Phoolan Devi, reine des bandits

Scénario et dessin de Claire Fauvel, d’après l’autobiographie de Phoolan. Casterman, 222 pages, 21 euros.

Année 1974. La petite Phoolan, 9 ans, vit dans son village dans l’Uttar Pradesh (nord de l’Inde). Elle ne comprend pas pourquoi elle appartient à la caste la plus basse, celle des Mallahs ou Shudras (paysans serviteurs), corvéables à merci, notamment par les Thakurs ou Kshatriyas (seigneurs, guerriers) du village voisin. De plus, elle ne comprend pas pourquoi, à l’intérieur même de sa caste, certains servent de relais aux Thakurs au lieu de former un bloc solidaire. Comble du comble, elle ne comprend pas pourquoi les femmes ont un statut comparable à celui des intouchables (les parias). Dieu ne lui fournissant aucune explication, sinon de respecter l’ordre, elle se rebelle contre l’ordre établi. 

Une paysanne devenue reine des bandits

Les « sages » du village décident de la marier à l’âge de 11 ans. Elle est violée et séquestrée pendant des mois, ses parents réussissent à la récupérer mais elle devient la paria du village, soumise aux pires humiliations. Elle ne devra son salut qu’à son enlèvement par une bande de bandits (dacoïts) justiciers et voleurs, et à son courage pour se faire admettre sur un pied d’égalité. Les faits d’arme de la bande deviennent célèbres. 

Phoolan aide ses camarades à se transformer en protecteurs des plus faibles. Respectée par Vikram, le chef de la bande, elle en tombe amoureuse. Ils vont former un couple de bandits redoutable.

Même chez les Dacoïts, le système des castes sévit. Une bande liée à la caste supérieure des Thakurs trouve refuge chez Vikram. Leur chef désire Phoolan et tue Vikram pour s’emparer d’elle. Un nouveau cycle de viols collectifs et d’humiliation s’ouvre pour Phoolan qui parviendra, une nouvelle fois, à s’enfuir.

Ivre de vengeance, elle trouve refuge chez des bandits musulmans. Elle parvient à convaincre leur chef de lui donner des troupes pour accomplir sa vengeance. Dès lors, Phoolan revêt le bandeau rouge et devient Phoolan Devi, la reine des bandits. 

Contre l’ordre religieux et le patriarcat

Son combat est double. Elle lutte à la fois contre l’ordre religieux des castes et contre la puissance du patriarcat. Elle devient alors un véritable danger pour le pouvoir central qui lui propose de négocier un accord de reddition. Ses principaux ennemis Thakurs défaits, elle acceptera la négociation et obtiendra des conditions très avantageuses pour ses Dacoïts. 

Devenue l’idole des intouchables, des basses castes et des musulmans, ce sont pourtant de longues années de prison qui l’attendent. La gauche du Parti du Congrès ne l’a pas oubliée et, à sa libération en 1994, elle deviendra la candidate des oppriméEs. Élue par deux fois, elle ne pourra pas terminer sa tâche : la caste des Thakurs lui envoie un commando de tueurs en 2001. En Inde, les castes n’oublient rien…

Le dessin de Claire Fauvel raconte à la perfection le destin incroyable de cette paysanne analphabète promue en idole des pauvres. Le découpage des cases accompagne à merveille les montées en tension parfois insoutenables comme les scènes de viols ou de tueries, mais aussi les descentes pour raconter l’enfance ou l’amour. Le graphisme coloré et subtil de l’auteure excelle aussi bien dans la description des paysages, des villages, des villes que dans celui des portraits. Une grande auteure se révèle. Après le prix de la jeunesse à Angoulême en 2018, à quand la plus haute marche ?

Sylvain Chardon

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