Verre Cassé

D’Alain Mabanckou. Points Poche, 250 pages, 7 euros.

Brazzaville (capitale de l’ex Congo colonial français), fin du 20e siècle. Un bar, « Le crédit a voyagé », dans le quartier déshérité des « quatre cent ». Un patron « l’escargot entêté » qui veut que la mémoire de son bar et des déchus qui y passent leur vie, jour et nuit, ne soit pas perdue. Parce que l’écrit, « c’est ce qui reste, la parole c’est de la fumée noire, du pipi de chat sauvage ». On ne sait pas grand-chose du narrateur de Verre cassé, un ancien instituteur radié par l’administration. Il ne se confiera sur lui qu’en fin de roman après avoir conté l’histoire incroyable du bar et la vie cassée de ses camarades, amateurs comme lui du gros rouge de la « Sovinco ». Notons que si l’auteur ne donne pas le beau rôle aux hommes, les femmes sont bien souvent des « moins que rien », ou pis.

Farce métaphysique

La mémorable ouverture du bar sanctionnée par une polémique gouvernementale nous vaut un portrait très savoureux du Président à vie et de ses ministres incompétents à la recherche (vaine) de la citation qui les fera passer à la postérité. Puis les déboires des piliers de l’estaminet vont défiler de façon jubilatoire : « Pampers » qui sort de geôle suite à une accusation de pédophilie par sa femme et qui a connu bien des « traversées du milieu » dans la prison ; l’Imprimeur, qui a fait la France mais qu’une Française a conduit à la folie ; Mama Mfoa, la cantatrice chauve qui vend dans la rue des grillades dont le fameux « poulet-bicyclette » ; Robinette, qui urine debout et défie les hommes ; les filles du quartier Rex où les gars font de « l’alpinisme » ; Mouyeké, fils de grand sorcier qui se croit capable de transformer le pipi en vin rouge. La truculence des portraits de ces mythomanes assoiffés occupe la première partie du roman, tandis que le ratage de sa vie par le narrateur occupe la deuxième et transforme le roman en farce métaphysique. La relation du mariage raté avec « Diabolique », pardon Angélique, cède le pas à l’évocation plus grave de la mère du narrateur. La force du récit enfle comme un fleuve en crue et le comique cède la place au sublime quand le dénouement approche.

Le roman est un monologue en style parlé, sans majuscules ni point, où la virgule marque la pause chez le conteur. Le récit est bourré de références cachées à des œuvres littéraires. Comment pourrait-il en être autrement quand le nom du bar, centre du roman, est une contraction de Mort à crédit et de Voyage au bout de la nuit plus que l’invitation au client à payer comptant. Alain Mabanckou a su allier, avec ce roman, la tradition populaire orale du griot et la célébration de l’écrit par un langage qui invite le lecteur à des voyages très cabossés. Le festival de Saint-Malo ne s’y était pas trompé en lui décernant à l’époque le prix des « Étonnants voyageurs ». 

Un roman et un auteur à découvrir sans tarder1. Merci Père Noël !

Sylvain Chardon

  • 1. Mémoires de porc-épic en est le prolongement naturel.

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