À lire : Le cœur de l’Angleterre, de Jonathan Coe

Gallimard, 560 pages, 23 euros, traduction Josée Kamoun.

« Il y a deux ans, le monde a connu une crise financière terrible et personne ne sait comment s’en sortir. Personne ne sait comment aller de l’avant. C’est ce que j’appelle l’indécision radicale ; c’est le nouvel esprit du temps. Et Nick et Dave l’incarnent à la perfection », affirme Nigel, le versatile communicant du gouvernement en octobre 2010 à Doug. Nick et Dave : entendez Nick Clegg et David Cameron, vice-Premier ministre et Premier ministre Tories au début des années 2010, avant le Brexit. Fiction ou réalité ? Cette fois, le truculent Jonathan Coe, le maître de l’ironie plus ou moins feutrée, rendu célèbre par son Testament à l’anglaise, s’attaque à l’Angleterre des années 2010. 

Angleterre post-crise financière de 2009

Benjamin Trotter, la cinquantaine, et sa bande, reviennent. Ils étaient lycéens à Birmingham sous le thatchérisme, étrillé savamment dans Bienvenue au club. Puis, adultes dans le Cercle fermé qui brocardait l’Angleterre de Tony Blair, de la mondialisation et de la guerre en Irak. Ainsi la trilogie (qu’il n’est pas utile d’avoir lue pour apprécier ce roman) se referme.

Avec humour et tendresse, parfois avec l’ironie des désespérés, Jonathan Coe nous livre sa version de l’Angleterre post-crise financière de 2009 : des émeutes de 2011 et des jeux Olympiques de 2012 jusqu’à l’assassinat de la députée Jo Cox et le vote du Brexit. 

Autour de Benjamin Trotter, toujours contemplatif, gravitent sa nièce Sophie, son ami de lycée Doug, devenu journaliste politique, la fille rebelle de celui-ci, son ami Charlie, mais aussi sa sœur et son père. La montée haineuse déchire le couple formé par Sophie et Ian, pendant que les dessous des cartes politiques et médiatiques du Brexit se révèlent dans toute leur mesquinerie grâce à Doug. Une instrumentalisation irresponsable à laquelle fait contre-point la misère que Benjamin entrevoit auprès de la jeune belle-fille de son ami Charlie, si banale à ses yeux qu’elle lui demande : « Vous ne fréquentez jamais les banques alimentaires ? »

Le réalisme de Jonathan Coe n’est certes celui pas celui de Ken Loach : il ironise plus qu’il dénonce. Il questionne avec tendresse les relations de cette bande d’amis, entre eux, avec leurs parents vieillissants, leurs enfants indomptables, leur sœur, leur frère, leurs ex, leurs maîtresses… Et dans ce tissu intergénérationnel, c’est bien plus que l’Angleterre de ces dernières années que Jonathan Coe nous donne à voir, c’est l’Angleterre, notre voisin, si proche et si loin, c’est le monde. Reste à savoir si on peut vraiment le fuir en s’exilant sous le soleil du Vaucluse, comme le fait Trotter à la fin ? Sans doute fallait-il à l’auteur une fin heureuse pour ses personnages, à défaut d’en trouver une pour la société.

Fabienne Dolet

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