« Rien ne justifie les économies drastiques à Radio France »

Entretien. Le service public, c’est aussi Radio France. Son démantèlement est donc également au programme du gouvernement, et les salariéEs résistent. Pour faire le point nous avons interviewé RG, salariée de Radio France.

Comment a débuté la grève à Radio France ?

C’est l’annonce du plan de restructuration présenté par Sibyle Veil, directrice de Radio France, qui a été à l’origine de la mobilisation. Un plan de départs volontaires de 299 personnes et 60 millions d’économies, alors même que le gouvernement ne demandait que 20 millions. Des économies soi-disant justifiées par le passage au numérique et l’évolution naturelle de la masse salariale alors que les chiffres d’audience sont plus que positifs, que France Inter est passée première radio de France, que France Culture explose son niveau d’audience, et que rien ne justifie donc ces économies drastiques. 

La grève a débuté le 25 novembre sous la forme de grève reconductible chaque jour (pour le préavis de la CGT), jusqu’au 22 décembre. Des assemblées générales se tenaient chaque jour avec des participations inégales en partie liées aux grèves des transports, allant du studio 104 plein, soit plus de 300 personnes, à un peu moins d’une centaine les jours de creux.

Une trêve partielle a été voté en AG pour couvrir les vacances scolaires de Noël afin de ne pas faire porter aux plus précaires d’entre nous la grève en cours. Néanmoins, des préavis ont été déposés pendant ladite période pour permettre aux orchestres et au chœur de Radio France de jouir de leur droit de grève s’ils le souhaitaient. 

C’est l’intersyndicale qui appelait le premier jour à faire grève. Les préavis ont été progressivement levés durant la semaine du 25 novembre, excepté celui de la CGT qui était dès le début reconductible et qui a donc tenu depuis. C’est de nouveau l’intersyndicale qui a appelé à la journée de mobilisation du 19 décembre, sur des préavis concernant Radio France et la réforme des retraites ­d’Emmanuel Macron. 

La mobilisation pour le retrait du plan de départs volontaires mis en place par Sibyle Veil a repris le 31 décembre avec un préavis de grève illimitée, cette fois-ci à l’appel de la seule CGT.

Quelle est l’attitude de la direction ?

Ce n’est plus la situation de 2015. La direction faisait au moins l’effort de tentatives de négociations. Là, on est dans un climat beaucoup plus tendu. La pédégère pratique la novlangue, refuse même toute explication claire. Le 16 décembre, Sibyle Veil est passée de chaîne en chaîne, convoquant tout le monde, à France Inter, France Culture, France Info et France Musique. Les salariéEs sont bien intervenus mais la présidente a confirmé qu’elle ne changerait rien et a par ailleurs précisé que les syndicats bloquaient, selon elle, les négociations. S’en est suivie une levée de boucliers des organisations syndicales qui contestent cette version des faits. 

Le Plan de départs volontaires sur trois ans de 2020 à 2023, c’est un désastre. Même des gens qui pouvaient être intéressés par des départs anticipés se sont rendus compte que là c’était la casse de tout le système  de production. Les départs de 30 personnes chez les techniciens, 16 chez les réalisateurs, et même 17 avec un assistant réalisateur, vont impacter tous les documentaires, les fictions, toutes les émissions élaborées. Plus de techniciens et tu deviens « homme-orchestre », et la qualité est toujours moins bonne sans un collectif pour réfléchir au contenu éditorial et à la forme de chaque émission. À cela s’ajoute la location régulière de nos moyens de production (locaux, studios et techniciens) à des boîtes extérieures, ce qui affaiblit encore plus notre capacité de production.

