Sous les pavés, la flamme d’Octobre

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Culture
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Ce n’est certes pas l’été. Mais pour fêter le centième anniversaire de la révolution d’Octobre, nous osons recommander quelques pavés… En l’occurrence :

L’Histoire de la révolution russe de Léon Trotsky (Seuil, collection Points Essais, tome 1 et tome 2) ;

Les Bolcheviks prennent le pouvoir. La révolution de 1917 à Petrograd d’Alexander Rabinowitch (La Fabrique) ;

La Révolution russe d’Orlando Figes (Gallimard, Folio Histoire, tome 1 et tome 2).

On pourrait benoîtement justifier une telle ordonnance par le fait que, comme le signalait Trotsky dans sa préface, les travailleurs russes ont accumulé davantage d’expériences en une seule année que d’autres peuples en plusieurs siècles. Mais c’est aussi que ces pavés se lisent (presque) comme des romans.

D’abord, un monument : l’Histoire de la révolution russe de Trotsky. Ce livre écrit en exil sur l’île turque de Prinkipo entre 1930 et 1932, d’une plume merveilleuse, est un exploit théorique : on y trouve à la fois un récit serré des événements, l’explication extraordinairement vivante de leur logique politique, et toute une philosophie de l’histoire mise concrètement en œuvre. La force de Trotsky, c’est de pouvoir prendre un double point de vue, celui de l’homme d’action, du militant qui a vécu les événements, y a pris des décisions, les a mises en œuvre, et celui d’un théoricien qui prend du recul, analyse les tendances lourdes de la lutte des classes. D’où des morceaux de bravoure de natures bien différentes : un récit emballant des journées de février, de la description des prises de terres, de la montée des sentiments politiques « bolcheviks » au sein des soviets de soldats ou d’ouvriers ; et dans un tout autre registre, tout un chapitre comparant la logique des révolutions « du passé » avec celle de 1917, l’antagonisme des classes, le double pouvoir ou encore, dans l’un des ultimes chapitres du livre, une réflexion sur Lénine, la décision de prendre le pouvoir en octobre et « le rôle de l’individu dans l’histoire ».  

Le point de vue de Trotsky est-il biaisé par son éventuelle partialité ? Ce fut la double accusation des staliniens et des bourgeois. Pourtant nombre d’ex-staliniens, souvent à l’occasion du grand désarroi de la chute de l’URSS, l’ont redécouvert. Ils l’ont lu après des décennies de refus, y trouvant enfin une explication lumineuse mais non mythologique de la révolution, débarrassée des enfumades du stalinisme comme des accusations délirantes de toute une histoire anti-bolchevique de la révolution ou du « coup d’Etat ».

 

Octobre entre deux feux

Car c’est là le double écueil : longtemps l’historiographie dominante, à l’ouest et à l’est, fut dominée par deux points de vue soi-disant antagonistes mais se confortant l’un l’autre. La révolution comme coup d’Etat, et la révolution comme exploit d’un parti discipliné et dirigé comme une armée par son chef suprême (et son fidèle second, l’incomparable Staline). Pris en étau, oubliés alors, deux éléments fondamentaux de la révolution russe : la diversité des militants, y compris des militants bolcheviques (puisque c’était une armée de héros ou de fanatiques), et la dynamique révolutionnaire, dans sa diversité, son explosivité, ses contradictions, des classes populaires de l’Empire russe.

Certes, les choses se sont depuis affinées. Etrangement, la publication en 1997 du Livre noir du communisme  y a même contribué en France. Ce livre, aussi érudit qu’idiot dans son principe même, avait représenté une telle outrance que des historiens se voulant tout de même sérieux se sont sentis dans l’obligation de faire machine arrière et d’élaborer un « modèle explicatif » plus plausible, moins « guerre froide »,  de la révolution russe. Ainsi Nicolas Werth, l’un des historiens français les plus lus sur le sujet, et qui écrivit la « partie russe » du Livre noir, se déclara ensuite troublé par certaines réactions et par… la préface générale de Stéphane Courtois à l’ouvrage.

