Libre-échange et protectionnisme dans l’agriculture

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Dans l’agriculture comme ailleurs, la logique du système désormais poussée jusqu’au bout est de produire toujours plus à moindre coût, non pour satisfaire les besoins humains mais pour réaliser des profits. C’est pourquoi, si le libre-échange mondialisé a des effets dévastateurs, les solutions protectionnistes que certains préconisent sont parfaitement illusoires.

Quand le cours de la viande de porc dégringole en dessous des coûts de production, les éleveurs en colère traquent le cochon étranger dans les rayons des supermarchés. Des camions de fruits sont bloqués et vidés à la frontière espagnole, et il en est désormais de même pour des citernes de vin. Une partie du monde agricole appelle à restreindre, voire interdire les importations, d’autres plus modérés mettent leur confiance dans l’étiquetage et dans les campagnes médiatiques : « produisons, mangeons et buvons français ». Contre le libre échange et la suppression des droits de douane promus par les accords du GATT, c’est un retour au protectionnisme classique qui est plébiscité.

Exception française ? A des degrés divers, cette attitude se retrouve dans tous les pays développés, même ceux qui comme les USA et le Canada sont de gros exportateurs et défendent en théorie la libre circulation des marchandises. L’élargissement de l’Union européenne à des pays disposant d’un fort potentiel agricole avec de moindres coûts salariaux a mis le ver dans le fruit. Quant aux pays pauvres, ils n’ont pas voix au chapitre.

Situation paradoxale. Un pays développé comme la France, fortement exportateur de produits agricoles de base ou transformés par l’industrie agroalimentaire1, au point de le revendiquer comme son « pétrole vert », peut-il encore se permettre de fermer ses frontières sans s’exposer à des mesures de rétorsion, continuer à vendre du blé et du vin en refusant melons et tomates ? Cette contradiction entre une prétendue « vocation exportatrice » et la protection d’un relatif « modèle social et écologique » français, à la rigueur européen, n’est pas surmontée par les tenants d’un « protectionnisme intelligent ». Les charlatans du Front National peuvent se piquer d’écologie en condamnant l’importation de produits de mauvaise qualité, nocifs comme tout ce qui vient d’ailleurs… tout en soutenant ceux qui exigent moins de « contraintes environnementales » pénalisant la compétitivité de « nos » entreprises agricoles et en proposant de se rapprocher de Poutine pour s’ouvrir à nouveau le marché russe.

A contrario, peut-on traiter de chauvin le petit maraîcher qui, en pleine récolte, voit débarquer des fruits et légumes dont le prix de vente est inférieur à ses propres coûts de production ? Quand la charcuterie espagnole gagne des parts de marché, la fièvre gagne les éleveurs de porcs bretons. Les ventes de lait et de céréales à l’Espagne ne vont pas les consoler !

Les tenants du protectionnisme peuvent s’appuyer sur les arguments en faveur de la relocalisation des productions et des circuits courts, de l’approvisionnement local de la restauration collective, sur la remise en cause des transports de grande distance, la dénonciation de l’usage débridé de pesticides et d’antibiotiques dans les pays concurrents, voire la maltraitance des salariés dans ces mêmes pays. Sans doute tous n’en tirent-ils pas les mêmes conclusions progressistes, certains discours préconisant d’aligner l’agriculture française vers un moins-faisant social et écologique, d’autoriser les OGM et de moins se soucier des zones humides, mais cela passe de moins en moins bien dans l’opinion publique. Ces options réactionnaires marquent davantage ceux des agriculteurs qui vivent plus ou moins bien de productions largement exportées ou susceptibles de l’être moins : voir le déni des risques des algues vertes et autres pollutions, ou la défense par certains du barrage de Sivens...

 

Histoire et finalité des protections agricoles

Tous les pays développés ont eu et souvent ont encore recours à des mesures protectionnistes pour protéger leur agriculture de la concurrence étrangère. Si le chemin emprunté par la Grande-Bretagne, abolissant dès la moitié du 19e siècle les lois qui entravaient les importations de blé pour alimenter à moindre coût sa classe ouvrière et limiter les revendications salariales, a été différent de celui des autres nations2, il ne faut pas oublier que c’est essentiellement à son empire colonial qu’elle s’ouvrait. Dans le cas français certaines productions coloniales, échappant par définition aux barrières douanières, ont perturbé le protectionnisme et concurrencé les productions de la métropole : le vin d’Algérie a provoqué de graves crises, l’huile d’arachide a fait reculer la culture du colza et l’exploitation des oliviers.

