Trump et la « révolte réactionnaire »

Daniel Tanuro, « Le moment Trump – Une nouvelle phase du capitalisme mondial  », Demopolis, 2018, 214 pages, 19 euros. Commander à la Librarie La Brèche.

A bien des égards Donald Trump est une énigme : comment un tel individu a-t-il réussi à devenir président des Etats-Unis ? Quel est le projet de cet homme imprévisible et capricieux qui s’exprime à coups de tweets ?

Le livre de Daniel Tanuro permet de percer certains des aspects de l’énigme et, surtout, de ne pas s’arrêter à la surface des choses : « le « moment Trump », au-delà de la personnalité de celui qui l’incarne, correspond à une réaction de certains segments de la société et du capital étatsunien face à une nouvelle phase du capitalisme mondial et à ses incertitudes. Une phase où les Etats-Unis apparaissent affaiblis tandis que sur fond de crise économique, s’élève une future nouvelle superpuissance : la Chine.

Daniel Tanuro décrit Donald Trump en capitaliste champion de la combine et de la fraude fiscale qui s’est transformé en une star des médias. A partir de 1985, ses ambitions politiques commencent à s’affirmer. Il cultive une image à la fois d’entrepreneur à succès et de sécuritaire, anti-impôts et raciste. Tanuro fait justice de l’idée selon laquelle Trump doit sa victoire à la classe ouvrière blanche ; il souligne que l’abstention des classes populaires (dégoûtées du néo-libéralisme des Démocrates) a coïncidé avec la mobilisation de la petite-bourgeoisie et de groupes religieux (comme les chrétiens évangélistes). La campagne de Trump a aussi eu l’appui, notamment médiatique, de courants idéologiques réactionnaires et d’une fraction de l’extrême droite patronale, persuadés qu’il fallait s’écarter du consensus entre les deux grands partis pour enrayer le déclin de l’impérialisme US. Pour Tanuro, même si le système électoral américain y a contribué, l’élection de Trump n’est pas un « accident de parcours » mais le « signe de l’entrée dans une ère nouvelle ».

Dans tous les pays capitalistes se renforcent les tendances autoritaires, sous des formes qui dépendent de l’héritage historique de chacun d’entre eux. Dans le même temps, la « gouvernance » néolibérale est discréditée auprès de larges secteurs de la population. Les partis dominants n’apparaissent plus que comme les fondés de pouvoir du grand capital. Dans ce contexte, explique Tanuro, les classes populaires cherchent confusément les voies d’une alternative à gauche ou s’abstiennent aux élections, tandis que la petite-bourgeoise et des strates inférieures de la bourgeoisie sont attirées par une « révolte réactionnaire » dirigée à la fois contre le néolibéralisme et contre les luttes des exploités et opprimés.

Trump est le produit de cette situation dans le contexte américain, instrumentalisant cette révolte réactionnaire au service d’« un projet de capitalisme sauvage, brutal et très autoritaire ». Pour renforcer son assise politique, il cherche à se concilier des fractions du syndicalisme américain (et non à affronter les syndicats en bloc comme le souhaiteraient des Républicains traditionnellement antisyndicaux) ; c’est une des dimensions de sa dénonciation, au nom de l’emploi, des règlementations environnementales et de la concurrence étrangère.

Contrairement à ce que soutiennent certains intellectuels de la gauche américaine, Tanuro démontre que le « trumpisme » n’est pas un fascisme ou un néofascisme, tout en expliquant qu’il est plus dangereux qu’un régime conservateur « normal ». A l’extérieur, Trump multiplie les risques de conflits tandis qu’à l’intérieur, il crée les conditions pour un développement d’une extrême droite de masse. Enfin, et ce n’est pas le moindre problème, son négationnisme climatique est tout simplement criminel.

L’ouvrage contient également un bilan de la première année de pouvoir de Donald Trump. Globalement, au-delà des aléas parlementaires et de l’instabilité de son entourage, Trump a réussi à largement démanteler l’Obamacare, il a remis en cause les réglementations environnementales et les (faibles) restrictions aux agissements spéculatifs des  banques, a fait adopter une réforme fiscale très favorable aux hauts revenus et aux entreprises. Avec le haut état-major, il a mis en chantier une doctrine militaire qui banalise le nucléaire. Malgré une équipe présidentielle instable, Trump fait donc avancer des choses essentielles pour le capital US et, quand certaines des promesses démagogiques de campagne ne sont pas tenues, il se pose en victime des politiciens de Washington.

Certains observateurs spéculent régulièrement sur la volonté  du « grand capital » de se débarrasser de Trump. De grands dirigeants économiques se sont effectivement hérissés de divers épisodes (tout dernièrement les mesures protectionnistes) mais Tanuro insiste à juste titre sur le fait que « le capital n’existe que sous la forme de capitaux nombreux qui se font concurrence » et « ont des intérêts partiellement divergents (…) Certains secteurs soutiennent sa politique avec enthousiasme, d’autres misent sur elles – ou la contestent – pour une raison déterminée ». Ces différents secteurs du capital savent certes s’unir « pour agir politiquement quand un danger exceptionnel menace leur système d’exploitation, mais ce n’est pas le cas pour le moment avec Trump ». 

Dans l’immédiat Trump, pourtant cerné par diverses affaires, a commencé à préparer la campagne pour sa réélection en 2020. Que l’on soit convaincu ou non par certains aspects de son analyse, l’ouvrage  de Daniel Tanuro, qui mobilise une masse d’informations, fournit une des analyses les plus approfondies du phénomène Trump. Qui veut aller au-delà des anecdotes devrait le lire.

Henri Wilno 

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