Roman : Avant que j’oublie

D’Anne Pauly. Éditions Verdier, 144 pages, 14 euros.

Un titre qui refuse autant qu’il annonce la furieuse nécessité de l’oubli… comme dans tout deuil. Le père de la narratrice, Anne, vient de mourir dans un hôpital de banlieue.

À travers l’inventaire des petites choses du quotidien, des objets de la maison de Carrières-sous-Poissy où elle a passé son enfance, Anne dessine le portrait tout en humour, jusqu’à la dérision, de son père, sa « racaille unijambiste ».

« La France de Giscard »

Chaque objet, chaque livre, chaque son de la maison évoque un souvenir. L’enfance revient. La vie de famille n’a pas été simple. Son père buvait un peu trop. Et pour la mère d’Anne, partie la première, « la vie dure l’avait emporté sur les harmonies célestes » de la jeunesse. Son père avait sans doute « joué la comédie sociale de son temps », celle de « la France de Giscard »« une bonne baffe calmait efficacement les épouses récalcitrantes ». Anne avait vu sa « mère en baver et se faire maltraiter », et « décidé à neuf ans » qu’elle n’aurait pas « cette vie-là ».

Pourtant, au moment de la mort de ce « vieux père carcasse », Anne flâne dans sa bibliothèque en quête de ce qu’il fut. Son père n’avait-il pas trouvé un autre refuge dans les livres et la spiritualité « pour se venger d’une enfance de misère et d’un mépris social qu’il avait ressenti toute sa jeunesse » ? Anne l’a pressenti ce père déglingo et sensible, élégant et gauche en même temps. Lui qui n’avait jamais levé la main sur elle. Elle a aperçu, lorsqu’elle l’aidait à faire sa toilette, ce « jeune homme spirituel et dégingandé coincé dans le corps du vieillard ».

Portrait émouvant et juste d’une famille

Avec ce premier roman intimiste et drôle, Anne Pauly dresse le portrait émouvant et juste d’une famille, de ses contradictions et de nos fêlures. Et ça envoie ! Car la réconciliation – avec soi et les autres – et l’humour ne sont jamais loin… 

Alors, le chagrin peut éclater. La colère aussi. Elle donne l’occasion à la narratrice de s’affirmer. Ainsi, « en plein milieu des "débats" sur le mariage pour tous, alors même qu’on se prenait des seaux de merde depuis des semaines de la part des psychiatres, des curés et des réacs de tous bords, socialistes inclus » elle s’énerve contre ceux qui trouvent « efficace de distribuer des tracts contre l’homophobie et utile de nous expliquer à nous autres, pauvres précaires aux VAE incertaines, comment nous organiser politiquement ». Cet esclandre militant est pour elle une « modeste manière d’honorer la mémoire de vaincu » de son père. Et de lui emprunter un peu de sa carcasse, à ce « cow-boy rebelle ».

Fabienne Dolet

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