Les criminels de l’amiante continuent de tuer

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

La production et la diffusion massive d’amiante dans le monde entier continue, malgré son caractère cancérogène connu depuis plus de 100 ans et son interdiction dans plus de 50 pays. Aucun des industriels de premier plan responsables de ces crimes n’a jamais fait l’objet d’une condamnation pénale définitive.

Après la Deuxième Guerre mondiale, l’amiante est le produit miracle de l’isolation au feu et thermique dans la construction, comme dans les produits entrant dans le quotidien des populations : du calorifugeage des navires aux fours ménagers, du flocage des immeubles au sympathique grille-pain.

Les mines d’amiante tournent à bloc, du Canada à l’Amérique du Sud (Brésil et Argentine en particulier) et de l’Asie Centrale à l’URSS. Des millions de tonnes d’amiante sont extraites tous les ans, manufacturées et utilisées partout.

Mais les industriels ont été imprévoyants. Dans leur cupidité sans borne, ils ont « oublié » que l’usage massif et intensif de l’amiante tue rapidement celles et ceux qui le manipulent en quantités et quotidiennement. Mais il est vrai que l’espérance de vie ouvrière était tellement basse au début du 20e siècle qu’il était facile de dissimuler la part de l’amiante. C’est des Etats-Unis que la catastrophe est dénoncée. Un remarquable et courageux scientifique, le Dr Irving Selikoff, avec son équipe, va publier des études dès 1964 qui donnent enfin un cadre scientifique aux mobilisations ouvrières. Il révèle au monde la pleine horreur du massacre des ouvriers de l’amiante. Le scandale est immense. Très vite aux USA, les compagnies d’assurance effrayées par les suites judiciaires et les dommages-intérêts possibles refusent aux employeurs d’assurer les salarié-e-s contre le risque amiante. Sans être interdit, l’usage de l’amiante chute brutalement.

 

La stratégie des amianteurs

Pour faire face à cette situation, l’internationale des fabricants et diffuseurs d’amiante se réunit en urgence à Londres. Une stratégie mondiale est mise au point : il faut tromper l’opinion, acheter les experts ou les disqualifier, soit par des études bidon contradictoires, soit par des attaques contre leur vie privée ; il faut surveiller au travers des Etats ou par des sociétés privées les « anti-amiante », les infiltrer, les isoler, les marginaliser. Voire, dans certains cas, les éliminer : durant la période des dictatures en Amérique Latine, en particulier en Argentine et au Brésil, des syndicalistes ont été assassinés. En Inde et en Russie, des environnementalistes et des syndicalistes ont disparu : ils s’étaient élevés contre l’emploi de l’amiante ou son retrait sauvage dans les déconstructions de bateaux. 

Tous ces faits sont connus. Ainsi, un rapport de 2005 du Sénat français (« Le drame de l’amiante en France : comprendre, mieux réparer, en tirer des leçons pour l’avenir ») met en regard deux événements intervenues en 1971 : « les industriels anglo-saxons et européens de l’amiante se réunissent à Londres pour bâtir une stratégie qui leur permettra de continuer à utiliser le minerai ;  le Comité français d’étude sur les effets biologiques de l’amiante (COFREBA), premier lobby de "l’or blanc", est créé. »

Cette stratégie porte ses fruits. L’amiante va continuer de déferler en Europe et dans le monde entier pendant quelques décennies. Lorsqu’il est interdit en Europe de l’Ouest à la fin des années 1990, la Chine, l’Inde, l’Afrique et l’Asie sont prêts à en produire et en diffuser partout ailleurs dans le monde où cela est possible.

Cette stratégie centralisée, mondialisée, trans-Etats va impressionner par son efficacité tout le monde des multinationales. Les industriels de l’amiante ont inspiré une véritable « école du crime » pour de très nombreuses firmes mondialisées désireuses de diffuser sans fin ni frein les cancérogènes, produits chimiques dangereux, matériaux diffusant des rayonnements ionisants et autres reprotoxiques et perturbateurs endocriniens.

Certes, Monsanto, Bayer, et avec eux une bonne partie de l’industrie chimique mondiale ont une belle expérience. La chimie allemande a survécu au IIIe Reich malgré ses nombreux crimes, dont l’emploi massif de déportés et prisonniers de guerre et le terrible Zyclon B, le tueur des chambres à gaz. Monsanto pour sa part n’a jamais indemnisé les millions de victimes de « l’Agent Orange », défoliant utilisé massivement par l’armée américaine et ses alliés dans tous les pays impliqués dans la guerre du Vietnam (Vietnam en premier lieu, mais aussi Cambodge et Laos). Un toxique qui cause encore, 40 ans après la fin de la guerre, de nombreuses stérilités des mères et naissances d’enfants malformés et handicapés.

Mais c’est sur le modèle des industriels de l’amiante qu’ils ont construit la stratégie qui leur a encore permis, en 2017, de faire valider par l’Union Européenne la prolongation de l’usage du glyphosate. Les Monsanto’s Papers, remarquable travail mondial et collectif de journalistes d’investigation, ont détaillé cette même stratégie : corrompre, mentir, discréditer et briser celles et ceux qui s’opposent à la diffusion du cancérogène. 

 

Discréditer les scientifiques

Dans divers domaines est appliquée avec méthode une stratégie visant à discréditer les scientifiques qui dénoncent les risques et heurtent les intérêts dominants. En 1992, à l’issue du Sommet de la Terre à Rio, un appel avait été signé par 1700 chercheurs, dont près d’une centaine de prix Nobel, pour alerter le monde sur le caractère irréversible et meurtrier du type de développement dans lequel le système économique entraînait l’économie. Cet appel fut en quelques semaines ridiculisé par la presse mondiale, qualifié largement dans les médias d’anti-scientifique et de volonté de « retour à l’âge de pierre », dans un appel contradictoire dénommé « Appel de Heidelberg », qui appelait à ne pas sacrifier le développement humain à des « préjugés irrationnels ».

