Convention citoyenne pour le climat : « CertainEs ont pris une claque en découvrant la réalité de l’urgence climatique »

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Entretien. Yolande Bouin est l’une des participantEs de la Convention citoyenne pour le climat. Elle parle en son nom propre car elle ne se sent pas toujours en accord avec la bonhomie ambiante de la plupart des 150 citoyenEs de la Convention. D’autres participantEs diraient autre chose, mais elle a conservé tout du long un regard circonspect.

Comment as-tu abordé ta participation à la Convention ?
Dès le début j’étais dubitative sur l’issue et la façon dont elle pourrait être utilisée à des fins électorales par Macron. J’ai accepté d’y participer parce que le climat et les gaz à effet de serre me préoccupent. Mais c’est aussi le processus démocratique qui m’a attirée. Je crois à l’intelligence collective et je suis convaincue que des citoyenEs informés sont capables de débattre de grands problèmes de société et de faire des propositions.

On était 150 de tous âges et toutes catégories sociales et professionnelles. CertainEs ont pris une claque en découvrant la réalité de l’urgence climatique. Très vite je me suis aperçue que ce n’était pas comme les « grands débats » de Macron. Le calendrier prévu (cinq week-ends sur cinq mois, devenus sept week-ends sur neuf mois à cause de l’actualité) et la somme d’informations laissaient voir que ce serait différent. Mais la plupart des gens ne sont pas habitués à prendre la parole en public en argumentant leurs propos. Plusieurs disent ne pas ou plus voter, mais étaient très contents d’être là « pour une fois qu’on me demande mon avis ». Beaucoup se disent « apolitiques ». Un mot qui prouve, hélas, que beaucoup confondent politique et partis. Être tiré au sort pour débattre d’un sujet de société et faire des propositions pour le bien commun, c’est bien « faire de la politique ». Plusieurs fois je me suis fait huer en hémicycle en disant ça, puis certainEs ont commencé à accepter l’idée. On nous a chanté les louanges de la démocratie délibérative, participative… mais selon moi, c’est ce que la gouvernance de la Convention aurait dû annoncer dès le début. On a manqué aussi de temps de débat entre nous, de polémique… Pour avancer, il ne faut pas avoir peur de débattre, de s’engueuler jusqu’à ce qu’on soit au clair. Et un week-end par mois, c’est trop peu, il faudrait être en immersion beaucoup plus longtemps.

Ceux qui pratiquent les réseaux sociaux communiquaient entre eux pendant les intersessions, mais la fracture numérique a privé certainEs de ces échanges. Il aurait été utile d’avoir un trombinoscope et les coordonnées des 150 pour éviter que se créent certains groupes de pression.

Après la visite d’Édouard Philippe et d’Élisabeth Borne, beaucoup ont demandé à rencontrer Macron pour entendre ses engagements. Ce n’était pas nécessaire, d’autant que son déplacement a demandé des moyens et un coût exorbitants.

Avons-nous été manipulés ? L’avenir nous le dira. Certaines des mesures que nous proposons sont très solides techniquement et juridiquement. Nous verrons ce qu’en feront le gouvernement et le Parlement. Globalement, les 150 préfèrent la négociation. Moi, et une poignée d’autres, sommes plutôt dans la revendication et j’essaie de rester vigilante à ne pas me laisser embobiner par les « sachants ». Nous n’avons pas vraiment pu choisir les intervenants. On a pu rencontrer qui on a bien voulu nous faire rencontrer. Rien de très étonnant puisque l’exécutif était le commanditaire !

Dans le groupe « Se nourrir », à quelques-unEs nous avons très rapidement visé la PAC, et proposé un moratoire sur le CETA. On nous a signifié que ça n’avait rien à voir avec notre mission. Mais on a tenu bon ! J’ai demandé ATTAC sur les accords de libre échange, ça n’a pas été possible. Pendant deux mois j’ai tenté d’obtenir un débat contradictoire entre la FNSEA et la Confédération Paysanne, sans succès. On a eu la FNSEA en plénière, mais la Conf paysanne seulement en speed dating (par petits groupes de 6/7 personnes pendant 15 minutes).

La plupart des 150 ne voient pas les lobbies alors qu’il n’y a que ça. Il faut se renseigner sur les intervenants pour rester vigilant et poser les bonnes questions. Dès la première session, on a écouté le PDG d’ADP nous vanter le trafic aérien vert, et Jean-Marc Jancovici le nucléaire comme la meilleure énergie « décarbonée ». Le nucléaire ! Un sujet tabou appelé « énergie propre » ! Et aussi les PDG ou responsables de la grande distribution.

