« Ça va mieux » ?

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

« Ça va mieux » : telle est désormais la ritournelle de Hollande à propos de la situation économique. La formule est apparue à la mi-avril et, depuis, revient en boucle. Alors, qu’est-ce qui va mieux et pour qui ?

« La croissance ? Nous allons faire 1,2 %, 1,3 %. Et en 2016 nous serons sans doute à 1,5 %. Ça va mieux puisque quand je suis arrivé aux responsabilités, c’était 0,2 %. Donc ça va mieux », a déclaré François Hollande le 17 mai. C’est certes mieux que le 0,6 % de 2014 mais est-ce que cela suffit à entonner des chants de victoire ? Il y avait déjà eu une embellie passagère en 2010-2011, qui n’avait pas empêché un fort ralentissement les trois années suivantes : 

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Une croissance en tôle ondulée

Le rythme de la croissance reste modeste et en-dessous de celui antérieur à la récession de 2009. En fait, le plus probable est que l’on continue sur une évolution en « tôle ondulée », avec des hauts et des bas mais une tendance moyenne faible. Le rebond de 2015 a été favorisé par la faiblesse de l’euro par rapport au dollar (qui favorise les exportations), la baisse du cours du pétrole et celle des taux d’intérêts. Ces trois éléments ont contribué aux deux tiers de la croissance en 2015, selon l’Insee. Or il n’est pas certain que cette situation se perpétue. Depuis le début de 2016, le dollar s’est affaibli et, du coup, l’euro est remonté de 5 % face au dollar. Par ailleurs, le pétrole est actuellement en hausse.

En France, comme dans la plupart des pays de la zone euro (avec une grosse exception : l’Allemagne), les facteurs internes de la croissance continuent d’être bridés. Certes, malgré le ralentissement des salaires et les économies de l’Etat sur les prestations sociales, l’absence d’inflation sauve le pouvoir d’achat des ménages (en moyenne bien sûr). La consommation connait une évolution irrégulière tandis que le taux d’épargne est élevé du fait des incertitudes pour l’avenir. Ce qui renvoie en premier lieu à la question de l’emploi et du chômage. Communes, départements et régions sont en difficulté avec la diminution des transferts de l’Etat et compriment leurs investissements tandis que certaines collectivités rivalisent d’idées pour limiter l’accès aux allocations sociales ou à certains services comme les cantines.

La priorité de François Hollande n’a jamais été d’agir directement (à la manière de la social-démocratie traditionnelle) sur la croissance et l’emploi : la ligne explicite depuis le rapport Gallois de novembre 2012 est celle de la « compétitivité » des entreprises et du rétablissement des marges. La politique menée, avec le CICE dès le 1er janvier 2013 puis le Pacte de responsabilité annoncé un an plus tard, s’est résumée à accorder des exonérations fiscales et sociales pour les entreprises, d’un montant total supplémentaire de 41 milliards d’euros annuel en 2017 par rapport à 2012. Ce qui représente 2 % du PIB, soit plus de la moitié du déficit public. Avec cette somme, l’Etat aurait pu créer directement environ un million d’emplois dans les hôpitaux, l’enseignement, la recherche1… Au lieu de cela, le choix a été fait de confier le coffre au patronat sans contrôler ce que ce dernier en ferait.

Les marges des entreprises françaises se sont effectivement rétablies. La France est devenue le plus gros payeur de dividendes en Europe continentale : en 2015, 47 milliards d’euros ont été distribués par les entreprises françaises, contre 34,2 milliards pour les entreprises allemandes2. Au-delà des évolutions annuelles, cela confirme une tendance déjà notée en 2014. Par ailleurs, les grands patrons français se payent « correctement » comme le rappelle le feuilleton autour de la rémunération du PDG de Renault. Par contre, les investissements viennent tout juste de redémarrer et on ne peut préjuger de l’avenir, d’autant que l’industrie française a encore des surcapacités : le taux d’utilisation des machines est certes remonté de 1,2 point au premier trimestre 2016, mais à 82 % il reste encore sensiblement inférieur aux 85 % d’avant la crise.

 

Une industrie en lambeaux

Plus fondamentalement, la politique de François Hollande n’a pas contrecarré une évolution qui vient de loin : depuis 1970, selon une étude de l’INSEE3, la part de l’industrie manufacturière dans la valeur ajoutée totale dégagée par l’économie française est ainsi passée de 22,3 % cette année-là à 11,2 % en 2014 (voir graphique ci-après). La baisse de l’emploi a été encore plus prononcée puisque l’industrie ne représentait plus que 10 % des emplois en 2014, contre 23 % en 1970

Certes, tous les grands pays européens, à l’exception de l’Allemagne, ont enregistré un recul de leur industrie, mais celui-ci est particulièrement net en France. Une partie de ce recul renvoie à l’externalisation de certaines des activités des entreprises, qui sont donc désormais comptabilisées dans les services. Il faut également tenir compte des délocalisations. Mais au total, il y a bien un affaiblissement de l’industrie française dans la concurrence inter-capitaliste : de 1970 à 2014, la production manufacturière française a crû de 5,2 % en moyenne par an, alors que les importations de produits manufacturés ont, elles, grimpé de 8,4 % chaque année. Le solde extérieur des produits manufacturés est depuis 2007 fortement déficitaire.