Le libre-échange en agriculture repose sur la théorie des avantages comparatifs, de la division internationale du travail : diminuer les coûts et nourrir les peuples à bas prix en concentrant les différentes cultures et élevages dans les régions du monde où la production est favorisée par les terres disponibles et les conditions climatiques. Le libre-échange serait un facteur de progrès. Préservés de la concurrence, les paysans s’enferment dans la routine, ne sont pas stimulés pour augmenter les rendements en améliorant leurs techniques, d’où une relative stagnation de la production et des prix élevés qui provoquent en retour des revendications salariales dans la classe ouvrière.

Dès le 19e siècle, les libre-échangistes sont conscients du coût social : disparition des petites exploitations qui ne peuvent pas suivre la « voie du progrès », et donc exode rural ; sauf qu’ils s’en réjouissent, car l’industrie a besoin de bras et que le prolétariat des paysans déracinés peut lui en fournir. Le capitalisme actuel n’offre plus les mêmes ressources, les emplois perdus dans l’agriculture accroissent le chômage et dans les pays pauvres, l’exode rural vient grossir la population misérable des bidonvilles. 

Le protectionnisme relevait de deux motifs : assurer la sécurité alimentaire y compris lorsque des conflits perturbaient les transports ou quand les conditions climatiques étaient mauvaises, ce qui impliquait de conserver une agriculture paysanne en polyculture élevage dans toutes les régions3, et de maintenir une classe assez nombreuse de petits propriétaires attachés à l’ordre social4. Contrairement aux sombres pronostics de ses adversaires, en France et dans d’autres pays développés le protectionnisme a permis pendant toute une période le développement de la production agricole dans le cadre des exploitations familiales, jusqu’à atteindre puis dépasser le niveau d’autosuffisance. Préservés de la concurrence des produits importés, les agriculteurs ont bénéficié de prix suffisants pour vivre mais aussi pour investir. Ce n’est qu’une fois ce stade atteint que les pouvoirs publics ont décrété l’ouverture des marchés, pas pour s’ouvrir aux importations mais pour réaliser enfin « notre vocation exportatrice ».

La création en 1962 du marché commun agricole ne relevait pas totalement d’une logique libérale, mais plutôt d’un protectionnisme assoupli et élargi. Les six pays membres5 présentaient des profils différents, davantage de productions végétales au sud, de productions animales au nord, et globalement un volume d’importations alimentaires jugé trop important. La « préférence communautaire » devait développer des échanges mutuellement profitables, alors que des barrières étaient érigées pour protéger l’agriculture des pays membres : des droits de douane, appelés prélèvements, instauraient un prix de seuil qui portait celui des produits importés au niveau de celui des productions locales. A l’inverse des subventions, appelées restitutions, favorisaient les exportations en permettant de vendre aux cours mondiaux. La crise de ce qu’était devenue la politique agricole commune a été traitée ailleurs dans notre revue6.

Les recettes qui ont permis aux pays du nord de développer leur production agricole auraient sans doute un résultat similaire dans les pays du sud, où la productivité est aujourd’hui bien trop faible pour que les agricultures locales puissent résister à des importations massives souvent subventionnées7. C’est là que veille le gendarme libéral : les vieux Etats protectionnistes se sont convertis au libre-échange dès lors que leur hégémonie était assurée et interdisent aux autres nations de suivre leur chemin. Le Mexique importe de plus en plus de maïs, sa culture traditionnelle, dans le cadre du traité de libre commerce avec ses voisins du nord : les énormes écarts de rendement ne sont pas compensés par le moindre coût de la main-d’œuvre et le maïs mexicain est plus cher. L’équilibre ne pourrait être assuré que par des droits de douane et/ou des subventions aux producteurs locaux.

