Roman : J’ai couru vers le Nil

D’Alaa El Aswany. Actes Sud, traduction Gilles Gauthier, 432 pages, 23 euros.

Alaa El Aswany nous avait déjà fait découvrir les faubourgs du Caire et ses habitantEs avec son célèbre et succulent Immeuble Yacoubian, et dans ses autres ouvrages comme Automobile club d’Égypte. J’ai couru vers le Nil, son dernier roman, nous immerge quant à lui dans la révolution de 2011, place Tahrir au Caire, jusqu’à la chute de Moubarak et aux sanglants épisodes répressifs qui s’en sont suivis.

Roman de la révolution

Roman, approche politique, chroniques historiques... J’ai couru vers le Nil est un peu tout cela à la fois. Il est surtout une plongée dans un processus révolutionnaire, avec des personnages populaires, hauts en couleur ou plus anonymes, dont les itinéraires vont bifurquer et rencontrer la révolte, la soif de justice, la Révolution.

En choisissant des personnages contrastés, issus des milieux populaires ou de classes plus aisées, des étudiantEs révolutionnaires, des ouvrierEs musulmans, des Coptes ou encore le sinistre chef de la Sécurité de l’État, l’auteur nous fait ressentir ces mois enfiévrés de 2011, les manifestations et les occupations d’usines, mais aussi la sanglante répression qui vise à casser toute rébellion, à la discréditer, à l’humilier...

Plus qu’une fiction – de nombreux passages sont des témoignages authentiques –, c’est un moment de vérité et une grande œuvre littéraire où la vie des personnages, leurs espoirs et doutes comme leurs correspondances, font corps avec ce moment historique.

Asma, Dania, Akram… sont gagnés par la ferveur révolutionnaire, tandis que d’autres invoquent l’islam pour hypocritement gravir les échelons en mentant effrontément sur la nature du mouvement révolutionnaire pour mieux l’écraser.

Une belle œuvre littéraire

La plume d’El Aswany est savoureuse, sensuelle, poétique quand il décrit ses personnages, leurs vies, leurs quotidiens, leurs amours, leurs lettres, leurs désirs et leurs peurs. Des plus humbles au plus puissants ; des magnifiques manifestations à la plus terrible des répressions et à l’humiliation la plus féroce surtout à l’égard des femmes : l’auteur qui, sans nul doute, a choisi le camp des révoltés, nous peint à la fois la magnificence du moment révolutionnaire, mais aussi la désillusion et les petites et grandes trahisons. Il nous montre le peuple égyptien avec ses élans et ses contradictions, ses révoltes et ses soumissions....

Un grand moment historique et une belle œuvre littéraire. À ce jour, le roman d’El Aswany est interdit de publication en Égypte et dans bien d’autres pays arabes. Raison de plus pour ne pas le bouder !

Thomas Delmonte

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