Il n’en avait pas moins écrit lui-même des choses aussi terribles qu’absurdes, renvoyant certaines politiques bolcheviques brutales pendant la guerre civile à une idéologie, par principe, de la terreur, tout en expliquant à l’inverse le massacre de centaines de milliers de paysans, d’ouvriers, de Juifs, par les armées blanches, par le contexte de la guerre civile. Ses remords aboutirent à une vision d’ensemble un peu moins grossière de la révolution d’Octobre, tragique « malentendu » entre les paysans qui voulaient la terre, les nationalités leur indépendance, les ouvriers le contrôle de leurs usines, et les bolcheviks qui voulaient bien leur donner tout cela pour prendre le pouvoir, pour mieux le reprendre dès que possible afin d’accomplir leur vrai programme, « communiste », par la violence.1

Une interprétation devenue fort classique désormais. Et un peu plus fine, donc, que la littérature de guerre froide d’antan, mais aussi en comparaison d’une vieille rengaine disons social-démocrate, qui faisait l’apologie de la révolution des masses et démocratique de février pour mieux condamner le coup d’Etat factieux et totalitaire d’Octobre (Cohn-Bendit vient encore de la ressortir à la radio…). Puisqu’un Werth (un Marc Ferro d’ailleurs) notent tout de même que les bolcheviks, à la différence des mencheviks et autres réformistes, furent à peu près les seuls à bien vouloir reprendre les revendications des masses en question.

 

Et si on lisait Lénine ?

Mais il reste toujours ces deux grandes négligences : l’oubli des contingences historiques (une guerre mondiale, une guerre civile, la faim dans les villes, etc.) avec lesquelles les bolcheviks durent se coltiner, d’une part, et après tout, la politique réfléchie et débattue, souvent âprement, des bolcheviks, d’autre part. Comme le fait remarquer Lucien Sève dans un intéressant petit livre (Octobre 1917, une lecture très critique de l’historiographie dominante, Editions sociales), ces historiens, même les plus sérieux, ont tous plus ou en moins en commun de ne pas avoir réellement lu Lénine. Un peu comme si, dans un étrange élan de matérialisme… vulgaire, les idées de ceux qui firent la révolution et la dirigèrent ne comptaient pour rien !

Au passage : il est donc fort utile pour comprendre Octobre de lire du… Lénine. Entre autres : Les Lettres de loin, La Catastrophe imminente et les moyens de la conjurer, L’Etat et la révolution… 

Le livre de Trotsky, lui, a ce charme de nous dire ce que pensaient, ce que voulaient, ce que débattaient les révolutionnaires. Bref, c’est un livre d’histoire pour celles et ceux qui rêvent (modestement) de faire l’histoire.

Pourquoi s’imposerait-on alors la lecture de Figes et de Rabinowitch ? Parce qu’ils apportent chacun quelque chose d’extraordinaire, sur deux plans tout à fait différents.

 

Rabinowitch, historien des militants bolcheviques

Le livre de Rabinowitch2 est une histoire des militants de Pétrograd. Il nous « révèle » (car on oublie, on est toujours encore un peu stalinisés…) à quel point le mouvement ouvrier et révolutionnaire, et dans ce mouvement le parti bolchevique lui-même, était vivant donc divers, contradictoire, mouvant. Comme le résume Rabinowitch, dans son Introduction écrite dans les années 1970 : « mon objectif prioritaire aura été de restituer (…) le développement de la révolution "par en bas". » Ce qui, dit-il, l’a amené à s’opposer aussi bien à la plupart des historiens occidentaux (Octobre comme « résultat d’un coup d’Etat exécuté de main de maître et sans soutien significatif de la population ») qu’aux historiens soviétiques (« inévitabilité historique du processus et rôle essentiel d’un parti fortement discipliné sous la direction de Lénine »). Or, « en octobre, les objectifs des bolcheviks, du moins tels que les masses les comprenaient, bénéficiaient d’un ample soutien populaire », « en 1917, à Petrograd, le parti bolchevik ne ressemblait guère à l’organisation disciplinée, autoritaire et conspirative efficacement contrôlée par Lénine que décrivent la plupart des comptes rendus historiques. »

