Propagande, boycott et mobilisations...

Dans l’Antiquité, les Jeux olympiques marquaient la volonté de marquer une trêve politique et militaire au sein du monde grec. Une idée apparemment reprise lors de la renaissance des Jeux en 1896...

L’acteur de cette renaissance, le baron Pierre de Coubertin, affichant un idéal olympique de paix et d’égalité entre les êtres humains, était un partisan de la colonisation. Il voyait dans le sport un instrument de « disciplinisation des indigènes », clairement raciste : « Il y a deux races distinctes : celle au regard franc, aux muscles forts, à la démarche assurée et celle des maladifs, à la mine résignée et humble, à l’air vaincu ».

De même, affichait-il une misogynie radicale : « Une petite Olympiade femelle à côté de la grande Olympiade mâle ? Ce n’est pas là notre conception des Jeux olympiques... : l’exaltation solennelle et périodique de l’athlétisme mâle avec l’internationalisme pour base, la loyauté pour moyen, l’art pour cadre et l’applaudissement féminin pour récompense. »

Pour Coubertin le sport est un moyen de rendre les pratiquants plus aptes à la guerre : « Le jeune sportsman se sent évidemment mieux préparé à partir à la guerre que ne le furent ses aînés et quand on est préparé à quelque chose, on le fait plus volontiers. » Tout cela avec un soutien implicite au régime nazi à l’occasion des Jeux de Berlin de 1936...

Qui c’est les plus forts ?

Après guerre, le sport est promu comme instrument de propagande par les États. Une instrumentalisation qui prend toute son ampleur dans les années 1920-1930. Les stades fleurissent en Italie, comme celui de Turin nommé Benito-Mussolini. L’affiche officielle de la Coupe du monde « italienne » de 1934 représente un footballeur le bras tendu... Au lendemain de la victoire italienne, on pouvait lire dans Il Messaggero : « Au lever du drapeau tricolore sur la plus haute hampe du stade, la multitude ressent l’émotion esthétique d’avoir gagné la primauté mondiale dans le plus fascinant des sports… La foule offre au Duce sa gratitude. C’est au nom de Mussolini que notre équipe s’est battue à Florence, à Milan et hier à Rome, pour la conquête du titre mondial. »

Hitler avait également compris l’intérêt que pouvait représenter le sport, cela dès Mein Kampf : « des millions de corps entraînés au sport, imprégnés d’amour pour la patrie et remplis d’esprit offensif pourraient se transformer, en l’espace de deux ans, en une armée ». Les nazis profitent de l’organisation des Jeux olympiques à Berlin en 1936 pour montrer la puissance de leur idéologie. Ainsi, un assistant de Goebbels déclarait : « Les jeux sont une occasion de propagande qui n’a jamais connu d’équivalent dans l’histoire du monde. »

La guerre par d’autre moyens...

Après la Seconde Guerre mondiale, la défaite du fascisme et du nazisme ne met pas fin à l’instrumentalisation du sport. Dès 1948, Honecker, secrétaire général du parti communiste de la RDA, déclarait : « Le sport n’est pas un but en soi, il est un moyen d’atteindre d’autres buts. »

Au lendemain des Jeux olympiques de Munich de 1972, on pouvait lire dans la Pravda : « Les grandes victoires de l’Union soviétique et des pays frères sont la preuve éclatante que le socialisme est le système le mieux adapté à l’accomplissement physique et spirituel de l’homme. »

Pendant ce temps, la diplomatie du ping-pong ouvrait la voie à un renouveau dans les relations sino-américaines. Et Ford exprimait en 1974 les objectifs américains : « Est-ce que nous réalisons à quel point il est important de concourir victorieusement contre les autres nations ? (…) Étant un leader, les États-Unis doivent tenir leur rang. (...) Compte tenu de ce que représente le sport, un succès sportif peut servir une nation autant qu’une victoire militaire. »

Une instrumentalisation qui ne fonctionne pas toujours...

