L’ordre de la dette. Enquête sur les infortunes de l’État et la prospérité du marché

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Économie
idées

Benjamin Lemoine, éditions La Découverte, 2016, 22 euros. 

Cet ouvrage montre bien les étapes de la subordination directe de la politique économique de l’État français aux intérêts de la finance sans toutefois développer ni une analyse des ressorts mondiaux de cette évolution ni des moyens de briser ce carcan.

Ce livre d’une lecture agréable a deux parties d’intérêt très inégal. Dans la première, un travail historique fouillé, il montre comment, entre le milieu des années cinquante et 1983, les hauts fonctionnaires de la direction du Trésor au ministère des Finances ont collectivement fait passer l’État pas à pas d’une position de commandement par rapport à la finance (il centralisait et orientait l’épargne et ordonnait la création de crédit vers des objectifs prioritaires, pour l’essentiel d’investissements dans les infrastructures), à une situation d’emprunteur dont la dette ne s’éteint jamais, donc d’une entité toujours plus étroitement dépendante des marchés financiers et des institutions qui y interviennent – banques, compagnies d’assurance et fonds de placement financier.

Malheureusement le contexte de libéralisation et de mondialisation financière, dans lequel la mutation progressive des prérogatives monétaires et donc du statut même de l’État est pilotée par le Trésor, est traité de façon trop allusive.

Le lecteur familiarisé avec les étapes effectives de ce processus global bénéficiera d’un récit documenté et convaincant de la manière dont, sur vingt ans, il s’est traduit dans la haute administration du ministère des Finances devenue un étau institutionnel et idéologique. Le recours à l’emprunt et la dépendance de l’État vis-à-vis des créanciers vont devenir le mode d’existence de tous les gouvernements qui suivront. En revanche le lecteur peu familiarisé avec la mondialisation et la libéralisation financière risque d’y voir une histoire largement franco-française.

Ironie... et limites

Benjamin Lemoine traite avec une certaine ironie ceux (parmi lesquels il inclut le NPA) qui font de la loi de 1973 réformant la Banque de France « le casse du siècle ». S’il montre qu’il ne faut sans doute pas donner à cette loi l’importance que lui attribuent certains (et se souvenir de Valéry Giscard d’Estaing plutôt comme l’auteur d’un grand emprunt à 7 % indexé sur le cours de l’or qui a puissamment aidé la finance française à se muscler), il se situe lui aussi, même après le traité de Maastricht puis l’entrée en vigueur de l’euro, dans un cadre largement national. D’autre part, pour que son récit des transformations soit complet, il aurait fallu que soit développé que, durant toute la période, ce ne sont pas seulement les prérogatives monétaires qui ont été démantelées mais aussi l’impôt qui a été dégradé par rapport à l’emprunt.

La seconde partie du livre propose une synthèse des éléments que l’auteur privilégie dans la mise en place de « l’ordre de la dette ». Le dernier chapitre se termine par une section au titre obscur « Promesses de l’État et ’’lutte des classes’’ ». Il y est question de la Grèce et de « l’expérience Syriza qui a fait long feu », formulation qui n’est pas vraiment rattrapée par la référence à la mise en place de la Commission pour la vérité de la dette grecque. Il est question aussi d’un « conflit de classe » tenant aux différences d’intérêt entre « les détenteurs d’actifs publics et les victimes de l’austérité budgétaire ». Benjamin Lemoine n’en prône pas moins un « agir politique en amont des combats pour faire admettre l’illégitimité de la dette ». Plutôt que de braquer les projecteurs sur les créanciers et viser le contrôle des banques, il pense que « changer l’infrastructure du Trésor, réhabiliter une pluralité technique et modifier l’agencement du débat peuvent permettre de réinvestir le rôle de l’État et éviter des situations d’impasse souveraine ».

De toute évidence le chercheur s’est laissé envoûter par son sujet d’étude...

François Chesnais