Sarkozy-Kadhafi : des billets et des bombes

Scénario Fabrice Arfi, Geoffrey Le Guilcher, Élodie Gueguen, Michel Despratx et Benoît Collombat, dessins Thierry Chavant, Delcourt, 237 pages, 24 euros.

Peu de chance de refermer cet ouvrage avant la dernière page, tant les événements s’enchaînent avec une logique implacable. Vous risquez même d’être pris de vertige devant l’accumulation des révélations sur cette affaire Sarkozy-Kadhafi.

Affaire rocambolesque

On croit à tort tout savoir des révélations de Mediapart et du Monde. L’affaire rocambolesque présente tant de ramifications et de coups tordus, sinon sordides, qu’il fallait un approfondissement minutieux des faits et une mise en perspective sous forme de schéma relationnel. Seul le support BD et tous les artefacts qu’il permet pouvait réussir cette prouesse. C’est pourquoi, pour vous guider dans le récit autant que pour vous empêcher de perdre pied face à la multiplicité des intervenants et révélations, un petit personnage avec une grosse tête orange (un « emoji ») intervient souvent dans le récit. Il est à la fois le narrateur et l’enquêteur, qui dévoile les coulisses d’une affaire aux proportions démesurées. N’oublions jamais que, pour plusieurs mallettes remplies de billets, il y a eu une intervention militaire meurtrière française en Libye, la destruction du pays, la déstabilisation de la région, le renfort de l’obscurantisme meurtrier djihadiste et la mort suspecte de témoins-clés. 

Merci la France !

Six ans après la guerre, les journalistes ont réussi à faire avouer à notre « crétin » national, BHL, ceci : « Non, il n’y avait pas eu de massacres de civils mais cela ne change rien à la justesse de l’intervention. C’était tout l’enjeu […] d’éviter qu’il y en ait. »1 No comment ! L’exfiltration de France de Bachir Saleh, grand argentier de Kadhafi, trois jours avant le second tour de la présidentielle de 2012, sous les yeux du patron de la DCRI relève du meilleur polar avec des « barbouzes » qui s’expriment en vrais « Tontons flingueurs ». Le problème c’est que nous n’avons pas affaire à un film ! Tout est vrai et la justice dispose des enregistrements.

Le 27 janvier 2017, devant la Cour pénale internationale, le beau-frère de Kadhafi, Abdallah Senoussi, déclare avoir financé la campagne de Sarkozy. Le 22 février 2018, l’exfiltré Bachir Saleh confirme, depuis l’Afrique du Sud, les accusations de financement à la télé française et au Monde. Le soir, il est touché de plusieurs balles, et les tueurs le laissent pour mort, ce qu’il n’était pas tout à fait. Après un dernier mensonge de Sarkozy, le récit se clôt en novembre 2018 avec la promenade d’un petit garçon libyen dans les ruines de Syrte, où paradent les commandos ­djihadistes. Merci la France !

Grande invention graphique

La BD Sarkozy-Kadhafi paraît sept ans après les premières révélations de Mediapart. Pas moins de cinq journalistes ont collaboré à la mise au point du scénario, dont Benoît Collombat qui avait déjà travaillé avec le dessinateur Étienne Davodeau2, et c’est Thierry Chavant qui s’est collé à la mise en scène dessinée de ce documentaire/thriller. Les quelques faiblesses de trait dans la représentation des visages sont largement compensées par une narration nerveuse des événements et une grande invention graphique pour les scènes de guerre ou des assassinats de Kadhafi, de Choukri Ghanem et autres protagonistes.

Si les documents reproduits en fin d’ouvrage résonnent comme des pièces à charge et irréfutables, il n’en reste pas moins que les Sarkozy, Hortefeux, Guéant, Woerth ou Squarcini ne sont que mis en examen. La justice passera-t-elle un jour ? En dépit de toutes ses qualités, la BD ne peut évidemment pas répondre à cette question…

Sylvain Chardon

  • 1. Page 108, entretien réalisé au domicile du « philosophe » le 30 juin 2017.
  • 2. Voir sur notre site.

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