 

Guerres commerciales mondialisées, offensives libérales

C’est le développement des transports qui a permis la multiplication des échanges commerciaux, et l’agriculture n’y a pas échappé. Le blé des grandes plaines des Etats-Unis pouvait débarquer à bas prix dans les ports d’Europe, le bœuf argentin et le mouton de Nouvelle Zélande pouvaient conquérir le monde.

Au départ, c’est de la concurrence du blé que la France a protégé ses paysans. Elle y est parvenue, devenant elle-même exportatrice, mais la compétition est maintenant rude avec non seulement les USA mais aussi l’Argentine, le Canada, l’Australie, l’Ukraine pour ne parler que des céréales, alors que d’autres pays traditionnellement importateurs augmentent leur production et que les marchés solvables deviennent de plus en plus étroits. Le commerce agricole est une véritable guerre menée par des multinationales (industrielles, mais aussi les géants du grain) avec l’appui de leurs Etats8. Tous les coups sont permis pour gagner des parts d’un marché moins extensible que d’aucuns ne l’espéraient. La légion d’honneur française a peut être plus de prestige qu’une décoration brésilienne pour convaincre le roi d’Arabie Saoudite de la supériorité du poulet congelé made in France, mais c’est la complicité avec les crimes du régime qui pèse dans la balance. Ce sont parfois les prêts consentis qui permettent de gagner un marché.

Dans cette guerre commerciale, les plus libéraux sont naturellement ceux qui s’estiment en capacité de gagner du terrain pour peu que rien ne vienne fausser la concurrence. Plus encore que les USA, ce sont les pays dits émergents, les BRICS, qui ont poussé à la suppression des droits de douanes et des subventions. Mais il existe des obstacles non financiers au libre commerce, constitués par des normes nationales ou continentales interdisant l’importation de produits non conformes ou leur commercialisation sous une dénomination prêtant à confusion9. Dans ce cadre, même l’étiquetage mentionnant l’origine ou la composition est dénoncé comme une manœuvre protectionniste. C’est l’objectif du projet de traité transatlantique d’en affranchir les multinationales. Et les industriels français ne sont pas les derniers à ferrailler contre l’étiquetage.

Il y a les agriculteurs, mais aussi les industriels. La concurrence est féroce entre les grands groupes de l’agroalimentaire10. Ces derniers ont intérêt au libre commerce des produits de base ou ayant fait l’objet d’une première transformation comme le sucre, la poudre de lait ou d’œuf, pour réduire leurs coûts de production. Il leur faut aussi écraser les prix du café, du cacao, au détriment des producteurs des pays du sud11. Toutes choses que le ministère de l’agriculture français, qui a adjoint l’agroalimentaire à ses compétences, se garde bien de combattre : il faut défendre « notre » compétitivité !

 

Inefficacité des protectionnismes

Quand les viticulteurs du Languedoc s’en prennent au vin espagnol, vident des citernes ou détruisent les installations des importateurs, où est l’enjeu ? Même si, crise aidant, quelques bouteilles à bon marché ont pris place dans les supermarchés, ce n’est pas le marché français qui est disputé. Les exportations françaises portent sur des vins de qualité et dans cette gamme, les bons vins espagnols sont aussi chers. L’essentiel des vins espagnols importés l’est en vrac, sans appellation d’origine ou de qualité, à bas prix, et repart pour l’essentiel, après coupage, vers d’autres pays. La guerre du vin ne se mène pas sous le drapeau du « buvons français » mais du « exportons français ». Mais si les combines de quelques négociants sont condamnables, on voit mal quelles mesures protectionnistes permettraient à la viticulture française d’abreuver davantage que l’espagnole les consommateurs chinois. Même chose pour les céréales : la France en importe très peu, ce qui est en jeu ce sont les parts sur le marché mondial.

C’est au sein de l’Europe que la position française est la plus fragile. En porc, ce sont les importations de charcuterie qui font la différence, la balance commerciale française étant excédentaire pour la viande fraîche ; les concurrents sont allemands, espagnols, danois. Les tomates viennent d’Espagne mais aussi de Hollande, bien plus que du Maroc. C’est dire qu’un protectionnisme européen dressé contre le reste du monde serait totalement inopérant quand bien même il serait envisageable12. Et un repliement de chaque pays derrière ses frontières n’aurait de sens que s’il renonçait à exporter ses productions ou à les limiter à des échanges marginaux.

