De Thibault à Martinez, une crise de direction

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Si les tensions et crises ont toujours existé dans la CGT, une nouvelle étape a été franchie en 2005, quand le comité confédéral de la CGT a appelé a voter non au référendum sur le TCE (Traité constitutionnel européen), contre l’avis de son secrétaire général, Bernard Thibault, qui proposait que sa confédération ne prenne pas position.

Pour l’exécutif confédéral, ce camouflet venait confirmer la nécessité d’une réorganisation en profondeur des structures de la CGT.

 

Des réformes bloquées

La réforme du système de cotisation engagée quelques mois plus tôt devait être mis en place dans toutes les structures, malgré les oppositions fortes de fédérations et syndicats importants. Dans cette nouvelle phase, il s’agissait de briser le corporatisme à dimension politique des fédérations rebelles, de circonvenir les unions départementales (UD) jugées pour certaines trop politisées, et de réduire au silence des unions locales (UL) dont les plus actives se situaient en opposition aux orientations confédérales.

Une mystérieuse « commission ad hoc » fut mise en place, dont les préconisations étaient : réduction du nombre des fédérations à une dizaine, contre une quarantaine à ce moment ; chapeautage des UD par des unions régionales construites depuis l’échelon confédéral et calquées sur le schéma géopolitique de l’Etat ; mise sous tutelle politique et financière des UL ; mise en place de structures interprofessionnelles dans les bassins d’emplois, pilotées par la confédération. 

Mais du fait des résistances des structures visées, pratiquement aucune des ces mesures n’a vu le jour, repoussées de congrès en congrès. La seule structure réellement mise sous tutelle a été le comité des privés d’emploi (syndicat des chômeurs), jugé depuis trop longtemps rebelle.

Par la suite, la signature de la position commune CGT-CFDT sur la représentativité syndicale a largement alimenté les tensions. Cet accord, transformé en loi en 2008, et censé « sécuriser » les accords collectifs, n’a en fait eu que peu de conséquences pratiques. La plus significative a été, comme beaucoup le redoutaient, la perte de représentativité de syndicats CGT dans les entreprises où elle est faiblement implantée. L’autre aspect étant la plus grande précarité des représentants de section syndicale, un statut devenu un piège pour celles et ceux qui n’obtiennent pas la représentativité et se retrouvent sans protection juridique.

 

Une direction contestée

C’est ce climat marqué par des oppositions plus ou moins sourdes qui, au-delà des autres enjeux et rivalités affichés, a prévalu lors de la bataille pour la succession de Bernard Thibault, marquant les débats, fractures et votes. 

Historiquement, les questions voire les crises politiques et organisationnelles étaient réglées en amont des congrès, à l’intérieur du PCF. Aujourd’hui, affaiblissement organisationnel et affaissement politique se renforcent et s’alimentent. Avec l’effacement de la fraction liée au PCF, l’ancienne hégémonie stalinienne a été peu à peu supplantée par des courants proches du Parti socialiste, à travers un réseau de commissions et d’experts ne rendant aucun compte aux instances régulières de la confédération. Dans ce contexte, Thierry Lepaon paraissait le moins gênant pour les grosses fédérations surtout soucieuses de préserver leur pré-carré organisationnel et pour des courants internes voulant conserver leur influence. Quand les médias et les politologues ne percevaient que des querelles de personnes, mûrissaient en fait les contestations qui allaient exploser.

Au lieu de calmer le jeu, le positionnement politique de Lepaon n’a fait qu’exacerber les tensions. L’affichage grossier de son goût du dialogue social, associé à un autoritarisme qui, contrairement à celui de Thibault, ne s’appuyait pas sur une autorité morale, a alimenté des critiques ouvertes et virulentes. Et prêté le flan à des opérations médiatiques sur son mode de vie, qui ont rendu l’air des locaux de Montreuil irrespirable à nombre de militants.

C’est ainsi que s’est constituée une opposition mêlant exigences démocratiques et critiques des aspects les plus voyants du dialogue social (conférences sociales), tout en affirmant une volonté de dépassement du fractionnement des ripostes entre partis, syndicats, associations. Cette opposition hétérogène associait des structures de la fonction publique, de la chimie, de la région parisienne, du commerce, de certaines UD en régions, de syndicats et de personnalités reconnues.

La plupart de ces protagonistes ont également participé à l’animation des Collectifs « Alternative à l’austérité ». Ce sont ces structures que l’on a retrouvé le plus souvent à l’initiative des mobilisations des 12 avril et 16 décembre 2014, dans le secteur du commerce, en pointe de la lutte contre la loi Macron, et plus généralement là où la confédération était pour le moins timorée, le plus souvent au  prétexte de l’unité syndicale.

