Roman : Le Principe

De Jérôme Ferrari. Babel, 176 pages, 6,80 euros, 2017 (2015). 

Étudiant désabusé après un échec universitaire cuisant lors d’un oral de philosophie à propos de l’ouvrage Physique et Philosophie de Werner Heisenberg, l’auteur – ou son alias – s’est retiré dans la maison paternelle en Corse où il rêve de devenir écrivain. 

Il ignore presque tout du conflit armé indépendantiste qui s’y déroule, et où sa famille est pourtant largement impliquée. Parallèle saisissant avec le bavarois Heisenberg qui, bien qu’engagé à droite, ignora tout ou presque de la république des conseils de Bavière et de son écrasement dans le sang par les corps francs de Wurtemberg tant il cherchait sa voie entre son attrait pour la physique et pour la poésie.

Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012 pour le Sermon sur la chute de Rome, cherche dans ce roman le pont entre la science, le « principe d’incertitude » et la poésie. Tout au long de l’ouvrage, il s’adresse donc au physicien de génie qui avait cette même préoccupation – comme Albert Einstein ou Niels Bohr qui apparaissent souvent dans les pages du Principe

Spécialiste de l’atome dans l’Allemagne nazie

Heisenberg a découvert et a mis au point les bases de la physique quantique dès les années 1920 avec le « principe d’incertitude », qui établit qu’on ne peut pas déterminer avec une précision infinie la vitesse et la position d’une particule élémentaire. Heisenberg a été lauréat du prix Nobel de physique en 1932 « pour la création de la mécanique quantique, dont l’application a mené, entre autres, à la découverte des variétés allotropiques de l’hydrogène ».

Être spécialiste de l’atome dans l’Allemagne devenue nazie se révèle dangereux et la plupart des collègues d’Heisenberg, juifs ou non, prendront la route de l’exil. Inquiété par les nazis pour ses amitiés juives et ses « théories juives », Heisenberg hésitera mais ne partira pas. Écarté dans un premier temps du programme militaire de recherche nucléaire, il en prendra pourtant la responsabilité en 1942. Collaborer tout en retardant les recherches : le physicien entame une plongée dans l’abîme des tourments d’une humanité confrontée au mal absolu. L’impossibilité de se procurer de l’uranium en masse suffisante lui permettra de justifier les retards tandis qu’à l’autre bout de la planète, ses anciens camarades de 1932 n’auront pas cette excuse pour ne pas mettre au point l’arme absolue et empêcher son utilisation sur le sol japonais.

« Les vrais morts de la bombe atomique ont disparu sans laisser d’eux aucune trace sauf peut-être une vague silhouette claire sur un mur calciné, le cœur d’uranium a battu tout près du leur, ils ont communié avec le fond des choses… »

Le talent de Jérôme Ferrari, outre une écriture époustouflante, consiste à mettre en relief les tourments du physicien au moyen des tourments du monde d’aujourd’hui, où le fond des choses se dérobe sans cesse pour laisser la place à un néant prévisible qui entre en contradiction avec la beauté du monde.

Sylvain Chardon

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