Qui a tué mon père

D’Édouard Louis. Éditions du Seuil, 96 pages, 12 euros. 

Dans son premier ouvrage, En finir avec Eddy Bellegueule, paru en 2014, Édouard Louis a décrit son enfance puis son adolescence dans une famille ouvrière du Nord, dans un temps où il prenait conscience de son homosexualité et que « ne pas être comme les autres » lui valait des brimades d’un entourage ultra machiste. Ce vigoureux plaidoyer contre l’homophobie a connu un large écho mais a aussi suscité des controverses, notamment sur la manière dont Édouard Louis dépeignait sa famille et son milieu social d’origine ; un de ses anciens amis, interrogé par le Courrier picard, expliquait ainsi : « Ce qui me dérange, c’est qu’il associe sa classe sociale à l’alcoolisme, le chômage et le racisme ». Ces polémiques se sont reflétées dans l’Anticapitaliste, qui a publié en avril 2014 deux critiques de l’ouvrage1.

Témoignage et dénonciation

Qui a tué mon père est centré sur la vie du père d’Édouard Louis. Victime d’un accident du travail à 35 ans, il reste handicapé et perd son poste à l’usine. Pour conserver ses droits sociaux, il doit reprendre un travail et devient balayeur. Il est désormais ­gravement malade et peut à peine se déplacer. 

Même si se retrouvent dans ce nouveau livre certains des traits qui avaient suscité la controverse, la façon dont Édouard Louis décrit désormais son père est plus nuancée. Leurs relations sont difficiles lors de la prime jeunesse de l’auteur, qui explique que pendant des années, il espérait à chaque retour de l’école ne pas voir la voiture du père garée devant la maison, ce qui signifiait qu’il serait absent durant la soirée. Père et fils sont alors des étrangers. C’est moins le cas aujourd’hui. 

Témoignage ou semi-fiction ? La question se posait déjà pour En finir avec Eddy Bellegueule, mais Qui a tué mon père a une dimension supplémentaire : la dénonciation. Le titre n’est pas une interrogation, les coupables sont nommés. Édouard Louis cite une intellectuelle américaine qui a expliqué que le racisme est l’exposition de certaines populations à une mort prématurée. Il explique que cette définition fonctionne pour tous les phénomènes d’oppression sociale et politique : domination masculine, haine de l’homosexualité, domination de classe. À travers le destin de son père, s’incarne une structure sociale qui fait bon marché de la vie des ouvriers et des pauvres. Cette structure sociale n’est pas désincarnée : il y a des décideurs. Sont donc énumérés certaines des mesures qui ont pesé sur « ceux d’en bas » ces dernières années et les noms de ceux qui les ont prises : « Hollande, Valls, El Khomri, Hirsch, Sarkozy, Macron, Bertrand, Chirac. L’histoire de ta souffrance porte des noms ».  

Henri Wilno

 

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