Italie : Haut risque de suivre le même chemin que la Grèce

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En Italie, les conséquences de la pandémie sont dramatiques non seulement du point de vue sanitaire – il y a des dizaines de milliers de morts, mais aussi du point de vue social et économique.

Pour l’Italie, les prévisions de croissance les plus récentes vont, pour 2020, de - 9,1% selon le FMI à -11,6% selon Goldman Sachs. La situation est encore plus grave si l’on considère qu’au dernier trimestre de 2019, l’Italie courait déjà un risque de récession technique, avec une diminution du PIB de 0,3%, et un niveau de croissance à peine au-dessus de la stagnation.

Une dette supérieure à 150% du PIB

Du point de vue des coûts en termes de finances publiques, le Fiscal Monitor du FMI montre une augmentation du déficit de 1,6% à 8,3% du PIB en 2020, ce qui porte la dette publique à 155,5%.  Résultat : nouvelle augmentation du spread avec les emprunts à dix ans allemands1, avant qu’il ne soit ramené au-dessous des 200 points de base par l’intervention en urgence de la BCE, qui a dérogé, mais seulement temporairement, à la règle du capital key, selon laquelle la BCE ne peut acquérir des dettes souveraines que proportionnellement au quota que chaque pays détient dans l’actionnariat de la BCE elle-même.

Face à la crise globale et aux énormes ressources nécessaires pour l’affronter, de profondes divisions se sont produites, de façon confuse, tant parmi les forces gouvernementales que parmi les forces d’opposition, entre ceux qui sont pour les prêts du MES2, ceux qui demandent des Eurobonds3 et ceux qui, semble-t-il, rejettent les deux. 

La nouvelle ligne de crédit du MES, Pandemic Crisis Support, décidée par l’Eurogroupe, d’un montant de 36 milliards d’euros pour l’Italie, est applaudie par l’establishment italien parce qu’elle est privée de conditions strictes et subordonnée à une seule exigence : couvrir les dépenses de l’urgence sanitaire. On oublie, cependant, un double problème. D’une part, il s’agit de toute façon d’un montant modeste par rapport aux exigences et surtout d’une augmentation de la dette publique qui devra être remboursée à la fin de la suspension en urgence du Pacte de stabilité, mais aussi selon les règles du Fiscal Compact explicitement rappelées dans le Traité constitutif du MES. D’autre part, cela déclenchera inévitablement une nouvelle tension sur les marchés des titres publics italiens, suivie d’une augmentation des taux d’intérêts.

Des solutions non viables

Mais la revendication des Eurobonds est elle aussi loin de constituer une solution de viabilité. En premier lieu, l’émission d’une dette commune ne serait possible que s’il existait un budget fédéral et un trésor fédéral ; un budget fédéral beaucoup plus important que l’actuel misérable budget européen, qui lui-même supposerait un système fiscal européen beaucoup plus homogène et beaucoup plus puissant. C’est une mesure qui paraît assez symbolique parce qu’elle contraindrait Allemands et Hollandais à se financer à un coût plus élevé, pour permettre aux pays les plus endettés d’économiser sur le taux d’intérêt. Il est difficile que cette mesure soit acceptée dans une UE qui n’est pas un État fédéral, mais un fatras d’États impérialistes qui se font concurrence. En second lieu, il s’agirait dans tous les cas d’une augmentation de la dette publique italienne, dont l’épargne dépendrait de quelques dixièmes de point de pourcentage sur le taux d’intérêt, mais la totalité de la dette resterait la même.

Il n’est que trop évident qu’une dette à 155% du PIB entraînerait la poursuite des terribles politiques d’austérité, des coupes dans les dépenses publiques et des privatisations, pour rembourser la future dette publique, bien que l’Italie continue à cumuler des excédents primaires (dépenses inférieures aux recettes nettes des intérêts de la dette) depuis environ trente ans. Aucun des piliers souhaités par l’Eurogroupe n’aborde donc la viabilité de la dette publique des États membres, capable d’empêcher une véritable boucherie sociale comme celle qui s’est produite en Grèce. Il serait nécessaire, au contraire, de revoir le rôle de la Banque centrale, en le tournant vers la viabilité de la dette publique par rapport au PIB, plutôt que d’en faire l’atténuateur, vraiment limité et subordonné, des spreads.

Un tournant à 180 degrés est nécessaire

De plus, le risque d’inflation ne se profile même pas à l’horizon. La BCE, en effet, est déjà en train d’acquérir massivement des titres publics en vue de maintenir les meilleures conditions de placement des titres souverains. Toutefois, ces achats de titres souverains par la BCE n’ont pas comme caractéristique l’effacement de la dette ou l’engagement de renouvellement indéfini de leur échéance. Il ne s’agit pas, en d’autres termes, d’opérations équivalant à des financements directs de trésorerie des gouvernements par l’émission de monnaie, comme cela serait nécessaire ; il ne s’agit pas non plus d’achats de titres à longue échéance, ou même irrachetables, pérennes et sans échéance.

Il faudrait en somme un tournant à 180 degrés des institutions monétaires et financières européennes, pour garantir enfin l’accès au crédit d’une façon adaptée à l’effort nécessaire, sans devoir déverser les futurs coûts sur les classes laborieuses. Il faut supprimer la règle qui oblige la BCE à acheter exclusivement sur le marché secondaire (laissant ainsi toujours l’évaluation au tout puissant marché) les titres d’État émis, et non pas en passant directement par les États ; il faut remplacer l’achat fondé sur la règle du capital key par celui visant la viabilité des économies et des finances publiques des États membres ; aujourd’hui, la liquidité est tournée en partie vers la consommation immédiate et en grande partie vers le profit des entreprises privées, considérées encore et toujours comme le centre de l’économie, alors qu’il est nécessaire au contraire d’utiliser de nouvelles ressources pour une nouvelle intervention publique, forte et directe, ayant comme objectif la croissance de l’emploi, la défense des salaires et de la dépense sociale publique, à partir des dépenses de santé et des reconversions écologiques nécessaires.

Traduction et notes de Bernard Chamayou

  • 1. Le terme « spread » désigne l'écart entre deux taux : ici, celui auquel l'Allemagne emprunte sur les marchés à dix ans, qui fait référence, et le taux auquel l'Italie emprunte sur la même durée.
  • 2. Mécanisme Européen de Stabilité (EMS en anglais). Il a pour but de fournir une aide financière aux Etats membres afin de maintenir la stabilité financière de la zone euro.
  • 3. Eurobonds : système d'emprunt en commun entre les 17 pays de la zone euro. Les obligations seraient donc émises au niveau européen avec un taux d'intérêt unique. La dette des 17 pays serait mutualisée. On parle aussi aujourd’hui de « Coronabonds ».

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