de cette réforme innocemment « pédagogique ». Les heures de cours en « tronc commun » pourront être assurées dans des groupes d’élèves très nombreux. Donc moins de profs. La réforme crée des enseignements mixtes d’un type nouveau, comme les « humanités numériques et scientifiques » en tronc commun, ou « philosophie et littératures » en spécialité. Cela signifiera non pas un enseignement humaniste, pluraliste, transdisciplinaire, moins rigide, mais des profs de maths/physique/biologie et de français/philosophie polyvalents et interchangeables.

Le proviseur fera selon les stocks de profs qu’il aura. Ici le prof de français fera la philo et à là-bas ce sera l’inverse. Donc moins de profs. Les heures de « spécialité » seront moins libres que prétendu. Les lycées ne proposeront qu’un panel limité des combinaisons possibles et seront invités à mutualiser leurs cours, quitte à faire se déplacer les lycéens (tel lycée assure tel enseignement pour tout un « bassin », etc.). Ce que ce monsieur Pécresse appelle de « petites universités ». Donc moins de profs. Mais en réalité, puisque les « spécialités » ne sont certainement pas équivalentes en termes de sélection post-bac (de même que la filière scientifique actuelle concentre une grande partie des meilleurs élèves), les établissements seront conviés, par la logique même du système, à attiser une véritable concurrence entre eux, pour être lycée d’élite plutôt que lycée poubelle, comme le dit depuis longtemps la jeunesse lycéenne.

Et les lycées qui accueillent majoritairement des enfants des classes populaires, et qui ont déjà perdu leur ancien label « ZEP » (zone éducation prioritaire, qui leur garantissait quelques moyens supplémentaires) seront encore davantage invités à « adapter leurs enseignements à leur public spécifique » (comme le disent souvent les responsables du ministère).

Pour les profs… « Winter is coming » ?

Mais ce n’est sans doute pas tout. Si les réformes viennent les unes après les autres, concernant tel ou tel secteur, et même ici tel ou tel segment du même secteur, l’Education nationale, elles obéissent tout de même à une logique cohérente, d’ensemble.

Elles sont les étapes d’un même plan de bataille. Et leur rythme est le fruit d’une réflexion tactique du pouvoir : comment au final transformer profondément le système  scolaire pour le rendre moins coûteux, et dans ce cadre, comment transformer profondément le statut même des profs, dont la très grande majorité (pas la totalité) sont encore des fonctionnaires, dont le statut reste en fait très protecteur (« rigide » comme disent ses ennemis), en tout cas par rapport à la norme des salariés ? Et maintenant que le code du travail régissant les salariés du privé a été largement ratiboisé, à qui le tour sinon aux fonctionnaires ?

Les changements anticipés par le journaliste des Echos, bivalence, annualisation, etc., sont – est-ce un hasard cette coïncidence ? – exactement ceux qui ont été préconisés dans un rapport de la Cour des comptes en décembre 2017. Qui en envisageait encore un en plus : le recrutement massif de contractuels, CDD et CDI, et l’extinction progressive du statut actuel des profs (Spinetta a dû faire le copier-coller pour les cheminots ou l’inverse).

Or le démantèlement de l’actuel statut de la plupart des profs est une vieille lubie de toute la haute-bureaucratie du ministère de l’Education nationale, dont Blanquer est un éminent représentant. Cela passerait notamment par « l’autonomie des établissements » ( la liberté, encore !). Il s’agirait sous ce slogan, d’une part de faire sauter le plus possible les cadres nationaux réglementaires pour rendre possible cette « autonomie », en fait les contraindre à s’adapter aux moyens financiers et humains qu’on voudra bien leur donner. Et d’autre part, de faire sauter le statut trop protégé des profs, en donnant le pouvoir aux chefs d’établissement de les recruter et de négocier au cas par cas leurs « missions ». S’il veut obtenir une mutation (et gagner sa vie si le concours ne donne plus la garantie de l’emploi), le prof devrait donc prendre des engagements, en concurrence avec d’autres candidats…

Un choix de civilisation

Là où l’éditorialiste des Echos se trompe peut-être, en revanche, c’est dans sa conclusion : « le soutien de l’opinion est pour le moment acquis [à Blanquer], ce ne sera pas de trop pour affronter les résistances syndicales. » On verra pour les « résistances syndicales »…

Comme d’habitude, la jeunesse scolarisée et les personnels de l’Education nationale vont d’abord devoir compter sur eux-mêmes. Mais surtout, il n’y a pas une « opinion » acquise à l’école de Blanquer et de Macron, qui est celle du capitalisme, au sens le plus basique du terme. Pas forcément une école où chaque enseignement serait destiné directement à telle entreprise ou tel bassin d’emploi. Mais une école où on veut bien élever le niveau général de formation de la population, parce que c’est nécessaire économiquement, mais à condition que cela ne coûte pas trop cher. Autrement dit, une école qui reproduit les inégalités au lieu de les combattre, et surtout une école au rabais pour les enfants des classes populaires.

Hier, le système scolaire français les cantonnait au « primaire supérieur », réservant le collège aux enfants de la bourgeoisie et à quelques boursiers exceptionnellement brillants. Aujourd’hui, on nous parle de développer l’apprentissage toujours plus tôt, de remettre en cause le collège unique, d’adapter les lycées à leur « public », et on ferme les portes du supérieur à une partie de la jeunesse. N’ayons pas peur des grands mots : c’est un choix de (non) civilisation. Que ne partage pas spécialement « l’opinion » !

Le gouvernement mise sans doute plutôt sur la résignation et la dispersion des réactions. A l’inverse, puisqu’il a, lui, un plan de bataille, et une vision claire de ce qu’il veut, la jeunesse lycéenne, étudiante, les parents, les personnels d’éducation auraient eux aussi besoin d’un plan de bataille, et d’un drapeau bien visible : le droit à une éducation de qualité pour toutes et tous, y compris au-delà du bac. C’est ce qui avait déjà enflammé la jeunesse en 1986. 

Yann Cézard

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.