L’élection du nouveau secrétaire général, Philippe Martinez, dans une suite de procédures tendant à changer le moins de choses possible, n’apparaît finalement que comme un simple replâtrage. D’autant plus que les positionnements de la nouvelle direction confédérale sont loin de faire l’unanimité. Atermoiement dans la mobilisation contre la loi Macron, refus d’opposition totale à la loi Rebsamen au prétexte de prétendues avancées sur les TPE-PME, rapprochement avec la CFDT font de nouveau monter les contestations. De même que le coup d’éponge passé sur les dérives de Lepaon.

 

Difficile redéploiement

Les difficultés de la CGT ne se résument pas à celle de construire et faire passer dans la pratique une orientation qui refuse l’affrontement avec le gouvernement et s’installe dans un dialogue social qui ne dit pas son nom. L’autre grave problème est l’affaiblissement militant de l’ensemble des structures, fait de baisses d’effectifs et d’absences de repères politiques même réformistes.

Dans un rapport de forces dégradé, les luttes sociales sont loin d’être inexistantes mais butent aussi sur des pratiques syndicales qui ne permettent même pas d’engranger des succès partiels grâce à la combativité ouvrière. Ainsi la grande grève (30 jours) des personnels de Radio France a été littéralement sabotée par l’absence de construction au jour le jour d’une mobilisation qui est restée, pour l’essentiel, enfermée dans la Maison Ronde. Au nom de la préservation d’une unité syndicale de façade, les responsables CGT ont aligné la stratégie du syndicat sur celle des moins combatifs. De la même façon, l’importante mobilisation des personnels de la santé souffre d’une stratégie dans laquelle les ambiguïtés dans le rapport à l’administration et au gouvernement sont couvertes par la préservation de l’unité intersyndicale. 

Dans le même temps, l’engagement de secteurs significatifs de la CGT sur les terrains de la lutte contre les discriminations (sexistes, raciales, basée sur l’orientation sexuelle), contre la répression antisyndicale ne doit pas être négligé, ni résumé à des simples calculs électoralistes ou de sauvegarde d’effectifs.

Les congrès des fédérations du commerce, du transport, de la santé, ceux de plusieurs UD ont donné lieu à des affrontements importants à la lecture politique souvent difficile. Ce qui ressort est une exigence démocratique que l’on retrouve dans le « texte des 24 » de la direction fédérale Santé, mais qui ne s’accompagne pas d’une critique claire des orientations fédérale et confédérale passées.

La préparation du prochain congrès confédéral, légèrement rapproché en raison de la situation interne, risque d’être chaotique. D’un côté, la direction confédérale va encore plus que d’habitude encadrer la désignation des délégués. Celle-ci se fait largement en amont de la mise en circulation de tout texte de discussion. Les délégués doivent d’abord et avant tout être représentatifs de la sociologie de la CGT, avec des démarches volontaristes en direction des techniciennes, des femmes et des jeunes. Ceci donne lieu à un tri politique qui est déjà difficilement contournable. Mais ce n’est pas suffisant pour la direction qui, au nom de la confédéralisation des mandatements, va faire se croiser les mandatements des fédérations et des UD. Les contestataires auront bien du mal à passer au travers de ce double tamis. Et le débat risque d’être encore appauvri, au moment même où le syndicalisme est confronté à des enjeux importants..

 

Des enjeux de classe

La bourgeoise a deux options pour tenter de sortir le système capitaliste de la crise. L’option (sociale) libérale, portée par le gouvernement Hollande, tente d’associer dans le « dialogue social » le patronat et les organisations syndicales à l’image de ce qu’à pu construire la social-démocratie allemande. Les organisations croupion comme la CFTC, la CFE-CGC voire l’UNSA, ou totalement en harmonie avec cette orientation comme la CFDT, peuvent s’engager sans risque dans cette voie. En fonction de son histoire, de ses traditions, du type d’ancrage d’une partie des ses structures militantes, l’affaire est plus difficile pour la CGT.

L’autre voie est celle que la Troïka tente d’imposer en Grèce, dans la logique des réorganisations des secteurs automobile et des télécommunications aux USA, qui se développe en Italie et s’insinue en France avec la perspective des accords emploi-compétitivité. Il s’agit non seulement de s’attaquer drastiquement à l’emploi, aux salaires et aux conditions de travail, mais aussi à des pans entiers des droits des salariés, en contraignant les syndicats à se coucher ou à subir une répression inconnue depuis des décennies. Cela pourrait aller jusqu’à l’exclusion des organisations non signataires de toute présence dans les entreprises et branches concernées, avec des reculs sociaux imposés par le chantage à l’emploi et des validations par référendum plaçant les organisations syndicales en extrême difficulté. 

Les batailles d’orientation interne laissent toujours à l’écart une majorité de syndiqués et encore plus de salariés. Seul le développement de mobilisations posant à la fois les questions d’orientation et de démocratie ouvrière pourra donner les conditions de la construction de courants syndicaux se fixant comme projet une représentation de la classe ouvrière sur des bases de classe.

Robert Pelletier 

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