Un « Manuel indocile de sciences sociales » pour résister et construire la contre-offensive à l’air du temps

Manuel indocile de sciences sociales : pour des savoirs résistants, sous la direction de la Fondation Copernic, 1056 pages, 25 euros.

«Faire comprendre par quelles violences, quelles coercitions ont été instituées et reproduites les légitimités et les positions célébrées ; faire comprendre qu’il n’existe pas une nature éternelle ou des tâches féminines, ici et partout ; que toutes les hiérarchies ne sont ni fatales ni obligées ; que la démocratie n’est guère démocratique ; que les paix (sociales ou entre États) sont guerres camouflées, coup de massue échangés dans l’ombre ; que la réussite à l’école ne dérive ni d’un don inné ni du mérite ou du talent ; que laideurs et beautés, vénérations et convenances ne sont qu’arbitraires ; que les goûts et les dégoûts, les musiques qui révulsent ou ravissent, les vêtements que l’on trouve “classe” ou “beaufs”, les indignations, les indignités, ce qu’on mange ou pas sont productions sociales… pour ne citer que quelques exemples » : telle est l’ambition affichée par le Manuel indocile de sciences sociales, récemment publié aux éditions la Découverte. 

 

« À l’école, tu bosses, tu réussis ? »

Un projet ambitieux, concrétisé dans un ouvrage de plus de 1000 pages nourries des contributions d’une centaine d’auteurEs (sociologues, économistes, politistes, historienEs, professeurEs de lycée, acteurEs du mouvement social…), regroupées par grands thèmes et principalement organisées sous forme de questions : « La pollution, la faute des pauvres ? », « Le capitalisme peut-il être écologique ? », « Le travail coûte-t-il trop cher en France ? », « Les impôts : on en paie trop ? », « L’État, c’est qui, c’est quoi ? », « La politique, une affaire de "professionnels"  ? », « Les sondages, c’est scientifique ? », « "Casseurs", c’est-à-dire  ? », « À l’école, tu bosses, tu réussis ? », « Le genre, c’est quoi au juste ? », « Qu’est-ce que le travail ? », « Les bourgeois vivent comment ? », « Qui domine l’ordre international ? », etc. 

Impossible de lister ici toutes les thématiques abordées et touTEs les auteurEs que l’on rencontre au fil des pages de ce manuel, construit autour de contributions courtes (une dizaine de pages), écrites dans une langue accessible, chacune dotée d’une bibliographie et d’un « lexique de désenfumage » définissant en quelques lignes certains des termes utilisés (« reproduction sociale », « salaire net », actif financier », « révolution industrielle », « fonds spéculatifs », « démocratie directe », etc.). Des contributions qui peuvent se lire indépendamment les unes des autres, dans l’ordre, dans le désordre, une à une, par paquets de cinq… selon les besoins du moment et le temps disponible.

 

Réfléchir ensemble à notre monde

« Ce livre propose que […], fortes d’alliances nouvelles avec d’autres catégories de salariés, les sciences sociales ne soient plus interdites d’usage et qu’enfin elles circulent. Car les sciences sociales libèrent. Les sciences sociales en font savoir davantage sur nous-mêmes, sur les relations, les histoires, les situations qui nous ont fabriqués, jusqu’à nous rendre malheureux oui heureux, relégués ou solidaires, désarmés ou révoltés, et jusqu’à interdire ou favoriser certaines destinées. Elles montrent que nous ne sommes ni illégitimes, ni coupables, ni impuissants. » Cela ne fait aucun doute : le mouvement des Gilets jaunes et les fractures qu’il a révélées/confirmées sont passé par là, et pour les concepteurEs de l’ouvrage, il s’agit ni plus ni moins que de tenter de mettre à la portée du plus grand nombre des travaux scientifiques souvent considérés comme inaccessibles ou inutiles, travaux eux-mêmes percutés par le surgissement impromptu, sur la scène sociale et politique, de fractions des classes populaires reléguées, voire ignorées. Au total, ce manuel tient la plupart de ses promesses, même si d’aucuns pourraient déplorer des angles morts (sur les sciences et techniques par exemple) ou le manque de radicalité de certaines contributions. Mais l’essentiel est là, qui fait de cet ouvrage un excellent outil pour armer les mobilisations en cours et à venir, et pour réfléchir ensemble à notre monde, à un autre monde, au moyen des éclairages apportés par les outils et les concepts des sciences sociales. Un livre utile et, une fois n’est pas coutume pour un volume de cette taille, agréable à lire ou à parcourir. Et en plus, le prix est relativement modeste pour un livre de plus de 1000 pages (25 euros), ce qui en fait un excellent cadeau de fin d’année.

 

Julien Salingue 

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