À lire : Le Premier Âge du capitalisme, tome 3, d’Alain Bihr

Page 2/Syllepse, 1500 pages, 45 euros.

Le 1er tome de l’ouvrage d’Alain Bihr sur le « premier âge du capitalisme (1415-1763) » portait sur l’expansion européenne commerciale et coloniale : en effet, pour l’auteur, cet expansionnisme est non pas le point d’arrivée de l’histoire du capitalisme mais son point de départ. Le 2e tome montrait comment ont mûri progressivement les conditions de la formation des rapports capitalistes de production et de leur future hégémonisation des formations sociales ouest-européennes.

Le 3e tome s’étend d’abord sur la structure du monde issu de l’expansion capitaliste, « un monde à la fois homogène, fragmenté et hiérarchisé ». Homogène ou plutôt, sur la période décrite, en voie d’homogénéisation car l’expansion de l’Europe proto­capitaliste1 a pour la première fois établi une interconnexion entre l’ensemble des terres émergées et des océans, tant sur le plan économique (par les échanges commerciaux) que politique (avec la constitution d’empires s’étendant sur plusieurs océans). Fragmenté, car ce premier monde capitaliste est structuré par une pluralité d’États.

L’expansion européenne bouleverse le monde

Hiérarchisé enfin car ce nouveau monde est composé de différents cercles. Au centre et dans une position de domination se trouve l’espace ouest-européen. La périphérie de ce premier cercle est constituée par les immenses territoires coloniaux dominés et exploités par le centre et dont les forces productives sont façonnées par les exigences de celui-ci. Distincte de ces deux cercles, viennent les formations sociales semi-périphériques : divers territoires essentiellement européens qui apparaissent soit en déclin, soit en retard par rapport à l’Europe de l’Ouest. Enfin, Alain Bihr qualifient de « marges » les différentes zones qui conservent des économies largement autocentrées et des pouvoirs politiques non dépendants du centre même si celui-ci les soumet à des pressions : c’est le cas de d’une vaste zone allant du Maghreb au Japon en passant par l’Empire ­ottoman, l’Inde et la Chine.

Dans ce tome, Alain Bihr décrit en détail les évolutions des principales composantes du centre, de la semi-périphérie et des marges : la péri­phérie a été traitée dans le premier tome consacré à l’expansion européenne. Sont ainsi traités de façon approfondie aussi bien les facteurs de la montée de la Grande-Bretagne qui va surclasser la France que les possibles explications de la non-éclosion capitaliste de la Chine, alors que celle-ci a eu pendant longtemps une avance technologique indéniable.

L’échange l’emporte sur l’usage
Si on doit retenir deux points essentiels de cet ouvrage, c’est, outre la caractérisation toujours actuelle du monde généré par le capitalisme comme à la fois homogène, fragmenté et hiérarchisé, l’accent mis sur le fait que ce premier âge du capitalisme est celui où pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, bien que de manière encore imparfaite et bridée, « l’échange l’emporte sur l’usage ». La loi de la valeur va peu à peu englober l’ensemble des activités et devenir leur principe régulateur. Dans l’étape suivante, notre monde, elle sera totalement hégémonique. Au-delà de son intérêt historique, l’ouvrage d’Alain Bihr fournit donc des clefs pour comprendre le capitalisme d’aujourd’hui. Pour rendre accessibles à un plus grand nombre de lecteurEs les éléments décisifs de son ouvrage monumental (plus de 3 000 pages !), on pourrait se hasarder à souhaiter que l’auteur les concentre (si c’est possible) dans une édition plus maniable.

Henri Wilno

  • 1. « Proto », du grec premier. Préfixe signifiant antérieur à, au début de.

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