À lire : La frontière, de Don Winslow

Éditions Harper Collins Noir, 842 pages, 24 euros, traduit par Jean Esch.

« Si John Dennison remporte les élections…Le cartel vient d’acheter la Maison-Blanche. La frontière vient d’être franchie » constate le flic Art Keller.

Et si John Dennison, promoteur arrogant et sans scrupule, élu président des USA au cours du présent roman était Donald Trump… Eh bien, comme dans tout bon roman, nous dirons avec l’éditeur que toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées serait une pure coïncidence. 

Corruption endémique

L’écrivain étatsunien Don Winslow traque depuis trente ans, à travers ses romans, la corruption endémique qui règne sur le continent américain. Il ne se cache même plus tant le mal est chronique et visible, et attend ses procès avec philosophie sinon confiance en la justice. La Frontière clôture (peut-être) une trilogie commencée par la Griffe du chien et poursuivie par le Cartel1 où Art Keller de la DEA (Drug Enforcement Administration) perd toutes ses illusions de « patriote », et ses amiEs, en luttant contre les narcotrafiquants à cheval entre Amérique latine et USA. Pour mener sa lutte à mort contre Adán Barrera, double à peine romancé du chef du cartel de Sinaloa Joaquín Guzmán, le célèbre « El Chapo », il a même caché la complicité entre la CIA, les narcotrafiquants et les Contras du Nicaragua ou du Guatemala. Ses succès contre le narcotrafic et ses silences sur certains scandales ont conduit un politicien influent, pensant pouvoir le contrôler, à le faire nommer, en 2014, directeur de la DEA à Washington. Grosse erreur : Art a certes dû parfois, pour parvenir à son objectif d’élimination d’El Chapo, se taire, mais, en 40 ans de lutte contre la drogue, il a compris que pour un petit dealer « dix dollars changent de main dans une cité et vous allez en prison » alors qu’un homme d’affaires peut « blanchir trois cents millions à Wall Street et être invité à dîner à la Maison-Blanche ». La tête du serpent n’est donc pas chez les narcos interchangeables en peu de temps, certes après des guerres de succession terrifiantes, mais du côté de la finance mondiale et chez les politiciens étatsuniens. 

Course contre la montre

Comment faire tomber au moins un gros poisson tant qu’Art est patron de la DEA ? En infiltrant les trafiquants, non pas pour arriver au fournisseur de coke, d’héroïne ou de Fentanyl, mais aux blanchisseurs des milliards de dollars du trafic. Le piège se referme peu à peu sur un consortium immobilier dont l’administrateur se nomme Lerner2. Coup de chance ou pas de pot pour Keller, c’est le gendre de Dennison, qui vient de se faire désigner par les Républicains puis de se faire élire président des USA en 2016. Une course contre la montre s’engage avant l’investiture du « ripou », pour que soit engagée une procédure juridique. Le « roman » se termine à la mi-2018.

Nous n’en dirons pas plus mais les lecteurEs impatients pourront constater que, dans la réalité de 2019 (date de publication), la procédure judiciaire était toujours en cours. L’essentiel n’est pas là mais dans l’implacable scénario du roman et dans le tableau qu’il dresse de la société mexicaine et étatsunienne. De l’enfant migrant du Guatemala à la junkie new-yorkaise, du paysan « indio » au politicien corrompu et prêt à tous les crimes. Des 43 étudiantEs mexicains fêtards d’Iguala (Tristeza-Guerrero) qui paieront de leur vie le fait d’avoir emprunté le « mauvais » bus, aux journalistes indépendants massacrés ou aux militantEs solidaires des migrantEs. 

Une grande œuvre, formellement moins violente que le Cartel, mais plus subversive par sa cible.

Sylvain Chardon

 

  • 1. La Griffe du Chien (2007) et le Cartel (2016) sont disponibles en poche (Points).
  • 2. Toute ressemblance avec Jared Kuschner ne peut être que fortuite.

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