Roman : L’Ordre du jour

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Culture
idées

De Éric Vuillard Actes Sud, 2017, 16 euros. Commander à la librairie La Brèche.

Éric Vuillard explore1, avec la liberté que permet la littérature, les coulisses de la diplomatie nazie à la veille de l’Anschluss en focalisant son récit sur une douzaine de rencontres et de scènes marquantes. 

Comme ce 20 février 1933 qui vit les 24 dirigeants des plus grosses entreprises allemandes, le « nirvana de l’industrie et de la finance », accourir à l’invitation du nouveau chancelier Hitler et du président du Reichstag Goering pour verser leur obole à la campagne législative du NSDAP : « il fallait en finir avec un régime faible, éloigner la menace communiste, supprimer les syndicats et permettre à chaque patron d’être un Führer dans son entreprise. » Pour les Wilhelm von Opel, Gustav Krupp, Karl Siemens, et autres patrons de BASF, Bayer, IG Farben, Allianz, qui « se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer »  et qui sont encore notre quotidien (« Ils nous soignent, nous vêtent, nous éclairent »), cette réunion secrète « dans laquelle on pourrait voir un moment unique de l’histoire patronale, une compromission inouïe avec les nazis, n’est rien d’autre (...) qu’un épisode assez ordinaire de la vie des affaires, une banale levée de fonds. Tous survivront au régime et financeront à l’avenir bien des partis à proportion de leur performance ».

Autre illustration de cette facilité avec laquelle le grand capital et ses desservants politiques s’accommodèrent du nazisme, la rencontre en novembre 1937 entre lord Halifax, président du Conseil, et Goering devenu ministre de l’Air et commandant en chef de la Luftwaffe, au cours de laquelle ils rirent, dînèrent et chassèrent ensemble, alors qu’avaient déjà eu lieu l’incendie du Reichstag, Guernica, la Nuit des longs couteaux, l’ouverture de Dachau… Ou bien cette sidérante rencontre secrète au Berghof, en février 1938, entre Hitler et le « petit dictateur autrichien » Schuschnigg qui arriva déguisé en skieur et se vit piteusement imposer la mise sous tutelle de l’Autriche. Ou bien encore ces agapes le 12 mars 1938 à Downing Street entre Chamberlain et le nouveau ministre des Affaires étrangères du Reich Ribbentrop qui les fit traîner à dessein pour retarder toute réaction à l’Anschluss, ce prétendu Blitzkrieg qui se transformait au même moment, à cause du froid, en un ridicule « embouteillage de Panzer » (« Au lieu de la vitesse, la congestion ; au lieu de la vitalité, l’asphyxie ; au lieu de l’élan, le bouchon »), tandis qu’à Vienne, on coupait le gaz aux Juifs qui se suicidaient en masse (1 700 la semaine précédente) et laissaient leurs factures impayées...

Les libraires de La Brèche 

  • 1. Après la colonisation dans Congo (Actes Sud, 2012), la Révolution française dans 14 Juillet (Actes Sud, 2016), la Première Guerre mondiale dans la Bataille d’Occident (Actes Sud, 2012)…

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