Organisons-nous ! Manuel critique, d’Adeline de Lépinay

Adeline de Lépinay est militante et formatrice dans le monde social et associatif. Son ouvrage n’a pas vocation à retracer l’histoire de l’éducation populaire, mais à en resituer la finalité d’émancipation et de transformation sociale dans le monde néolibéral, et à étudier les stratégies de luttes du Community organizing étatsunien. Comment, grâce à l’éducation populaire, se regrouper, autour de quoi le faire, comment s’organiser pour passer à l’action et transformer le réel.

Les méthodes

L’organizing désigne le fait de s’organiser et d’être organiséEs pour agir. Les méthodes de l’organizing ont été théorisées à la fin des années 1930 par Saul Alinsky. « Le community organizing a pour ambition de créer des “organisations du peuple” capables de permettre aux plus pauvres de participer à la démocratie afin d’obtenir des améliorations de leurs conditions de vie ».

L’éducation populaire, née des mouvements ouvriers, peut se pratiquer notamment au sein des organisations syndicales. Elle a par ailleurs été promue par le Conseil national de la Résistance, mise en œuvre par le monde associatif, par des structures telles la Scop Le Pavé et ses conférences gesticulées. Elle a pour souci d’informer, de former, pour émanciper et faciliter le passage à l’action.

Le community organizing part du postulat que les oppriméEs doivent d’abord agir sur un sujet qu’ils et elles ont en commun, quel qu’il soit, même trivial et hors du monde du travail, et se servir de ce moteur initial pour prendre conscience de leur oppression et lutter pour la transformation sociale. Le but est d’obtenir une victoire, éventuellement une simple question d’entretien de l’habitat, et de s’en servir comme fédérateur de la lutte. L’organizing est pragmatique, tendance cynique : avoir raison n’est pas forcement la question, c’est l’action qui prime. Le community organizing utilise notamment comme méthode d’approche le porte-à-porte sur des thématiques en résonance immédiate avec la vie des gens : ascenseurs en panne, poubelles…

Le processus

L’éducation populaire va s’attacher à faire prendre conscience du caractère coercitif de la culture dominante, et à faire la part des normes qui permettent de vivre en société et de celles qui vont, sous forme de quasi-croyances, permettre à la classe dominante d’imposer son système de domination. Il faut arriver, pour lutter contre l’oppression, à prendre conscience de son origine, des outils culturels utilisés pour maintenir une domination, et à se les approprier pour les déconstruire.

Les techniques pédagogiques de l’éducation populaire remettent en question les méthodes de transmission descendante de la pédagogie traditionnelle, elles reposent sur la création de collectifs, sections… qui, dans le cadre d’espaces de discussion (syndicat, centre social, association…) pourront analyser, discuter, proposer et élaborer en vue de l’action.

Le mouvement des Gilets jaunes est un processus puissant d’auto-éducation populaire, il expérimente aussi les limites du processus en rejetant toute structuration sous prétexte de vouloir rester totalement horizontal.

La « culture », comme elle est généralement qualifiée en couvrant un spectre large et hétéroclite, joue un rôle extrêmement important dans l’éducation populaire. Des syndicats et partis politiques ne s’y sont pas trompés, qui ont organisé des visites d’expositions, voyages, sorties théâtrales… tant dans le cadre de la culture dominante que des cultures alternatives, les différentes formes artistiques véhiculant les visions et interprétations du monde. 

Agir

Éducation populaire et Community organizing ont en commun le but de passer à l’action. Adeline de Lépinay étudie les modes d’action selon qu’ils se situent dans, avec, contre ou hors du pouvoir, sachant que « l’enjeu est de les articuler, les additionner, de faire en sorte qu’ils se renforcent les uns les autres, que les tensions qui les séparent nous poussent à des actions plus ambitieuses ». Comment allier imagination, subversion, négociation et confrontation ? Comment lier la lutte à la solidarité qui deviendra son moteur, alors que la tendance naturelle est la dispersion, pour exemple les usagerEs de la santé souvent simples spectateurEs de la lutte des personnels de santé alors qu’ils sont eux aussi victimes de la dégradation de ce système ? Comment ne pas être prisonnier du romantisme, de l’idéalisme, comment se décentrer de ses idéaux pour être efficace ? Comment utiliser contre le système dominant les mêmes outils que lui, être pragmatique en n’oubliant pas l’objectif d’efficacité, être radical tout en affrontant la complexité du réel ? À cet effet, l’organizing peut venir compléter les dynamiques d’éducation populaire, qu’il peut qualifier de romantique, lui qui pousse à la rationalisation de la lutte dans le seul but de l’efficacité, quitte parfois à tomber dans un excès de cynisme.

Tout est une affaire subtile de dosage à adapter à chaque instant dans l’action. L’ouvrage d’Adeline de Lépinay est stimulant pour tous ceux et toutes celles qui veulent agir pour la transformation sociale. Ce n’est pas un manuel de recettes, mais ce peut être un guide pour mettre en perspective ses propres pratiques et travailler à sa propre émancipation, notamment en s’appropriant « un patrimoine immatériel, celui des rêves et des luttes de tou.tes celles et ceux qui nous ont précédéEs ».

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