Vingt-cinq ans après, le 13 novembre 2017, 15 000 scientifiques signent dans la revue BioScience un appel intitulé « Mise en garde des scientifiques à l’humanité : deuxième avertissement ». A cette occasion, la presse rappelle qu’il y avait eu un premier avertissement. Dans Le Monde du 13 novembre 2017, Stéphane Foucart et Martine Valo soulignent que ce premier appel, qui aurait peut-être pu nous épargner un quart de siècle de désastre écologique, humain et social, a été méthodiquement saboté par les industriels : l’appel de Heidelberg « introduisait dans le débat public (…) le message inverse. Grâce aux archives de l’industrie du tabac, déclassifiées par la justice américaine à la fin des années 1990, on sait désormais qu’il a été suscité par les communicants de l’industrie de l’amiante, soutenus par d’autres industries polluantes, de même que les fabricants de cigarettes. »

 

Amiante : un crime sans fin ?

Deux actualités illustrent parfaitement l’immense bras de fer mondial entre l’internationale de l’amiante et la coalition des syndicalistes, environnementalistes, militants associatifs, politiques, salarié-e-s , victimes, qui leur font face.

D’une part, le parquet de Paris a annoncé en juin, puis en novembre 2017 l’arrêt des poursuites contre les responsables de la fabrication et de la diffusion de l’amiante en France, ainsi que des responsables politiques et administratifs accusés d’avoir favorisé le lobby de l’amiante. L’argument « juridique » : il ne serait soi-disant pas possible de déterminer la date exacte de la contamination des victimes ! En fait, une décision purement politique visant à blanchir les industriels et leurs complices.

De l’autre, l’interdiction de la production, de l’usage et de la commercialisation de l’amiante au Brésil, le 29 novembre 2017. Un bannissement obtenu à l’issue d’un combat de nombreuses décennies. Il aura coûté leur situation, leur avenir social, leur famille et même leur vie à de nombreux combattants anti-amiante, syndicalistes et environnementalistes.

Il faut que se rassemblent les  associations de défense des victimes, syndicalistes, militants politiques, juristes, scientifiques, médecins, et la population pour défendre les victimes directes et passer à l’offensive. En France, diverses initiatives ont eu lieu ou sont en cours. Une conférence visant à mobiliser contre les crimes industriels a été  organisée au Sénat le 27 octobre 2017 par l’Association Henri Pézerat. Jean-Paul Teissonniere1 y a exposé l’importance d’une réponse juridique internationale face aux crimes industriels, qu’il a qualifié de « crimes parfaits » : « les catastrophes industrielles comme celle de l’amiante – 100 000 morts en trente ans en France – ne sont saisies qu’au travers d’une qualification inadaptée, celle d’homicide par imprudence. Celle-ci ne rend pas compte du caractère collectif et organisé des crimes et délits industriels, du consentement de leurs auteurs à l’accumulation des risques mortels et du nombre de victimes. C’est tout le contraire de l’imprudence. »

Les industriels de l’amiante avaient sans doute compris les premiers que le délai de latence entre empoisonnement par un – ou plusieurs – cancérogènes et déclenchement des maladies était suffisamment long pour leur assurer l’impunité judiciaire. Cela, pour trois raisons :

- Au civil, le cas des USA est exceptionnel. C’est le seul pays du monde où une action civile, en particulier une action de groupe, peut obliger un ancien employeur à verser des millions de dollars à une victime. En France, obtenir 10 000 euros est un exploit, tant les tribunaux intériorisent que la mort au travail est une mort naturelle.

- Au pénal, Jean-Paul Teissonnière a démontré la faiblesse de la qualification judiciaire de la responsabilité d’un employeur dans la mort de ses salariés. S’y ajoute le délai de prescription. C’est ainsi que la Cour de cassation italienne a pu sauver les patrons d’Eternit, pour une fois condamnés à de la prison pour des centaines de morts démontrées.

- S’y ajoute la difficulté de la preuve du crime industriel, perpétré par des expositions passées. C’est la voie suivie par la justice française pour blanchir les criminels de l’amiante.

 

Une lutte internationale

Ce que les Brésiliens ont pu gagner doit être obtenu au plan international. En utilisant différentes méthodes (dont celle de l’OMS) basées sur la connaissance que nous avons aujourd’hui du nombre de décès dans les pays où l’usage de l’amiante est ancien et sur la quantité d’amiante diffusée dans chaque pays, on peut évaluer à un total mondial d’environ sept millions le nombre de personnes décédées pour l’amiante extrait et consommé au 20e siècle. Soit plus de trois millions de morts déjà intervenues, et environ le même nombre à prévoir dans les années à venir.2

Il faut donc continuer à organiser une riposte globale et internationale pour obtenir le bannissement mondial de l’amiante et le procès des criminels qui s’en enrichissent. Le droit n’évoluera que sous la pression des mobilisations.

Lionel Denis

 

  • 1. Du cabinet Teissonnière, Topaloff, Lafforgue et Andrieu, avocats des victimes de l’amiante et d’autres atteintes à la santé dans le cadre du travail ou de la santé publique
  • 2. Ces estimations sont tirées de l’étude publiée par Paco Puche et Angel Carcoba publiée par Rebelión en décembre 2017 et dont une synthèse est traduite et publiée dans le bulletin de janvier 2018 de l’association suisse CAOVA (Comité d’aide et d’orientation des victimes de l’amiante). Voir http ://caova.ch/ Pour l’article complet, en espagnol, voir http ://www.rebelion.org/docs/235499.pdf

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