Dans cette débâcle, l’industrie d’armement constitue un des rares points forts4. Le gouvernement se réjouit de voir le taux de marge de l’industrie se retrouver, à 35 %, à son plus haut niveau depuis 2007, selon les calculs de l’institut Coe-Rexecode. Mais cette restauration des profits est celle d’un appareil industriel très affaibli.

 

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Chômage toujours élevé, précarité en hausse

Depuis deux ans, Hollande a mis en avant « l’inversion de la courbe du chômage » comme indicateur de la réussite de son mandat. Le nombre des chômeurs de catégorie A (ceux qui n’ont pas travaillé du tout) recensés à Pôle emploi a baissé en mars dernier (-60 000) et en avril (-20 000). Cette très légère embellie doit être confirmée et, même si elle se renouvelait, reste de toute manière insuffisante pour considérer que « cela va mieux » sur le front de l’emploi. Elle survient en effet après une hausse de plus d’un million de demandeurs d’emploi (catégories A, B et C confondues) depuis l’élection de François Hollande.

Depuis plus d’un an, le taux de chômage, mesuré chaque trimestre par l’Insee avec son enquête emploi, s’est stabilisé autour de 10 % en France métropolitaine, ce qui représente près de quatre millions de personnes. Cette stabilisation à un tel niveau ne justifie aucun cri de victoire et s’est accompagnée d’un recul sensible du taux d’activité des moins de 50 ans (on appelle taux d’activité la proportion des personnes d’une classe d’âge qui occupent ou qui cherchent un emploi). Fin 2015, 88,2 % des 25-49 ans étaient actifs, contre 89,5,% fin 2008. La chute est notable en particulier chez les hommes5. La proportion des chômeurs découragés qui renoncent à chercher du travail est donc en hausse.

La croissance de l’économie française n’est en tout cas pas assez importante pour créer des emplois en nombre suffisant pour faire vraiment baisser le nombre de chômeurs.  D’après les prévisions gouvernementales, après 95 000 emplois créés en 2015, 190 000 postes supplémentaires sont attendus en 2016. Parmi ceux-ci, de l’ordre de 130 000 emplois salariés sont prévus dans le secteur marchand (le reste serait des emplois subventionnés dans des administrations ou associations). Le gouvernement escompte clairement que les créations d’emplois et l’envoi dans des formations plus ou moins utiles de nombreux chômeurs seront suffisamment nombreuses pour inverser la fameuse « courbe du chômage » durant l’année. Même si cet objectif se réalisait (ce qui est douteux), le nombre des chômeurs ne serait qu’égratigné (la commission européenne prévoit 10,2 % cette année contre 10,4 % en 2015, puis 10,1 % en 2017).

Enfin, si l’on regarde attentivement les mouvements entre les différentes catégories de Pôle emploi, on se rend compte que les sortants de la catégorie A (totalement sans emploi) semblent en réalité être passés dans les catégories regroupant les demandeurs d’emploi à activité réduite, c’est-à-dire occupant des emplois précaires qui ne permettent pas de vivre.

 

« Il n’aime que les riches »

Il est donc évident qu’en matière tant de croissance que de chômage, dire que « ça va mieux » relève du tour de passe-passe.

De nombreux autres sujets pourraient être abordés. Derrière les moyennes d’évolution des revenus, se dissimulent les inégalités croissantes. Dans presque toutes les grandes firmes, les salariés sont confrontés quasiment en permanence à des atteintes à leurs conditions de travail et à des restructurations. Les conditions de vie difficiles dans les quartiers populaires et le problème du logement pèsent sur des millions de gens, etc. La réduction des déficits publics, que Hollande met également en avant, a été payée par le gel des salaires et des suppressions d’emplois dans la fonction publique, dans les hôpitaux notamment, et par des coupes drastiques dans les départements et les municipalités.  Les négociations sur la convention Unedic risquent d’aboutir à une dégradation supplémentaire de l’indemnisation des chômeurs.

 « Le président qui n’aimait pas les riches, en fait, n’aime que les riches. Je suis consternée par la manière dont François Hollande et Manuel Valls se sont fondus dans les intérêts de la classe dominante » a déclaré au journal Le Monde du 21 mai 2016 l’ex-ministre Aurélie Filippetti (restée pourtant plus de trois ans au gouvernement). Pour notre part, nous ne sommes pas surpris. Depuis longtemps le PS n’a plus la moindre intention de s’affronter à la classe dominante et aux marchés financiers. La seule chose qui nous interpelle, c’est l’outrecuidance de ce président à vouloir jouer la comédie du rempart contre la droite, alors qu’il fait jour après jour et avec ténacité la politique du patronat et renforce le caractère autoritaire du régime.

 

Henri Wilno

 

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