D’où des pages formidables qui décrivent les initiatives contradictoires, les débats, le « bordel » qui régnait parfois, à des moments cruciaux de la révolution. L’auteur démarre en juillet 17 et va jusqu’à la prise du pouvoir en octobre3, il montre à quel point « l’action politique, ce n’est pas un trottoir de la perspective Nevski » (disait le révolutionnaire du 19e siècle Tchernychevski, cité par Lénine dans sa Maladie infantile du communisme, le gauchisme), cette avenue droite et large de Petrograd. Pas seulement parce que le parti bolchevique dut faire de la « tactique ». C’est aussi parce que ses différentes composantes n’étaient pas souvent d’accord entre elles sur ce qu’il fallait faire, ni en juillet ni en octobre.  Et que la force du parti fut d’accepter le débat, de jauger les situations concrètes et diverses de tout le pays, pour réussir à mener malgré tout une politique cohérente et déterminée.

 

Figes, historien des mille révoltes russes

L’apport de Figes est tout différent. D’abord parce que son point de vue sur les bolcheviks est… ridicule. D’emblée, Lénine est campé en psychopathe. Au nombre de ses « attitudes politiques » (page 285 du tome 1), d’ailleurs explicables par « ses origines nobles » : « son approche dogmatique et son ton dominateur ; son intolérance à l’égard de toutes formes de critiques venant de ses subordonnés ; et sa tendance à ne voir dans les masses qu’un matériau nécessaire à ses projets révolutionnaires ». Comme le dit Gorki, semble-t-il fort approuvé par Figes : « il s’estime en droit de faire avec le peuple russe une expérience cruelle vouée d’avance à l’échec ».

On croit alors lire l’œuvre d’un fou. Mais un fou qui aurait dépouillé des montagnes d’archives russes, avec une excellente intention : que faisaient, exprimaient, désiraient les différents groupes sociaux de l’empire russe, de la fin du 19e siècle jusqu’à la fin de la guerre civile ? On suit à travers des centaines de pages, la trajectoire de généraux, de petits paysans « entrepreneurs », d’ouvriers des débuts de l’industrialisation, de militants bolcheviques ou mencheviques en usine, de simples soldats, autant de petites biographies qui donnent à penser. On y voit s’incarner des tendances lourdes mais aussi passablement confuses et divergentes de la société russe. On voit concrètement ce que fut la révolution pour les « masses » populaires, à hauteur d’homme et de femme.

Et tout réactionnaire semble-t-il par ailleurs, on voit dans son livre comment les paysans se saisirent des terres, comment les soldats passèrent d’un patriotisme atavique à la mutinerie, comment se multiplièrent les prises de contrôle des usines par des comités ouvriers, comment les soldats de l’armée rouge furent recrutés, et comment l’armée rouge fut une grande école d’alphabétisation pour des millions de paysans. Extraordinairement hostile aux révolutionnaires, il est fasciné par la révolution. Et plus exactement les révolutions de 1917 : « non pas une seule révolution politique, mais une multiplicité de révolutions sociales et nationales ».

Mais comment ces mille révoltes ont-elles pu s’entraîner les unes les autres, pour aboutir à une gigantesque transformation révolutionnaire de la société ? Il fallait, pour que cela devienne possible, une révolution politique, et qu’il y ait donc une force politique qui la veuille et qui soit capable de la mener. On ne peut donc comprendre ce qui a pu se passer, ce qui a fait de cette révolution une source d’inspiration encore aujourd’hui pour celles et ceux qui n’acceptent pas la société capitaliste et ses horreurs, en opposant la spontanéité révolutionnaire des masses à l’action du parti bolchevique, mais plutôt en cherchant comment elles ont pu se composer.

 

Yann Cézard 

 

  • 1. Nicolas Werth, « 1917. La Russie en révolution », Découvertes Gallimard, chapitre « Utopies et malentendus d’Octobre ».
  • 2. Ce livre a déjà fait l’objet d’une recension détaillée dans notre revue (n° 81 de novembre 2016), par Ugo Palheta.
  • 3. Deux autres de ses livres, non traduits en français, vont pour l’un de la révolution de février aux journées de juillet, pour l’autre des lendemains de l’insurrection d’Octobre à l’éclatement de la révolution allemande en novembre 1918.

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