Mais la démonstration n’est pas toujours réussie. Ainsi, à flancs renversés, la France en fournit une illustration avec la « déroute » des Jeux de Rome en 1960. Un député UNR déclara : « Les Jeux olympiques de Rome ont humilié notre jeunesse à la face du monde. » Et le général De Gaulle de reprendre : « Si la France brille à l’étranger par ses penseurs, ses savants, ses artistes, elle doit aussi rayonner par ses sportifs. Un pays doit être grand par la qualité de sa jeunesse et on ne saurait concevoir cette jeunesse sans un idéal sportif. »

Lors des Jeux olympiques de Melbourne de 1956, sept pays boycottent les Jeux pour trois raisons différentes. L’Égypte, l’Irak et le Liban à cause de la crise de Suez. Les Pays-Bas, l’Espagne et la Suisse pour protester contre la présence de l’Union soviétique, en raison de l’invasion de la Hongrie à l’occasion de l’insurrection de Budapest 1. La Chine, elle, boycotte la compétition pour protester contre la présence de la République de Chine (Taïwan).

En décembre 1979, l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS provoque le boycott d’une cinquantaine de nations aux Jeux olympiques de Moscou l’année suivante. Jimmy Carter adresse alors un ultimatum : « Si dans un mois au plus tard, vos troupes n’ont pas évacué l’Afghanistan, l’équipe olympique américaine n’ira pas à Moscou et nous demanderons aux autres pays de s’abstenir aussi. » 29 pays musulmans s’associent également à ce boycott, considérant l’attaque contre l’Afghanistan comme une attaque contre l’islam. Les pays soviétiques feront de même lors des Jeux olympiques organisé à Los Angeles en 1984.

Quand les luttes s’invitent

Le « contre-emploi » se manifeste aussi d’autres façons. Avant 1962, le FLN avait créé sa propre équipe de football, constituée de joueurs se revendiquant algériens. Une tournée effectuée dans plusieurs pays a permis une reconnaissance symbolique d’une Algérie indépendante de la France.

Le 2 octobre 1968, dix jours avant l’ouverture des Jeux olympiques, une fusillade éclate sur la place des Trois-Culture de Mexico suite à une manifestation étudiante. Ce massacre dit de Tlatelolco fera entre 200 et 300 mortEs. Le président du CIO déclara : « Les jeux de la 19e Olympiade, cet amical rassemblement de la jeunesse du monde, dans une compétition fraternelle, se poursuivront comme prévu. (…) S’il y a des manifestations sur les sites olympiques, les compétitions seront annulées .»

Quelques jours plus tard, à l’issue de de la finale masculine du 200 mètres, les coureurs étatsuniens Tommie Smith et John Carlos, arrivés premier et troisième du 200 mètres, protestent contre la ségrégation raciale aux USA, en baissant la tête et en pointant lors de l’hymne américain leur poing ganté de noir vers le ciel, sur le podium de la remise des médailles.

Enfin, plus récemment, à l’occasion de la Coupe du monde de football de 2014, l’espérance de retombées économiques conduit le gouvernement brésilien à engager des dépenses pharaoniques et à expulser 150 000 personnes, dont 40 000 pour la seule ville de Rio de Janeiro. Pendant de nombreux mois et jusqu’à l’ouverture, les manifestations se sont multipliées contre le gouvernement. Ce qui fera dire à Platini : « Il faut absolument dire aux Brésiliens qu’ils ont la Coupe du monde et qu’ils sont là pour montrer les beautés de leur pays, leur passion pour le football, et que s’ils peuvent attendre un mois avant de faire des éclats un peu sociaux, bah ce serait bien pour le Brésil et puis pour la planète football, quoi »...

Robert Pelletier

1 – Au cours du match, un joueur soviétique donne un coup de tête à un joueur hongrois. Les deux équipes en viennent aux mains, et plusieurs joueurs sont blessés dans la piscine. La police australienne doit intervenir pour éviter le lynchage de l’équipe soviétique par les spectateurs. La Hongrie est déclarée vainqueur et remportera la médaille d’or en finale, l’URSS la médaille de bronze...

 

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