Les 28 heures hebdo ont été repoussés par la Convention. Comment l’expliques-tu ?
Cette proposition de la semaine de 28 heures a été portée par quelques personnes du groupe « Produire / travailler ». Soumise au vote des 150, elle a reçu des réactions épidermiques et très négatives du type « les 35 heures ont mis la France à genoux »… Un argument complètement faux lancé à la va-vite ! Les porteurs de cette mesure n’ont pas eu assez de temps pour argumenter. La vision du bien commun et l’idée du partage du travail n’ont pas animé les discussions qui sont restées au niveau des clichés et des peurs individuelles : « Les gens vont en profiter pour consommer plus et prendre leur bagnole pour partir en week-end » ; « Les boîtes vont devoir licencier » ; « Ça ne fera pas baisser les émissions de gaz à effet de serre ». À mon grand regret, elle a été rejetée par 60 % des conventionnelEs, et Macron s’en est félicité : « Les gens veulent travailler ».

Pourtant les 28 heures sans baisse de salaire, c’était le moment ou jamais, et c’était bien l’unique mesure qui à elle seule portait un vrai projet de société et de justice sociale !

Macron a utilisé ses trois « jokers », il refuse le moratoire sur le CETA… Quelle est ta réaction ?
La modification de la Constitution ou le crime d’écocide, c’est louable, ça tenait au cœur de certainEs et je soutiens leur travail. Mais ce n’est pas ce qui m’importait le plus. Plein de grands principes louables sont bafoués tous les jours… à quoi bon en ajouter. Mon but était de travailler sur des mesures concrètes.
Pour la taxe de 4 % sur les dividendes, le signe envoyé par Macron a été clair : « Touchez pas à mes copains qui financeront ma campagne ». Rien de très surprenant !

Quant aux 110 km/h sur autoroute... au début j’étais contre. Je me disais qu’on allait se mettre tout le monde à dos. Mais j’ai compris ensuite leur importance pour diminuer la consommation et les gaz à effet de serre grâce à sept minutes de plus pour faire 100 km. Mais ça pose la question de la nationalisation et de la gratuité des autoroutes, car on n’accepte de payer que parce qu’on peut rouler plus vite.

Macron a utilisé ses jokers. Il a dit « Je vous suis » mais pas « Je m’engage à tout faire pour que telle et telle mesure soient appliquées ». On connaît ses effets d’annonce, il en a fait plusieurs et aucun acte n’a suivi. Lundi dernier [29 juin] il a annoncé 15 milliards d’ici deux ans pour la conversion écologique. Non seulement 15 milliards c’est une somme ridicule, mais l’échéance 2022 correspond à la présidentielle. Il trouvera, parmi toutes nos propositions, une mesurette ou deux qui ne mangent pas de pain. Et hop ! Il se verdira le blason en y ajoutant même quelques touches de démocratie, puisqu’il vient de déclarer le CESE [Conseil économique, social et environnemental] « troisième chambre chargée des conventions citoyennes ».

En conclusion ?
Je peux dire que les 150 citoyenEs sont fiers du travail accompli et contents d’avoir été reçus à l’Élysée. Mais la dure réalité de la politique a repris la main. Dès le lendemain de l’engagement de Macron devant les 150, le gouvernement a annoncé à l’Assemblée nationale le lancement des enchères sur la 5G, alors que la Convention réclame un moratoire.

Maintenant, notre préoccupation est de trouver les moyens de défendre toutes ces mesures. Quelques parlementaires soutiennent le travail de la Convention, mais le plus grand soutien sera celui de la société civile. CertainEs des 150 ont ouvert les yeux mais ne vont pas devenir militantEs pour autant. Il est aussi important de rester humbles et conscients qu’on n’a rien inventé. La plupart de ces propositions existaient déjà avant la Convention citoyenne, portées par des militantEs, des associations, des ONG. Je pense que nous n’avons pas eu assez de considération pour ce travail militant mené depuis tant d’années.

Pour certainEs il y a le risque d’être dans la reconnaissance personnelle. Attention, ça peut monter à la tête de faire des selfies avec des personnalités qui incarnent le pouvoir, et après avoir été approchées par les médias, quelques personnes se sont un peu laissées cueillir par les beaux discours de la Macronie ou par ceux d’autres partis politiques.

Propos recueillis par Christine Poupin

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