Les recettes qui tendent simplement à tempérer le libéralisme, comme toutes celles qui prétendent réguler ou civiliser le capitalisme, se heurtent à la logique du système : produire toujours plus, non pour satisfaire les besoins humains mais pour vendre, réaliser des profits. La mondialisation est l’instrument. Les dégâts sociaux et écologiques qu’elle provoque appellent des solutions incompatibles avec le capitalisme. Cela n’exclut pas les luttes pour limiter la casse. Ainsi le refus du traité de libre échange transatlantique, mais aussi le combat contre l’hégémonie des semenciers et fabricants de pesticides. Cela n’exclut pas non plus le soutien aux projets de développement alternatifs, mais pour leur valeur d’exemple et non parce qu’ils pourraient grignoter le système à son insu.

Dans les pays riches ayant acquis leur autosuffisance alimentaire, refuser à la fois libéralisme et protectionnisme passe par l’abandon de toute politique d’exportation à outrance et le respect des rythmes de développement de chaque nation. Cela signifie rompre avec le productivisme au bénéfice de la qualité des produits et du respect de l’environnement, sans que les consommateurs ne voient s’alourdir la facture. Comment y parvenir sans socialiser les grands moyens de production (dont les groupes agroalimentaires) et d’échange (dont la grande distribution), et bien sûr les banques ? Un tel changement d’orientation imposerait en outre de repenser la rémunération des travailleurs de la terre, qui combine aujourd’hui des prix de vente aléatoires et des subventions, en allant vers un salaire garanti par la société.

Gérard Florenson

 

  • 1. Pour le cumul des échanges de produits agricoles et agroalimentaires, le solde net est de 10,2 milliards en 2015, en hausse sur 2014 mais qui devrait baisser cette année du fait de la mauvaise récolte de blé. Les céréales, les alcools, les produits laitiers et le sucre sont les moteurs de ce commerce, les viandes et abats sont déficitaires. Le bilan est plus contrasté selon les variétés pour les fruits et légumes, du fait entre autres de la consommation de produits exotiques. L’importation de trois produits de grande consommation, le café, le thé et le tabac, minore évidemment le solde positif des échanges.
  • 2. C’est le cas de la France, qui a maintenu très longtemps ses barrières douanières. Voir le dossier « Le monde paysan à une croisée des chemins » de la revue n° 72 de janvier 2016.
  • 3. Ainsi le « blocus continental » du temps des guerres napoléoniennes a-t-il privé la France du sucre de canne de ses colonies et stimulé la production hexagonale du sucre de betterave. Mais plus généralement, la peur de la disette conduisait à maintenir des productions essentielles comme le blé sur tout le territoire.
  • 4. Avec la forte diminution de la population paysanne, c’est plutôt l’attachement à la ruralité qui prend le relais, avec l’indispensable entretien des paysages pour favoriser l’industrie du tourisme et des loisirs.
  • 5. France, Italie, Allemagne fédérale, Belgique, Pays-Bas et Luxembourg.
  • 6. Notamment la gestion de coûteux excédents. Voir revue n° 74 de mars 2016, « L’agonie de la politique agricole commune ».
  • 7. Concurrence entre produits identiques comme le maïs, le lait ou la volaille, imposition de nouvelles habitudes alimentaires : faute d’avoir bénéficié de la recherche agronomique, le manioc a de faibles rendements et cède la place au blé importé. Dans un autre registre, les pays dépendant de la rente pétrolière ont privilégié l’importation de produits alimentaires et n’ont pas développé leur agriculture.
  • 8. Car les multinationales sont nationales, c’est pourquoi Hollande voyage à l’étranger avec les patrons des grands groupes français.
  • 9. En agriculture cela concerne les OGM, les hormones de croissance, mais aussi le chocolat sans cacao…
  • 10. Deux multinationales françaises, Danone et Lactalis, figurent parmi les quinze premiers, le leader mondial étant le groupe suisse Nestlé.
  • 11. Tout en affichant leur attachement au commerce équitable !
  • 12. Les intérêts ne sont pas identiques. Où est la « préférence communautaire » quand les élevages hors sol préfèrent le soja des Amériques, moins cher que les céréales européennes ?

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.