Persona, de Bertrand Belin

« Petit à petit l’oiseau fait son bec […] et quand vient le soir, qui vient à coup sûr, il veut avoir dit quelque chose. »

Le titre introductif, avec son texte court et son synthé qui étonnera les habituéEs, annonce la couleur : Bertrand Belin ne se contentera pas de nous séduire par son allure de dandy faussement décadent, sa voix grave presque murmurée, ses sons de guitare veloutés, et ses chansons entre rock et folk aussi sensibles qu’ingénieuses, comme autant de prétextes à boire un alcool vieux en bonne compagnie et tomber amoureux. 

Le monde s’invite dans les chansons qu’on écrit

Certes il nous fera encore, avec ses textes comme des haïkus, la démonstration de son sens de la formule et d’une constante économie de moyens. Des fragments déclamés ou à peine chantés, lancés par à-coups, prenant son temps entre chaque, avec l’assurance de celui qui sait que l’auditoire l’écoute, attend la suite, et sera à coup sûr admiratif, pour peu qu’il fasse l’effort de se plonger dans ces textes d’apparence opaque mais fortement évocateurs. 

Car notre homme n’est pas seulement un – excellent – guitariste qui s’est mis un jour à chanter, mais aussi un écrivain. Ainsi ce disque fait écho à son nouveau roman, Grands carnivores, qui évoque deux frères placés de part et d’autre du mur du libéralisme. Belin, faisant confiance à ses marottes au moment où elles se présentent, s’intéresse ici aux petites gens, aux prolos, aux déclasséEs, à celles et ceux qui ne se laissent plus piétiner, ou essaient. « Des hommes et des femmes sur le cul », des « camarades », traités comme des « chiens »

Il y est toujours question d’amour, mais non plus dans une ville d’Europe du Sud ou au bord d’une côte bretonne, c’est au tour d’« un vaste chantier », moins beau mais aussi moins renfermé sur soi. 

« Fatalement, le monde s’invite dans les chansons qu’on écrit », dit le musicien dans une interview. Cette fatalité-là s’est donc invitée chez lui avec à-propos, comme s’il avait deviné que nous verrions enfin un mouvement social que les puissants ne peuvent plus ignorer et – espérons-le – contenir. 

Un disque intimiste mais à plusieurs, où il chante en duo avec sa batteuse et compose quelques titres en groupe. Nous restons ici en équipe réduite, mais plus tout seul, et en excellente compagnie. 

« On annonce un été de Canadairs, de ciels embrasés ». Chic, nous sommes prêtEs, et attendons fébrilement en nous délectant de ce nouvel album. Un disque qui mélange idéalement sens et sensations, bref un disque indispensable.

Benjamin Croizy

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