La direction se livre à de graves atteintes au droit de grève. En 2015, pour qu’une émission ne passe pas il suffisait qu’un réalisateur ou un technicien ou un producteur se déclare en grève. Maintenant il faut que le producteur, c’est-à-dire le CDDU (contrat à durée déterminée d’usage), le plus précaire, celui qui possiblement se fera virer à la fin de l’année, se déclare gréviste. Il y a aussi de plus en plus de « zones grises », comme le passage à l’antenne d’émissions « en réécoute » programmées par les chaînes afin ne pas diffuser le programme musical de grève alors que le réalisateur ou la réalisatrice est néanmoins gréviste. 

Comment se poursuit la mobilisation ?

La CGT mobilise pour le retrait pur et simple du plan. Le 19 décembre a été organisée une « journée blanche », c’est-à-dire le moins possible d’émissions à l’antenne. Un grand nombre de précaires, de CDDU, d’attachés de production, et même de producteurs, ont fait grève ce jour-là, permettant de marquer un grand coup sur les chiffres de la mobilisation collective. Le #NousRadioFrance a été partagé plusieurs dizaines de milliers de fois, véritable manif sur les réseaux sociaux. Nous avons mis en route des réunions inter-métiers dans la lignée de la coordination mise en place en 2015. Des réunions auxquelles participent tous les corps de métiers, des techniciens, des producteurs, des réalisateurs, des documentalistes, des attachés d’émission, etc., sans étiquettes syndicales, afin de discuter, de se poser la question de comment agir, comment valoriser le service public et éviter la casse prévue par ce plan.

Par ailleurs, depuis le début de la grève des grévistes participent à la fabrication de « Radio Dedans Dehors », des podcasts pour mettre en pratique leur volonté de communiquer à l’extérieur, d’informer les auditeurs qui sont privés d’antenne du fait de la grève. De parler du dedans, de ce qui se passe à Radio France dans les assemblées générales et les actions par exemple, mais aussi du dehors en allant voir les acteurs du service public en grand danger. À Radio France, on est plus dans la réflexion avec des assemblées générales où les gens sont assis, discutent, se questionnent. Avec Radio Dedans Dehors, la parole est aussi donnée aux cheminotEs, aux urgentistes, aux aides-soignantEs, aux profs, etc. Mediapart relaye chaque PodTract sur son blog, et un Facebook ainsi qu’un compte Twitter complètent cette diffusion sur internet.

Et la suite ?

Une nouvelle assemblée générale est prévue lundi 6 janvier. Avec beaucoup d’interrogations concernant ce passage de la grève reconductible à la grève illimitée. 

C’est physiquement et moralement plus impactant qu’en 2015. Là, on a l’impression de se faire berner, d’être impuissants. Mais, en même temps, les gens comme ceux de l’orchestre sont très impliqués avec par exemple un discours en décembre au concert pour l’Unicef qui alertait le public sur les raisons de la mobilisation en cours. Les musiciennes et musiciens ont été ovationnés, ce qui est intéressant car on voit qu’il est possible de toucher largement et émotionnellement le public comme l’ont fait les danseurs et danseuses de l’Opéra de Paris. 

J’espère qu’on va réussir à gagner  et qu’un début de négociations va enfin être possible à l’aube de ce deuxième mois de grève. En tout cas, on va continuer, on ne lâchera rien pour défendre notre Maison de la Radio qui est aussi la vôtre, celle des auditrices et des auditeurs du service public ! 

Propos recueillis par Robert Pelletier

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Pour suivre la mobilisation :

Le lien vers les portraits des salariéEs de Radio France fait par le collectif Nous, Radio France :

https://soundcloud.com/nous-radio-france

Une tribune parue dans le Monde du 28 novembre 2019, qui est devenue une pétition signée aujourd’hui par plus de 180 000 personnes :

https://www.change.org/p/minist %C3 %A8re-de-la-culture-la-radio-publique-en-danger

Le lien vers le Facebook de la CGT Radio France : https://www.facebook.com/CGT.Radio.France

Pour écouter la voix des grévistes :
https://blogs.mediapart.fr/dedansdehors-radio

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