Sorti d’usines. La « perruque », un travail détourné

De Robert Kosmann. Éditions Syllepse, 184 pages, 12 euros.

En voyant mon père rapporter à la maison, en provenance de l’atelier de galvanoplastie de chez Simca à Poissy, des anodes de platine transformées en coupe-papier ou des pistons en cendrier, je ne pensais pas qu’un jour ses « perruques » feraient l’objet d’une étude aussi sérieuse, documentée et d’un travail de réflexion tel que ceux réalisés par Robert Kosmann.

Temps « volé » aux patrons

La perruque peut répondre à la définition de Robert : « l’utilisation de matériaux et d’outils par un travailleur, sur le lieu de l’entreprise, pendant le temps de travail, dans le but de fabriquer ou transformer un objet en dehors de la production réglementaire de l’entreprise »

Sorti d’usines est un précieux ouvrage qui fait le tour de ces productions réalisées sur du temps « volé » aux patrons, depuis les quilles offertes aux départs en retraite jusqu’à des avions en passant par les fameux « décodeurs Canal+ » produits par centaines (par milliers ?) pour capter gratuitement la chaîne cryptée. Et avec même des détours hors de l’hexagone qui donnent envie de prolonger ces recherches.

Ce que défend pied à pied, en connaisseur, en pratiquant, ­Robert, c’est que la perruque, quelles que soient ses dimensions, ses domaines, reste avant tout un travail qui ne fait pas l’objet de rémunération. En matière de rémunération, le paiement des matières premières, une bouteille de Ricard, un échange de bons procédés… identifient la perruque. Un usage personnel, pour des amiEs, des collègues mais pas dans le registre du marché noir. Dans le même temps, le ressort de la perruque c’est la réappropriation de l’ensemble de l’activité productrice. Une idée, des matériaux, des outils, des machines que le perruquier maîtrise, un objet fini, concentré de valeur d’usage. 

Espaces de liberté

Dans toute entreprise, les petits espaces de liberté, individuels ou collectifs, sont des scories, des impuretés dans le contrat de travail que le patronat cherche en permanence à réduire. Des espaces de liberté souvent cachés, parfois tolérés, souvent réprimés. La perruque en fait partie et Robert laisse ouverte la discussion sur sa disparition en raison de la chasse aux temps morts, aux évolutions technologiques.

Un inventaire à lire pour découvrir et se faire plaisir, et aussi l’occasion de (re)lire Miklòs Haraszti1 dont Robert cite ce passage : « À la place du travail aliéné, imposé de dehors par le salaire (et sa négation : le non-sens d’un réconfort interdit) viendrait l’extase du besoin authentique. Le travail en perruque précisément par son non-sens du point de vue de l’usine est l’annonce tranquille et obstinée du besoin d’un travail stimulant, plus fort que tout autre, serait la conviction que notre travail, notre vie et notre conscience sont gouvernés par nos propres buts ».

Robert Pelletier  

  • 1. Salaire aux pièces, ouvrier dans un pays de l’Est, éditions du Seuil, 1976.

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